Nouveau programme en santé mentale de Valcartier - Machines à tuer, machines à penser
Québec — Unique au monde, le nouveau programme d'entraînement psychologique de Valcartier amène les militaires à réfléchir à la mort, à se construire des certitudes et à réfléchir au sens des missions auxquelles ils prennent part. Tout ça dans le but de les prémunir contre les problèmes de santé mentale.
Valcartier est la première base canadienne à se doter d'un «programme d'entraînement en résilience militaire» (PERM), un projet-pilote audacieux que les 2300 militaires déployés en Afghanistan sont en train de tester.
Dans les bagages qui les ont suivis à Kandahar se trouve un CD sur lequel il n'y a pas de musique. Il s'agit en fait d'une «trousse de premiers soins psychologiques», où l'on entend la voix rassurante de la psychologue Christiane Routhier, qui a supervisé la conception du programme.
«Écouter le silence», dit-elle doucement sur la piste 2. «Écouter le silence peut être un moyen utile pour se retrouver soi-même. Quand on est forcé de porter constamment attention à ce qui se passe autour de nous. Quand on s'ennuie. Quand on est nerveux... »
Le PERM s'inspire du concept de résilience développé par Boris Cyrulnik, explique cette spécialiste reconnue des traumatismes militaires. «C'est un entraînement qui est conçu à l'image d'un entraînement sportif, sauf qu'on génère de la force psychologique.»
Un entraînement en apparence paradoxal pour des militaires souvent perçus comme des machines à obéir qui ne doivent surtout pas trop penser. La Dre Routhier nuance: «Je ne suis pas prête à dire que l'armée ne veut pas que les militaires pensent. Ce qu'on leur demande de faire, c'est d'apprendre à obéir à la seconde où l'ordre arrive parce que c'est ce qui va leur sauver la vie. Dans le théâtre opérationnel, ils n'ont pas le temps d'organiser des comités.»
Le programme vise à soutenir les soldats avant, pendant et après la mission. Il est adapté au contexte précis de l'Afghanistan: aux difficultés de sommeil quand il fait 64 degrés dehors, à la réalité d'une guerre où la peur est l'arme numéro un des terroristes. On leur apprend des techniques de relaxation, de visualisation, des trucs contre les mauvais rêves...
On les entraîne même à réfléchir à la mort. «Ce qu'on veut, c'est que les militaires soient au clair avec leur conscience, précise Mme Routhier. Si on peut les débarrasser de ce stress-là en les outillant, ça fera au moins ça de moins à régler. Quand la bombe va éclater, ils ne seront pas en train de penser à "moman" qui leur avait dit de ne pas y aller.»
Dans un autre module, on les renseigne sur les réactions psychologiques à l'acte de tuer. «Ça, ça les intéresse beaucoup, évidemment, c'est dans leur travail.» Mais l'aspect le plus étonnant est sans contredit celui qui porte sur le sens et la valeur de la mission. «Parce que c'est beau de dire "je m'en vais défendre la démocratie", mais le jour où tu vas avoir un fusil sur la tempe, la première question qui va venir, c'est: "Mais qu'est-ce que je fais ici?" Et si tu n'as pas de réponse, tu ne seras pas totalement disponible à ce qui se passe et tu seras plus fragile psychologiquement.»
«Heille, les gars! On est ici pour aider les femmes!»
Mais alors? Un tel procédé ne risque-t-il pas de donner à certains des doutes sur la mission? «Ça se peut, répond sans gêne Mme Routhier, mais c'est le temps d'en discuter avant de partir.» Elle ajoute que la population civile ne mesure pas toujours à quel point les militaires veulent participer aux missions.
Il s'agit de leur donner des certitudes. Donc, pas question de lire Camus avant de partir... «Non, concède la psychologue. On décroche de l'idéologique et du politique — ce n'est pas notre rôle — pour ramener ça à un niveau personnel et trouver une valeur. Donc, s'il arrive quelque chose, ils se raccrochent à ça: "Heille, les gars, on est ici pour aider les femmes et on est prêts à mourir pour ça.»
Jusqu'à présent, le programme donne des résultats très concluants. Ainsi, 83 % des militaires sondés sur la question disent qu'ils recommanderaient un tel programme à un ami et près de 80 % croient qu'il devrait être étendu à l'ensemble des Forces.
Qui plus est, le PERM suscite de l'intérêt ailleurs. Lors d'une rencontre sur le stress à l'OTAN en 2006, Mme Routhier a constaté que Valcartier était en avance. «Chaque armée est venue présenter ce qu'ils faisaient en matière de stress et je n'ai rien vu qui s'approchait de près ou de loin à ce que nous faisons ici.» Le programme a d'ailleurs été officiellement présenté à l'OTAN cette année.
Car une chose est certaine, la détresse psychologique des militaires est un phénomène dont on n'a pas fini de parler. Mme Routhier n'est pas en mesure de dire s'il y en a plus ou si nous sommes tout simplement mieux informés qu'avant. «C'est la question éternelle... Ce qu'on sait, c'est que depuis que le monde est monde l'homme a toujours fait la guerre et que ce n'est pas banal.»
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Suite du dossier lundi
Valcartier est la première base canadienne à se doter d'un «programme d'entraînement en résilience militaire» (PERM), un projet-pilote audacieux que les 2300 militaires déployés en Afghanistan sont en train de tester.
Dans les bagages qui les ont suivis à Kandahar se trouve un CD sur lequel il n'y a pas de musique. Il s'agit en fait d'une «trousse de premiers soins psychologiques», où l'on entend la voix rassurante de la psychologue Christiane Routhier, qui a supervisé la conception du programme.
«Écouter le silence», dit-elle doucement sur la piste 2. «Écouter le silence peut être un moyen utile pour se retrouver soi-même. Quand on est forcé de porter constamment attention à ce qui se passe autour de nous. Quand on s'ennuie. Quand on est nerveux... »
Le PERM s'inspire du concept de résilience développé par Boris Cyrulnik, explique cette spécialiste reconnue des traumatismes militaires. «C'est un entraînement qui est conçu à l'image d'un entraînement sportif, sauf qu'on génère de la force psychologique.»
Un entraînement en apparence paradoxal pour des militaires souvent perçus comme des machines à obéir qui ne doivent surtout pas trop penser. La Dre Routhier nuance: «Je ne suis pas prête à dire que l'armée ne veut pas que les militaires pensent. Ce qu'on leur demande de faire, c'est d'apprendre à obéir à la seconde où l'ordre arrive parce que c'est ce qui va leur sauver la vie. Dans le théâtre opérationnel, ils n'ont pas le temps d'organiser des comités.»
Le programme vise à soutenir les soldats avant, pendant et après la mission. Il est adapté au contexte précis de l'Afghanistan: aux difficultés de sommeil quand il fait 64 degrés dehors, à la réalité d'une guerre où la peur est l'arme numéro un des terroristes. On leur apprend des techniques de relaxation, de visualisation, des trucs contre les mauvais rêves...
On les entraîne même à réfléchir à la mort. «Ce qu'on veut, c'est que les militaires soient au clair avec leur conscience, précise Mme Routhier. Si on peut les débarrasser de ce stress-là en les outillant, ça fera au moins ça de moins à régler. Quand la bombe va éclater, ils ne seront pas en train de penser à "moman" qui leur avait dit de ne pas y aller.»
Dans un autre module, on les renseigne sur les réactions psychologiques à l'acte de tuer. «Ça, ça les intéresse beaucoup, évidemment, c'est dans leur travail.» Mais l'aspect le plus étonnant est sans contredit celui qui porte sur le sens et la valeur de la mission. «Parce que c'est beau de dire "je m'en vais défendre la démocratie", mais le jour où tu vas avoir un fusil sur la tempe, la première question qui va venir, c'est: "Mais qu'est-ce que je fais ici?" Et si tu n'as pas de réponse, tu ne seras pas totalement disponible à ce qui se passe et tu seras plus fragile psychologiquement.»
«Heille, les gars! On est ici pour aider les femmes!»
Mais alors? Un tel procédé ne risque-t-il pas de donner à certains des doutes sur la mission? «Ça se peut, répond sans gêne Mme Routhier, mais c'est le temps d'en discuter avant de partir.» Elle ajoute que la population civile ne mesure pas toujours à quel point les militaires veulent participer aux missions.
Il s'agit de leur donner des certitudes. Donc, pas question de lire Camus avant de partir... «Non, concède la psychologue. On décroche de l'idéologique et du politique — ce n'est pas notre rôle — pour ramener ça à un niveau personnel et trouver une valeur. Donc, s'il arrive quelque chose, ils se raccrochent à ça: "Heille, les gars, on est ici pour aider les femmes et on est prêts à mourir pour ça.»
Jusqu'à présent, le programme donne des résultats très concluants. Ainsi, 83 % des militaires sondés sur la question disent qu'ils recommanderaient un tel programme à un ami et près de 80 % croient qu'il devrait être étendu à l'ensemble des Forces.
Qui plus est, le PERM suscite de l'intérêt ailleurs. Lors d'une rencontre sur le stress à l'OTAN en 2006, Mme Routhier a constaté que Valcartier était en avance. «Chaque armée est venue présenter ce qu'ils faisaient en matière de stress et je n'ai rien vu qui s'approchait de près ou de loin à ce que nous faisons ici.» Le programme a d'ailleurs été officiellement présenté à l'OTAN cette année.
Car une chose est certaine, la détresse psychologique des militaires est un phénomène dont on n'a pas fini de parler. Mme Routhier n'est pas en mesure de dire s'il y en a plus ou si nous sommes tout simplement mieux informés qu'avant. «C'est la question éternelle... Ce qu'on sait, c'est que depuis que le monde est monde l'homme a toujours fait la guerre et que ce n'est pas banal.»
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