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    Âge et mémoire - Vieillir... c'est aussi se souvenir autrement...

    « Il n'existe pas qu'une seule mémoire mais plusieurs mémoires »

    3 novembre 2007 |Réginald Harvey | Santé
    Un bon nombre de personnes âgées éprouvent des difficultés de mémoire qui les portent à oublier certains détails reliés à des événements comportant tout un contexte spatio-temporel. Des chercheurs du Centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM) conduisent des travaux visant une meilleure utilisation de la mémoire au cours du troisième âge. Ils entendent démontrer que «mieux vieillir, c'est aller à l'essentiel».

    Nicole Caza détient un doctorat en neuropsychologie clinique et recherche de l'Université de Montréal, où elle est devenue chercheure adjointe au département de psychologie. Elle est aussi chercheure boursière du Fonds de la recherche en santé du Québec au Centre de recherche de l'IUGM. Elle pose un regard d'ensemble sur les travaux qu'elle et son équipe poursuivent: «Ce dont se plaignent davantage les personnes âgées, c'est de leur mémoire; elles constatent que celle-ci n'est plus ce qu'elle était et qu'elle est fragilisée par l'âge. En fait, nous, on s'intéresse à ce qui se passe dans le vieillissement normal. On sait par exemple que les plaintes des personnes âgées portent souvent sur la difficulté qu'elles éprouvent à se rappeler des noms ou des éléments précis d'un souvenir.» Ces gens se posent des questions comme celles-ci: qui était présent au souper de Noël l'an dernier? Qu'est-ce que l'un de mes sept petits-fils m'a remis comme cadeau à cette occasion?

    À ce propos, elle fournit les explications suivantes: «La recherche sur la mémoire humaine nous a servi à comprendre deux aspects importants à ce sujet. D'abord, il n'existe pas qu'une seule mémoire mais plusieurs mémoires. Deuxièmement, le vieillissement n'affecte pas les différentes mémoires de la même façon: elles ne vieillissent pas toutes de la même manière, ce qui s'avère primordial pour le mieux-vieillir.» Voilà pour ce qui est du premier aspect global de la recherche. Quant au deuxième, qui se rapproche davantage de sa propre thématique, Mme Caza l'aborde de cette façon: «Des travaux de chercheurs nous indiquent que les souvenirs que l'on récupère au cours de notre vie sont reconstruits plutôt que repêchés directement de notre mémoire. Autrement dit, l'analogie à laquelle on procède souvent avec l'ordinateur, à savoir que l'on va chercher un épisode exact de notre vie de la même façon que l'on retrace un document, n'est pas tout à fait exacte. Notre intérêt porte sur le fait que, lorsqu'on parle de rappeler un événement de notre vie, nous devons le reconstruire à chaque fois.»

    Deux plutôt qu'une

    Pour en arriver à ce résultat, le processus est le suivant: «Il y a deux types de mémoire qui jouent un rôle important dans la reconstruction des souvenirs: ce sont les mémoires épisodique et sémantique. La première est celle des épisodes particuliers de notre vie ou notre autobiographie: c'est le souper entre amis la semaine dernière et elle sert à se souvenir de cet événement-là, ce qui exige souvent le rappel de détails associés à un contexte spatio-temporel particulier.»

    Quant à la mémoire sémantique, la chercheure la définit de cette manière: «Elle est celle des connaissances que nous possédons sur le monde et qui sont généralement partagées: c'est très, très large et c'est une mémoire qui a une très grande capacité, comme la connaissance de notre langue, de faits historiques et géographiques; celle-ci nous indique à quoi sert une scie et à quoi ressemble une girafe. Donc, les souvenirs sont reconstruits essentiellement grâce à la collaboration entre ces deux types de mémoire.»

    Dans les labos de l'Institut

    En fonction de ces prémisses, Nicole Caza se tourne vers son laboratoire et se penche sur les travaux qui se déroulent à cet endroit grâce à une subvention obtenue récemment des Instituts de recherche en santé du Canada: «On commence une série d'études afin de comprendre comment les personnes âgées reconstruisent leurs souvenirs. L'une des façons que nous avons d'évaluer les mécanismes de reconstruction, c'est en regardant les erreurs que nous appelons les faux souvenirs; à l'aide d'un paradigme particulier, nous sommes capables de faire produire ceux-ci aux gens en laboratoire. Le fait important à retenir, c'est que nous fabriquons tous des faux souvenirs, peu importe notre âge. Tout le monde en produit et cela témoigne de la collaboration entre la mémoire sémantique et la mémoire épisodique.»

    Le fait est cependant que les personnes âgées en produisent davantage que les jeunes, comme le constat en a été fait en laboratoire: «Notre hypothèse de travail pour les prochaines années, c'est que nous pensons que cela est associé à un mécanisme compensatoire ou d'adaptation qui fait en sorte que c'est la mémoire épisodique qui se fragilise en vieillissant, tout en travaillant de concert avec la sémantique. Par conséquent, les gens âgés surutilisent leur mémoire sémantique en raison de l'affaiblissement de l'autre. Telle est notre piste de recherche.»

    Dans la vie quotidienne, il en résulte un comportement caractérisé. «Les personnes âgées miseraient davantage sur le sens global d'un événement, sur son interprétation pour s'en souvenir; elles s'attachent moins aux détails, d'où le titre de la recherche: "Mieux vieillir, c'est aller à l'essentiel".» Elle ajoute cette précision: «Leur mémoire sémantique est très bien préservée dans le temps et c'est même leur force. Quand on étudie les effets du vieillissement en situation normale, on les compare toujours à un groupe de jeunes: en général, les personnes âgées sont plus performantes, sont meilleures à nos épreuves de connaissances générales. On conseille donc aux personnes âgées d'aller à l'essentiel quand elles lisent un texte pour retenir l'information; bien entendu, il faut parfois aller chercher des détails qui peuvent être importants.» De cette vivacité de leur mémoire sémantique, elle tire cette conclusion: «Il est faux de croire que tout s'écroule avec le vieillissement; on doit travailler autrement et exploiter les côtés positifs de ce phénomène.»

    Questionnement et technologies

    D'une telle préservation de cette mémoire découle toute une série de questions: «Est-ce qu'on peut maximiser cet effet-là? Comment le faire? Est-ce que cela se produit de façon automatique? Est-ce que cela s'applique à d'autres types de mémoire comme celle qui est à court terme? Dans le programme, on se pose aussi des questions sur le substrat anatomique: est-ce qu'il y a certaines régions du cerveau concernées par cette façon de reconstruire les souvenirs?»

    Dans le sens de cette réflexion sur la mémoire du troisième âge, la chercheure croit que l'ordinateur et Internet peuvent s'avérer des outils stimulants: «Ce sont là des connaissances et les gens âgés sont capables d'en acquérir de nouvelles et d'apprendre; c'est toujours plus facile de le faire sur une base — quand on en possède une — et souvent, quand on apprend, on se rattache à ce qu'on connaît déjà. Quant à ces personnes, leur mémoire sémantique est vaste et, effectivement, on leur tient ce discours: créez des liens et continuez de fouiller des choses que vous allez rattacher à cette mémoire qui est fortement associée à l'imagerie; donner du sens aux choses, ça vient souvent avec une image mentale et ces technologies vont tout à fait dans le sens de ce qu'on veut démontrer.»

    ***

    Collaborateur du Devoir












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