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Santé - Pour lutter contre l'obésité, chercherons-nous un vaccin contre les «mauvaises amitiés»?

Bernard Roy - Infirmier, anthropologue et professeur adjoint à la faculté des sciences infirmières de l'Université Laval  3 août 2007  Santé
Récemment, les médias du Québec nous apprenaient que le prestigieux New England Journal of Medicine publiait un article du Dr Nicholas Christakis dans lequel celui-ci affirmait avoir «découvert que l'obésité se répand dans un réseau social donné». L'annonce de cette «découverte» m'a fait sourire et, du coup, réconforté.

En effet, j'ai été réconforté car, dans les faits, la recherche du Dr Christakis confirme plusieurs énoncés que j'avais publiés en 2002 dans mon ouvrage intitulé Sang sucré, pouvoirs codés, médecine amère (Presses de l'Université Laval). Et cela m'a aussi fait sourire puisqu'il semble que, pour être pris au sérieux, il soit impérieux de s'inscrire dans un cadre de recherche adoptant une posture et un langage médical appuyé par une rigoureuse méthodologie quantitative produisant des résultats dignes de la plus haute marque de qualité. Enfin, voilà des «données probantes»!

Plus acceptable

Parler de contagion est plus acceptable que référer à des concepts comme le «lien social» ou l'«identité». Si je me réjouis du fait qu'il semble désormais être possible d'aborder la question de l'obésité autrement qu'en des termes biologiques ou génétiques, j'estime important de mentionner que l'anthropologie ainsi que la sociologie abordent depuis des décennies le corps ainsi que l'obésité comme des réalités intimement associées aux liens que les acteurs sociaux tissent entre eux au cours de leur histoire.

Après avoir travaillé plus d'une dizaine d'années comme infirmier auprès d'autochtones du Québec, j'ai réalisé une recherche doctorale en anthropologie portant sur la question du diabète en milieu innu. Mes travaux, qui se sont achevés au début des années 2000, m'ont amené à faire le constat suivant: en milieu autochtone, l'obésité, intimement liée à l'émergence du diabète de type II, était profondément associée à une norme identitaire moderne inscrite au coeur de la création de liens sociaux entre les Innus. Depuis longtemps, j'estimais que mes thèses s'appliquaient à d'autres communautés autochtones. La publication des résultats du chercheur Nicholas Christakis me permet aujourd'hui de croire que mes thèses s'appliquent également à d'autres milieux où l'obésité constitue une sérieuse menace pour la santé de larges segments de population.

Un phénomène social relativement nouveau

Le discours des Innus ainsi que des archives photographiques m'ont fait constater que l'obésité constitue un phénomène social relativement nouveau dans l'histoire de cette société autochtone. Aujourd'hui, dans de nombreuses communautés innues, l'obésité touche une vaste majorité de femmes et d'hommes. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, le corps de l'Innu se sera lourdement transformé. Et cette transformation ne pouvait et ne peut toujours pas s'expliquer par les seuls facteurs génétiques et biologiques.

La parole recueillie dans le contexte d'une approche anthropologique a révélé que l'obésité répondait à des désirs, à des souhaits, à des interprétations et à des impératifs fortement intriqués dans la construction du lien social entre des gens comptant les uns pour les autres. La force, la réussite, la beauté, l'amitié et même l'attrait sexuel se sont associés au corps gras, au corps bien portant. Être gras correspondait au fait d'être en santé. Nous savons tous qu'il ne s'agit pas là d'une réalité propre au seul milieu autochtone. Toutefois, évidemment, la santé à laquelle les acteurs rencontrés faisaient référence n'était pas cette santé associée à la stricte absence de maladie. Les acteurs que j'ai rencontrés référaient à cette santé ressentie lorsqu'on est bien parmi les gens de sa famille et au sein de son milieu d'appartenance.

Le corps comme outil de reconnaissance

Le corps est un outil de reconnaissance et de dialogue avec les «autres qui comptent». Le philosophe Charles Taylor écrivait d'ailleurs dans son ouvrage Grandeur et misère de la modernité que «nous nous définissons toujours dans un dialogue, parfois par opposition, avec les identités que les autres qui comptent veulent reconnaître en nous». Et cette identité traverse le corps!

Au-delà du biologique, le corps est une construction sociale. Cela, bien des anthropologues et bien des sociologues l'ont écrit longtemps avant moi. De nombreux récits entendus de la bouche d'autochtones m'ont permis de prendre la mesure du poids des «autres qui comptent» dans la construction du corps.

Citons l'exemple du récit de cette mère qui m'a raconté avoir ressenti beaucoup d'incompétence lorsque ses parents et ses amis lui ont mentionné que son enfant était malade puisqu'il était trop maigre. Pourtant, une visite au dispensaire a confirmé que cet enfant était, d'un point de vue strictement médical, en parfaite santé. Son poids, sa taille et sa circonférence crânienne s'inscrivaient au coeur de la norme prescrite par les courbes de croissance. Mais d'un point de vue social, cet enfant était hors norme. Il était malade! Que croyez-vous qu'il est advenu à cet enfant? Son corps s'est rapidement transformé pour, au fil des mois et des ans, devenir socialement acceptable.

Un signe de normalité

En milieu autochtone, être gras et bien portant, c'est accéder à un signe distinctif donnant le droit d'inclusion auprès des «autres qui comptent». Par et avec ce corps bien portant, l'autochtone contemporain se reconnaît et reconnaît les siens. Avec ce corps, il crée des liens sociaux. Au sein de sa société, ce corps obèse n'est pas anormal ou malade. Il est un signe distinctif et de normalité. Il constitue un outil pour tisser des liens sociaux, un outil d'affirmation identitaire auprès des siens et de distinction envers les autres.

Lorsque des acteurs venant de l'extérieur de cet univers identitaire qualifient ce corps de gros, lorsque des professionnels de la santé marquent l'individu obèse comme malade et anormal, les «vrais amis» prennent soin de cette personne. Ils la soignent non pas pour qu'elle se conforme à la prescription médicale et diététique. Ils la soignent pour qu'elle demeure «normale» parmi les siens. Ils la soignent pour qu'elle demeure en «santé», bien parmi les siens, auprès des «autres qui comptent» à leurs yeux.

De ce point de vue, le combat contre l'obésité ne pourra pas être mené avec des pilules, des vaccins et des approches visant les «mauvaises habitudes de vie» des individus méconnaissants. Si mes travaux se sont principalement intéressés aux milieux autochtones, j'affirme que plusieurs des résultats avancés dans Sang sucré, pouvoirs codés, médecine amère s'appliquent tout aussi bien à des milieux autres. Il est à souhaiter que les milieux de santé publique investissent davantage d'effort à travailler sur le lien social, auprès et avec les acteurs de changement social. Soit dit en passant, ces acteurs de changement sont généralement ostracisés au sein de leur milieu de vie, ne partageant pas les valeurs dominantes au sein de celui-ci. Ne pas être gras dans un milieu de vie où l'obésité s'impose par le poids du nombre attire des regards qui propulsent l'anormal, le corps malade, à la marge de la société.
 
 
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