Un p'tit verre, maman?
La politique des extrêmes sert parfois bien mal les causes, pourtant nobles, qu'elle voudrait soutenir. Ainsi en est-il de cette initiative parlementaire qui visait à interdire la moindre gorgée d'alcool à toute maman en devenir, dans le but de protéger son futur enfant.
C'est à la Chambre des communes que le débat a refait surface cette semaine, à Ottawa. Menée par le libéral Paul Szabo, la campagne visait à ajouter un poids politique sur un rapport parlementaire s'attaquant au syndrome de l'alcoolisme foetal (SAF). Pour inciter Santé Canada à agir plus fermement, la motion jonglait avec l'interdiction complète de la moindre goutte d'alcool pour les femmes sur le point de procréer. On y plaidait l'importance d'exercer une «pression sociale» sur celles qui siroteraient une bière ou un verre de vin alors qu'elles sont enceintes ou en voie de l'être. Les conservateurs et les bloquistes s'y étant opposés, l'idée a été rejetée.
Le syndrome d'alcoolisme foetal (SAF) n'est pas à prendre à la légère. Les experts s'entendent pour dire que cette affection, de même que tous les effets de l'alcoolisation foetale (EAF), est l'une des causes sinon LA cause principale de déficience et de troubles cognitifs chez les enfants canadiens. Diagnostiqué au moins trois fois sur mille naissances au pays, le SAF attaque le système nerveux central du petit être, ciblant donc principalement son développement mental, mais aussi sa formation physiologique.
Les EAF, moins visibles mais ainsi peut-être plus sournois, laissent un lourd héritage de problèmes de comportement qui perturbent notamment le parcours scolaire de l'enfant. Certains laissent même entendre qu'une partie des nombreuses difficultés qui affligent de plus en plus d'élèves dans nos écoles primaires pourrait s'expliquer par la consommation d'alcool pendant la grossesse.
Mais de quelle consommation d'alcool parle-t-on? La bière avalée — telle une bienheureuse récompense — après une harassante journée d'été passée à traîner sa carcasse de femme enceinte de huit mois a-t-elle le même effet que le verre de vin rouge quotidien ingurgité du début de la grossesse jusqu'à la fin? La science n'a pas de réponse à cette question. Faute d'études sécurisant le principe, les chercheurs se rallient autour du fait qu'il n'existe pas de degré de consommation sécuritaire d'alcool en cours de grossesse.
Deux certitudes sont ainsi présentées aux femmes: quatre consommations et plus d'alcool par jour pendant la grossesse constituent un laissez-passer assuré pour un bébé atteint du SAF; et l'abstinence complète garantit au contraire un enfant protégé des effets néfastes de l'alcool. Entre les deux, la valse des doutes!
C'est autour de ce flou artistique que le député Szabo a échafaudé sa cabale, attachant toutes les femmes à l'arbitraire défense de plonger le nez dans un verre. Celui que l'on présente comme un militant pro-vie a même déjà rêvé d'un projet de loi qui consacrerait l'avertissement bien en vue sur toutes les bouteilles de vin, à la manière des campagnes antitabac sur les paquets de cigarettes!
La chasse aux sorcières promue cette semaine — et fort heureusement recalée — heurte de plein fouet le libre-arbitre des femmes. Plutôt que d'inviter à une efficace campagne de sensibilisation et à une nécessaire information sur ce sérieux problème de santé publique, elle joue la carte de la moralité et exerce une pression indue sur les femmes qui sont déjà, ventre rond au vent, la cible de lobbys agressifs pro-allaitement ou anti-péridurale.
L'Ontario a récemment franchi un pas vers l'information et la sensibilisation avec une campagne de publicité qu'elle affiche entre autres... dans les bars de la province: l'oeil paternaliste du bon gouvernement veille au grain, mais l'affichage serait sans doute mieux reçu dans les cliniques d'obstétrique!
L'absence d'information et le vide scientifique entourant encore le niveau de consommation d'alcool menant au SAF activent, dirait-on, certains adeptes des extrêmes qui infantilisent les femmes et invitent même à une forme de dénonciation au nom de bébés en santé. L'objectif est noble, mais le moyen d'y arriver, tout à fait inapproprié.
***
machouinard@ledevoir.com
C'est à la Chambre des communes que le débat a refait surface cette semaine, à Ottawa. Menée par le libéral Paul Szabo, la campagne visait à ajouter un poids politique sur un rapport parlementaire s'attaquant au syndrome de l'alcoolisme foetal (SAF). Pour inciter Santé Canada à agir plus fermement, la motion jonglait avec l'interdiction complète de la moindre goutte d'alcool pour les femmes sur le point de procréer. On y plaidait l'importance d'exercer une «pression sociale» sur celles qui siroteraient une bière ou un verre de vin alors qu'elles sont enceintes ou en voie de l'être. Les conservateurs et les bloquistes s'y étant opposés, l'idée a été rejetée.
Le syndrome d'alcoolisme foetal (SAF) n'est pas à prendre à la légère. Les experts s'entendent pour dire que cette affection, de même que tous les effets de l'alcoolisation foetale (EAF), est l'une des causes sinon LA cause principale de déficience et de troubles cognitifs chez les enfants canadiens. Diagnostiqué au moins trois fois sur mille naissances au pays, le SAF attaque le système nerveux central du petit être, ciblant donc principalement son développement mental, mais aussi sa formation physiologique.
Les EAF, moins visibles mais ainsi peut-être plus sournois, laissent un lourd héritage de problèmes de comportement qui perturbent notamment le parcours scolaire de l'enfant. Certains laissent même entendre qu'une partie des nombreuses difficultés qui affligent de plus en plus d'élèves dans nos écoles primaires pourrait s'expliquer par la consommation d'alcool pendant la grossesse.
Mais de quelle consommation d'alcool parle-t-on? La bière avalée — telle une bienheureuse récompense — après une harassante journée d'été passée à traîner sa carcasse de femme enceinte de huit mois a-t-elle le même effet que le verre de vin rouge quotidien ingurgité du début de la grossesse jusqu'à la fin? La science n'a pas de réponse à cette question. Faute d'études sécurisant le principe, les chercheurs se rallient autour du fait qu'il n'existe pas de degré de consommation sécuritaire d'alcool en cours de grossesse.
Deux certitudes sont ainsi présentées aux femmes: quatre consommations et plus d'alcool par jour pendant la grossesse constituent un laissez-passer assuré pour un bébé atteint du SAF; et l'abstinence complète garantit au contraire un enfant protégé des effets néfastes de l'alcool. Entre les deux, la valse des doutes!
C'est autour de ce flou artistique que le député Szabo a échafaudé sa cabale, attachant toutes les femmes à l'arbitraire défense de plonger le nez dans un verre. Celui que l'on présente comme un militant pro-vie a même déjà rêvé d'un projet de loi qui consacrerait l'avertissement bien en vue sur toutes les bouteilles de vin, à la manière des campagnes antitabac sur les paquets de cigarettes!
La chasse aux sorcières promue cette semaine — et fort heureusement recalée — heurte de plein fouet le libre-arbitre des femmes. Plutôt que d'inviter à une efficace campagne de sensibilisation et à une nécessaire information sur ce sérieux problème de santé publique, elle joue la carte de la moralité et exerce une pression indue sur les femmes qui sont déjà, ventre rond au vent, la cible de lobbys agressifs pro-allaitement ou anti-péridurale.
L'Ontario a récemment franchi un pas vers l'information et la sensibilisation avec une campagne de publicité qu'elle affiche entre autres... dans les bars de la province: l'oeil paternaliste du bon gouvernement veille au grain, mais l'affichage serait sans doute mieux reçu dans les cliniques d'obstétrique!
L'absence d'information et le vide scientifique entourant encore le niveau de consommation d'alcool menant au SAF activent, dirait-on, certains adeptes des extrêmes qui infantilisent les femmes et invitent même à une forme de dénonciation au nom de bébés en santé. L'objectif est noble, mais le moyen d'y arriver, tout à fait inapproprié.
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machouinard@ledevoir.com
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