Agriculture biologique - Le bio n'atteint pas les objectifs de croissance du plan stratégique
« Les grands distributeurs se sont adressés aux marchés extérieurs pour répondre à la demande de leur clientèle »
Photo : Jacques Nadeau
Les consommateurs d’ici font encore preuve d’une certaine réserve envers les produits biologiques.
La Table filière biologique du Québec a élaboré un plan stratégique 2004-2009. Trois ans plus tard, il apparaît que la croissance prévue est au rendez-vous, mais elle se situe sous la barre des résultats escomptés. Les grands marchés intérieurs demeurent relativement fermés aux produits d'ici pour toutes sortes de raisons.
Le secteur de l'agriculture biologique s'était fixé cinq grands objectifs de croissance en ce qui a trait au degré de confiance des consommateurs, à l'augmentation du nombre de fermes certifiées biologiques, à la valeur des produits transformés au Québec, à celle des aliments vendus sur les marchés intérieurs et à celle des exportations de produits. Le secrétaire général de la filière, Alain Rioux, mesure les progrès accomplis: «Du côté confiance des consommateurs, selon notre objectif, on pensait augmenter ce degré à 80 %; on serait plutôt rendu autour de 60 %, après avoir franchi la barre de 50 % en 2004.»
Il pose une comparaison: «Ce taux tourne autour de 35 % dans le reste du Canada, ce qui est normal car il fonctionne encore sous une norme volontaire alors que nous somme les seuls à posséder un système qui est réglementé par les instances publiques.» Malgré ce contexte favorable, les consommateurs d'ici font encore preuve d'une certaine réserve envers les produits biologiques, ce qui incitera la filière à se lancer sous peu dans une vaste campagne d'information en leur faveur.
Les fermes et la transformation
Là où les choses se gâtent, c'est du côté de l'augmentation du nombre de fermes: «Le but était de le tripler en cinq ans. On a "grosso modo" 100 entreprises qui font la transition chaque année. En 2004, on avait autour de 1091 entreprises et maintenant, à la fin de 2006, on est rendu à 1326. Il y a croissance, mais ce n'est pas à un rythme aussi rapide qu'on aurait pu le croire, parce qu'on partait en 2000 avec 325 fermes pour se retrouver en 2005 avec 1291, soit pratiquement quatre fois plus en l'espace de cinq ans.»
Du côté de la transition vers le biologique, l'industrie acéricole, où les producteurs bios sont quand même assez nombreux, et l'élevage du boeuf, principalement à cause des marchés libres, traînent la patte actuellement.
M. Rioux passe à la valeur des produits transformés au Québec, dont le Plan stratégique prévoyait quintupler la croissance: «Il y a un besoin qui est là sur le plan de la valeur ajoutée à ces produits qui sont déjà haut de gamme. Plusieurs font bien dans le secteur du lait, des céréales, de la boulangerie et, de plus en plus, des petits fruits; dans d'autres domaines, il y aurait place à l'amélioration. Les grosses entreprises, qui ont pris la vague cinq ou dix ans avant aujourd'hui et qui ont réussi à installer un marketing efficace, se démarquent; elles ont doublé de taille tous les deux ans depuis un bout de temps déjà et ce sont elles qui ont généré une croissance.»
Marché intérieur et exportations
Le secrétaire général pose un regard sur le marché québécois: «Au moment de préparer le plan en 2004, les trois grands distributeurs, soit Provigo, Métro et Sobeys, a-
vaient des projections de croissance dans ce secteur-là. Ils avaient chacun des visées de développement en 2002 et elles se sont concrétisées en 2004; il y a donc eu une certaine ouverture envers les produits biologiques et il s'est alors établi un lien intéressant avec les entreprises québécoises.» Le vent a tourné: «Par la suite, le marché a continué de croître, mais les besoins ont de plus en plus été comblés par des importations. Ces grands distributeurs, à cause de leurs conditions d'approvisionnement qui sont assez strictes, se sont adressés aux marchés extérieurs pour répondre à la demande de leur clientèle.»
En contrepartie, les producteurs bios réussissent bien dans l'exportation de leurs produits: «On avait prévu les tripler d'ici 2009. Les choses évoluent assez bien. En raison de la difficulté d'avoir accès aux réseaux d'ici, les entreprises se tournent plus rapidement vers les marchés extérieurs et celles-ci ont développé des stratégies qui vont dans ce sens-là. Il en résulte le paradoxe suivant: on exporte la majorité de nos produits et on importe la majorité de ceux-ci, ce qui montre un réel problème de distribution. Une pareille situation est notamment causée par l'organisation des marchés et les conditions d'accès aux grandes chaînes.»
Les défis des producteurs
Sur le terrain des vaches, Gérard Bouchard, producteur bio de lait à Saint-Félicien au Lac-Saint-Jean et président de la Fédération d'agriculture biologique du Québec, cerne le principal problème auquel font face les fermiers: «Nous sommes toujours confrontés aux mauvaises herbes. Évidemment que nous devons composer avec le climat, comme dans toutes les productions agricoles, mais ces mauvaises herbes sont la difficulté majeure parce qu'on ne dispose à peu près pas de moyens chimiques pour les combattre.»
Il constate avec satisfaction que le secteur biologique a obtenu des gains au cours des dernières années: «Il y a eu une plus grande reconnaissance du bio et le consommateur fait la demande de ce genre de produits; on calcule que la hausse est de 20 % par année. On est davantage respecté par les autres producteurs. On s'est aperçu que ce n'est pas une mode passagère; c'est un produit de niche, mais on est là pour rester.» À ce propos, il effectue un bref retour sur le passé: «Il fut un temps au début — et je peux en parler parce que je suis là-dedans depuis 1979 — où on était vu comme des hurluberlus qui rêvaient en couleur; il y a même des agronomes qui disaient que ça arrêterait de "pousser" sur nos terres et qu'on allait faire faillite. Aujourd'hui, les gens ont compris que l'on peut faire autrement; c'est sûr qu'on n'obtient pas les mêmes rendements dans les champs, quoique maintenant, sur ce plan, ça se rapproche dans bien des domaines.»
Le difficile passage au bio
Gérard Bouchard a choisi ce type de culture en partie par conviction personnelle envers l'environnement et la santé, il y a de cela près de 30 ans. Il reconnaît toutefois que le passage des producteurs conventionnels au bio, dans le but de répondre aux besoins actuels d'un marché en constante évolution, s'avère difficile: «On est le seul pays au monde qui n'a pas d'aide du gouvernement pour inciter ceux-ci à aller vers le bio. Aux États-Unis, en Europe, partout il existe des mesures d'aide données à l'hectare, versées pour la certification, ou qui prennent une autre forme; il y a plein de sortes d'aides.» Il apporte une nuance: «On devrait plutôt parler de mesures incitatives chez nous, plutôt que de soutien direct. Tout ce que le gouvernement réussit à faire présentement, c'est de verser de l'argent pour des colloques, des formulaires et des études; il vient de débourser un million de dollars dans ce but. Pendant ce temps, il n'y a rien pour les producteurs.»
Il se félicite tout de même de constater que le ministère a désigné un spécialiste du biologique pour chaque région agricole du Québec afin de transmettre des informations aux producteurs: «C'est quand même bon, mais il n'y a toujours pas de mesures incitatives; c'est de valeur parce qu'on est en train de prendre un retard, en raison du fait que la demande des consommateurs augmente plus vite que la capacité de produire. Ici, comparativement à ce qui se passe ailleurs, ils disent que cela a plein de bon sens, qu'ils sont en faveur de cette agriculture, mais il n'y a absolument rien de fait pour la soutenir.»
Collaborateur du Devoir
Le secteur de l'agriculture biologique s'était fixé cinq grands objectifs de croissance en ce qui a trait au degré de confiance des consommateurs, à l'augmentation du nombre de fermes certifiées biologiques, à la valeur des produits transformés au Québec, à celle des aliments vendus sur les marchés intérieurs et à celle des exportations de produits. Le secrétaire général de la filière, Alain Rioux, mesure les progrès accomplis: «Du côté confiance des consommateurs, selon notre objectif, on pensait augmenter ce degré à 80 %; on serait plutôt rendu autour de 60 %, après avoir franchi la barre de 50 % en 2004.»
Il pose une comparaison: «Ce taux tourne autour de 35 % dans le reste du Canada, ce qui est normal car il fonctionne encore sous une norme volontaire alors que nous somme les seuls à posséder un système qui est réglementé par les instances publiques.» Malgré ce contexte favorable, les consommateurs d'ici font encore preuve d'une certaine réserve envers les produits biologiques, ce qui incitera la filière à se lancer sous peu dans une vaste campagne d'information en leur faveur.
Les fermes et la transformation
Là où les choses se gâtent, c'est du côté de l'augmentation du nombre de fermes: «Le but était de le tripler en cinq ans. On a "grosso modo" 100 entreprises qui font la transition chaque année. En 2004, on avait autour de 1091 entreprises et maintenant, à la fin de 2006, on est rendu à 1326. Il y a croissance, mais ce n'est pas à un rythme aussi rapide qu'on aurait pu le croire, parce qu'on partait en 2000 avec 325 fermes pour se retrouver en 2005 avec 1291, soit pratiquement quatre fois plus en l'espace de cinq ans.»
Du côté de la transition vers le biologique, l'industrie acéricole, où les producteurs bios sont quand même assez nombreux, et l'élevage du boeuf, principalement à cause des marchés libres, traînent la patte actuellement.
M. Rioux passe à la valeur des produits transformés au Québec, dont le Plan stratégique prévoyait quintupler la croissance: «Il y a un besoin qui est là sur le plan de la valeur ajoutée à ces produits qui sont déjà haut de gamme. Plusieurs font bien dans le secteur du lait, des céréales, de la boulangerie et, de plus en plus, des petits fruits; dans d'autres domaines, il y aurait place à l'amélioration. Les grosses entreprises, qui ont pris la vague cinq ou dix ans avant aujourd'hui et qui ont réussi à installer un marketing efficace, se démarquent; elles ont doublé de taille tous les deux ans depuis un bout de temps déjà et ce sont elles qui ont généré une croissance.»
Marché intérieur et exportations
Le secrétaire général pose un regard sur le marché québécois: «Au moment de préparer le plan en 2004, les trois grands distributeurs, soit Provigo, Métro et Sobeys, a-
vaient des projections de croissance dans ce secteur-là. Ils avaient chacun des visées de développement en 2002 et elles se sont concrétisées en 2004; il y a donc eu une certaine ouverture envers les produits biologiques et il s'est alors établi un lien intéressant avec les entreprises québécoises.» Le vent a tourné: «Par la suite, le marché a continué de croître, mais les besoins ont de plus en plus été comblés par des importations. Ces grands distributeurs, à cause de leurs conditions d'approvisionnement qui sont assez strictes, se sont adressés aux marchés extérieurs pour répondre à la demande de leur clientèle.»
En contrepartie, les producteurs bios réussissent bien dans l'exportation de leurs produits: «On avait prévu les tripler d'ici 2009. Les choses évoluent assez bien. En raison de la difficulté d'avoir accès aux réseaux d'ici, les entreprises se tournent plus rapidement vers les marchés extérieurs et celles-ci ont développé des stratégies qui vont dans ce sens-là. Il en résulte le paradoxe suivant: on exporte la majorité de nos produits et on importe la majorité de ceux-ci, ce qui montre un réel problème de distribution. Une pareille situation est notamment causée par l'organisation des marchés et les conditions d'accès aux grandes chaînes.»
Les défis des producteurs
Sur le terrain des vaches, Gérard Bouchard, producteur bio de lait à Saint-Félicien au Lac-Saint-Jean et président de la Fédération d'agriculture biologique du Québec, cerne le principal problème auquel font face les fermiers: «Nous sommes toujours confrontés aux mauvaises herbes. Évidemment que nous devons composer avec le climat, comme dans toutes les productions agricoles, mais ces mauvaises herbes sont la difficulté majeure parce qu'on ne dispose à peu près pas de moyens chimiques pour les combattre.»
Il constate avec satisfaction que le secteur biologique a obtenu des gains au cours des dernières années: «Il y a eu une plus grande reconnaissance du bio et le consommateur fait la demande de ce genre de produits; on calcule que la hausse est de 20 % par année. On est davantage respecté par les autres producteurs. On s'est aperçu que ce n'est pas une mode passagère; c'est un produit de niche, mais on est là pour rester.» À ce propos, il effectue un bref retour sur le passé: «Il fut un temps au début — et je peux en parler parce que je suis là-dedans depuis 1979 — où on était vu comme des hurluberlus qui rêvaient en couleur; il y a même des agronomes qui disaient que ça arrêterait de "pousser" sur nos terres et qu'on allait faire faillite. Aujourd'hui, les gens ont compris que l'on peut faire autrement; c'est sûr qu'on n'obtient pas les mêmes rendements dans les champs, quoique maintenant, sur ce plan, ça se rapproche dans bien des domaines.»
Le difficile passage au bio
Gérard Bouchard a choisi ce type de culture en partie par conviction personnelle envers l'environnement et la santé, il y a de cela près de 30 ans. Il reconnaît toutefois que le passage des producteurs conventionnels au bio, dans le but de répondre aux besoins actuels d'un marché en constante évolution, s'avère difficile: «On est le seul pays au monde qui n'a pas d'aide du gouvernement pour inciter ceux-ci à aller vers le bio. Aux États-Unis, en Europe, partout il existe des mesures d'aide données à l'hectare, versées pour la certification, ou qui prennent une autre forme; il y a plein de sortes d'aides.» Il apporte une nuance: «On devrait plutôt parler de mesures incitatives chez nous, plutôt que de soutien direct. Tout ce que le gouvernement réussit à faire présentement, c'est de verser de l'argent pour des colloques, des formulaires et des études; il vient de débourser un million de dollars dans ce but. Pendant ce temps, il n'y a rien pour les producteurs.»
Il se félicite tout de même de constater que le ministère a désigné un spécialiste du biologique pour chaque région agricole du Québec afin de transmettre des informations aux producteurs: «C'est quand même bon, mais il n'y a toujours pas de mesures incitatives; c'est de valeur parce qu'on est en train de prendre un retard, en raison du fait que la demande des consommateurs augmente plus vite que la capacité de produire. Ici, comparativement à ce qui se passe ailleurs, ils disent que cela a plein de bon sens, qu'ils sont en faveur de cette agriculture, mais il n'y a absolument rien de fait pour la soutenir.»
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