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    VIH: des bombes ambulantes

    Le virus est dix fois plus virulent chez les personnes nouvellement infectées

    Infectés depuis peu par le VIH, la plupart des gens n'auront aucun symptôme, sinon ceux qu'on attribue à une grippe sévère ou à une mononucléose. Si, d'aventure, ces gens consentent à passer un test de dépistage, il y a de bonnes chances que celui-ci se révèle négatif. Mais pourtant, le virus est bien là à travailler fort pour faire son nid. En fait, il travaille si fort qu'il est de huit à dix fois plus virulent qu'à tout autre moment, montre une importante étude québécoise.

    Ces bombes ambulantes sont le cauchemar de la santé publique. Non seulement elles ignorent tout de leur état, elles sont aussi à l'origine de la moitié de l'ensemble des transmissions du VIH, révèle aussi cette étude, dévoilée plus tôt cette semaine à Los Angeles. Là-bas, la présence québécoise n'a pas manqué de faire son effet. Et pour cause: c'est la première fois que des scientifiques arrivent à démontrer par preuve moléculaire que l'infection récente (primo-infection) amène de huit à dix fois plus de transmissions qu'en phase chronique.

    Du coup, cette découverte, pilotée par l'université McGill, a balayé un des plus grands mythes qui soient dans l'univers très spécialisé du sida, croit l'hémato-oncologue Jean-Pierre Routy. «Le grand changement qu'amène cet article scientifique, c'est qu'il nous montre qu'il faut s'occuper non seulement du patient mais aussi de son potentiel de transmission. En fait, il faut faire les deux éthiquement et harmonieusement. Et ça, ça change complètement le paradigme de l'épidémie.»

    Les spécialistes se doutaient bien que la période pendant laquelle le virus prend ses aises était cruciale, mais ils n'en avaient jamais mesuré l'impact aussi finement que l'ont fait la signataire principale de cette étude, la Dre Bluma Brenner, et le Dr Mark Wainberg, directeur du Centre sida McGill. «On a démontré que les personnes nouvellement infectées ont des charges virales énormes, on parle de millions de copies de virus dans le sang pendant à peu près un mois», a expliqué le Dr Wainberg, dont l'article paraîtra dans le numéro d'avril du Journal of Infectious Diseases.

    Le hic, c'est que ces mêmes personnes ne sont généralement pas au courant de leur état. Pour détecter le virus, il faut en effet procéder à une sérologie qui permettra de déceler les anticorps qui luttent contre le VIH. Mais ces anticorps n'apparaissent souvent que de un à six mois après l'infection. Un test effectué trop tôt ne révélera donc pas la présence de ce virus reconnu pour ses mutations constantes. Rassuré, le patient baissera sa garde alors que son potentiel de transmission, lui, sera pourtant décuplé.

    Et ce n'est pas tout: en examinant les tissus de 2500 patients nouvellement infectés, l'équipe montréalaise a pu démontrer que ce sont précisément ces patients qui sont à l'origine de la moitié de tous les cas de transmission du VIH. Pour faire ce calcul, les chercheurs ont dessiné la carte d'identité des différents virus du sida en comparant leurs séquences. Ce faisant, ils ont pour la première fois relevé des «grappes», c'est-à-dire des séquences similaires chez certaines personnes.

    La présence de ces grappes, qui montrent une origine commune, a surpris le Dr Wainberg. «Ce que ça nous dit en clair, c'est qu'un nombre assez limité de personnes est responsable de la transmission du virus dans la population.» Pour la santé publique, cette étude soulève évidemment un défi technique considérable. Il est en effet capital de dire aux gens récemment infectés de modifier leur comportement afin de ne pas mettre en danger les personnes qui les entourent, précise le chercheur.

    Mais encore faut-il être en mesure de les identifier. Au Québec, il faut trois mois pour obtenir un rendez-vous. À la clinique médicale L'Actuel, on refuse chaque jour de 30 à 50 dépistages tant on est débordé. «Quand les gens nous consultent avec des symptômes, fièvre, développement des ganglions, sueurs nocturnes, fatigue, on les avise que nous avons des doutes, même si le test s'avère négatif, raconte son président, le Dr Réjean Thomas. Le problème, c'est que la majorité des médecins manquent de formation. Ainsi, les gens qui consultent pour des symptômes de primo-infection dans les cliniques sans rendez-vous et les urgences reçoivent plutôt un diagnostic de mononucléose et retournent chez eux sans savoir qu'ils ont été infectés.»

    Sans compter tous ces gens qui ne sont pas prêts à attendre les trois semaines nécessaires pour obtenir les résultats dudit test. Cette attente est pourtant inutile puisqu'il existe des tests qui permettent d'obtenir un résultat en moins d'une heure, notamment en Colombie-Britannique. Mais la Régie de l'assurance maladie du Québec ne rembourse pas ces tests, rappelle le président du conseil d'administration de la Coalition des organismes communautaires québécois contre le sida (COCQ-sida), Ken Monteith.

    Lors d'un entretien téléphonique, le Dr Karl Wainberg a dit estimer qu'il faut aller encore plus loin dans le dépistage précoce. «Quand ces gens ont une charge si élevée, ils sont généralement encore séronégatifs. Ils se sentent à l'abri alors qu'ils ne le sont pas. Il faut que nous développions des tests pour détecter non pas les anticorps mais le virus directement, en mesurant par exemple la charge virale.» Cette idée n'a toutefois pas la faveur de la communauté médicale, qui se méfie de ce qu'elle appelle les faux positifs, c'est-à-dire des gens qui présentent une charge virale mesurable mais qui ne développeront pas le virus.

    Les chercheurs comme les médecins s'entendent toutefois sur le fait qu'il faut réorienter les messages de prévention afin de mettre en lumière la question de la primo-infection. «La santé publique doit nous aider à mettre en place un dépistage précoce et à mettre au point un plan d'intervention précoce qui passe non seulement par les médicaments mais aussi par des psychologues et des intervenants sociaux pour aider ces gens à gérer les moments de détresse, qui sont la dépression mais aussi l'alcool et les drogues», a ajouté le Dr Jean-Pierre Routy.

    Tous ces efforts ne seront pas vains, fait valoir Ken Monteith. «On sait que le résultat d'un dépistage change immédiatement les comportements. Plus on dépiste rapidement, plus les gens repensent leur vie, plus le risque de transmission diminue.» À terme, un sérieux coup de barre pourrait même changer sensiblement la dynamique de l'épidémie, renchérit le Dr Routy. «Si on traitait plus de gens plus tôt, probablement qu'on aurait une diminution de la transmission, ce qui aurait pour effet d'infléchir l'épidémie.»

    La prévention peut aussi s'avérer une économie substantielle pour un système de santé déjà submergé par la tâche, rappelle le Dr Réjean Thomas. «Au-delà des raisons humanitaires, un patient VIH sous trithérapie pendant 25 ans, c'est un demi-million de dollars. Peut-on trouver de l'argent quelque part en prévention pour dire que ça n'a aucun bon sens?»












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