Ô ma douleur!
Un adulte canadien sur cinq souffre de douleurs chroniques
Source: Newscom
Le 18 septembre 2005, Richard Holden s'est jeté de son balcon situé au huitième étage. L'homme âgé de 74 ans a laissé une note expliquant qu'il n'en pouvait plus de souffrir. La douleur chronique a eu raison de cet ex-député, qui en avait pourtant vu d'autres: c'est lui qui avait scandalisé son très fédéraliste électorat de Westmount en ralliant le Parti québécois en 1992.
Selon une étude publiée en janvier dernier, près de 14 % des personnes souffrant de douleurs chroniques font une tentative de suicide. Au Québec, chaque année, nombre d'entre elles, comme Richard Holden, parviennent à leurs fins.
«Que des gens se suicident encore, de nos jours, à cause de la douleur est scandaleux», s'indigne Manon Choinière, chercheure à l'Institut de cardiologie de Montréal et professeure agrégée au département d'anesthésiologie de l'Université de Montréal. «En 2006, on dispose d'un arsenal thérapeutique efficace. On ne peut pas toujours soulager la douleur à 100 %, mais les gens peuvent être fonctionnels. Le problème, c'est l'accès aux soins et le manque de ressources.»
En 2005, une étude publiée dans le Journal canadien d'anesthésie a montré qu'au moins 4500 Québécois souffrant de douleurs chroniques étaient en attente d'une première évaluation dans une clinique spécialisée dans le traitement de la douleur. Les deux tiers attendaient depuis plus de neuf mois. «C'est la pointe de l'iceberg», a affirmé Mme Choinière lors d'un entretien téléphonique avec Le Devoir. Cette étude, à laquelle elle a participé, portait uniquement sur les listes d'attente des cliniques antidouleur affiliées à des départements d'anesthésie hospitaliers.
Or «certains types de douleur chronique peuvent s'aggraver jusqu'à l'incapacité si l'on n'intervient pas à temps», peut-on lire dans un rapport publié en mai dernier par l'Agence d'évaluation des technologies et des modes d'intervention en santé (AETMIS). «La douleur chronique doit être considérée comme une priorité», conclut ce rapport, réalisé à la demande du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec.
La douleur a des conséquences physiques, mais aussi psychologiques et sociales. «Les patients peuvent souffrir de dépression et vivre des relations familiales difficiles. Certains finissent par perdre leur emploi. Une approche multidisciplinaire est essentielle. Un seul médicament ne suffit pas», soutient Mme Choinière.
Selon une méta-analyse publiée en 1992 et citée dans le rapport de l'AETMIS, le traitement multidisciplinaire de la douleur chronique se traduit par «une utilisation moindre des services de santé et des médicaments, un taux accru d'activité et de retour au travail, le règlement des dossiers d'invalidité, une réduction de la détresse émotionnelle, en plus d'une diminution de la douleur».
Les guides de pratique clinique canadiens portant sur la douleur chronique préconisent une prise en charge intégrée, par des médecins, des psychologues, des physiothérapeutes et des ergothérapeutes travaillant en équipe sous le même toit. Citée comme un modèle dans le rapport de l'AETMIS, la France a d'ailleurs mis en place une structure multidisciplinaire de soins dès 1998, pour les patients souffrant de douleurs chroniques rebelles.
Des pistes de solutions
Mme Choinière, qui a fait sa maîtrise et son doctorat à l'université McGill sous la supervision du Dr Ronald Melzack, sommité internationale de la douleur, plaide pour une augmentation du nombre de cliniques multidisciplinaires de la douleur. «On ne revendique toutefois pas l'ouverture d'une clinique dans tous les villages et villes du Québec ou du Canada», note-t-elle.
Car le nombre de cliniques n'est pas le seul facteur. Il faudrait instaurer une «hiérarchie de soins», où les cliniques spécialisées deviendraient des centres d'expertise. À ce chapitre, l'Alberta fait figure de leader au Canada, puisque ses cliniques multidisciplinaires forment les médecins de première ligne et leur offrent un service de consultation téléphonique.
En effet, certains patients vus dans les cliniques antidouleur pourraient être traités par des médecins de famille. À condition qu'ils soient outillés, souligne Mme Choinière. «Dans nos facultés de médecine, les étudiants reçoivent seulement de cinq à dix heures de formation sur l'évaluation et le traitement de la douleur. Confrontés aux cas lourds, certains finissent par dire au patient: "Je ne peux rien faire pour vous, il va falloir que vous appreniez à vivre avec votre douleur".»
Dans le rapport de l'AETMIS, on déplore aussi le «manque de connaissances» des omnipraticiens, «point de contact initial pour la majorité, sinon la totalité des patients souffrant de douleur». On recommande d'étoffer la formation à ce sujet dans les écoles, surtout que la douleur est l'un des principaux symptômes qui motivent les patients à consulter.
Les patients qu'on laisse tomber en viennent souvent à faire la tournée des médecins. D'après l'Enquête nationale sur la santé de la population canadienne (1994-95), les personnes souffrant de douleur chronique grave consultent un médecin en moyenne 12,9 fois par année, contre 3,8 fois dans le cas des personnes exemptes de douleurs chroniques. Il arrive aussi qu'elles se tournent vers les médecines douces. Avec zèle et à grands frais, affirme Mme Choinière. «Dans une conférence tenue à Toronto l'an dernier, j'ai entendu une patiente dire qu'elle avait dépensé 18 000 $ en médecines douces depuis trois ans.»
Une maladie à part entière
Enfin, Mme Choinière croit qu'il faut davantage sensibiliser M. et Mme Tout-le-monde au fait que la douleur est en soi une maladie. Beaucoup de préjugés subsistent par ailleurs à l'égard de la gestion de la douleur. Elle donne l'exemple d'une dame venue travailler à sa résidence la semaine dernière. «Elle avait très mal au dos, mais elle prenait seulement "un peu de Tylenol" quand la douleur devenait intolérable. Je lui ai fait valoir qu'elle avait aussi besoin d'anti-inflammatoires, vendus sans ordonnance, et qu'elle devait prendre ses médicaments de façon régulière.» En traitant sporadiquement les douleurs chroniques, on se retrouve avec des pics de douleur encore plus difficiles à maîtriser, explique-t-elle.
Selon Statistique Canada, un adulte canadien sur cinq souffre de douleurs chroniques. «Il s'agit là de données prudentes», estime Mme Choinière, en faisant remarquer que la prévalence augmente avec l'âge. D'ailleurs, selon une étude pancanadienne citée par l'AETMIS, c'est au Québec que la prévalence de la douleur chronique est la plus élevée chez les hommes et les femmes âgés de plus de 65 ans (39 % et 38 %, respectivement). Compte tenu du vieillissement de sa population, le Québec n'a plus les moyens de prendre son mal en patience.
Selon une étude publiée en janvier dernier, près de 14 % des personnes souffrant de douleurs chroniques font une tentative de suicide. Au Québec, chaque année, nombre d'entre elles, comme Richard Holden, parviennent à leurs fins.
«Que des gens se suicident encore, de nos jours, à cause de la douleur est scandaleux», s'indigne Manon Choinière, chercheure à l'Institut de cardiologie de Montréal et professeure agrégée au département d'anesthésiologie de l'Université de Montréal. «En 2006, on dispose d'un arsenal thérapeutique efficace. On ne peut pas toujours soulager la douleur à 100 %, mais les gens peuvent être fonctionnels. Le problème, c'est l'accès aux soins et le manque de ressources.»
En 2005, une étude publiée dans le Journal canadien d'anesthésie a montré qu'au moins 4500 Québécois souffrant de douleurs chroniques étaient en attente d'une première évaluation dans une clinique spécialisée dans le traitement de la douleur. Les deux tiers attendaient depuis plus de neuf mois. «C'est la pointe de l'iceberg», a affirmé Mme Choinière lors d'un entretien téléphonique avec Le Devoir. Cette étude, à laquelle elle a participé, portait uniquement sur les listes d'attente des cliniques antidouleur affiliées à des départements d'anesthésie hospitaliers.
Or «certains types de douleur chronique peuvent s'aggraver jusqu'à l'incapacité si l'on n'intervient pas à temps», peut-on lire dans un rapport publié en mai dernier par l'Agence d'évaluation des technologies et des modes d'intervention en santé (AETMIS). «La douleur chronique doit être considérée comme une priorité», conclut ce rapport, réalisé à la demande du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec.
La douleur a des conséquences physiques, mais aussi psychologiques et sociales. «Les patients peuvent souffrir de dépression et vivre des relations familiales difficiles. Certains finissent par perdre leur emploi. Une approche multidisciplinaire est essentielle. Un seul médicament ne suffit pas», soutient Mme Choinière.
Selon une méta-analyse publiée en 1992 et citée dans le rapport de l'AETMIS, le traitement multidisciplinaire de la douleur chronique se traduit par «une utilisation moindre des services de santé et des médicaments, un taux accru d'activité et de retour au travail, le règlement des dossiers d'invalidité, une réduction de la détresse émotionnelle, en plus d'une diminution de la douleur».
Les guides de pratique clinique canadiens portant sur la douleur chronique préconisent une prise en charge intégrée, par des médecins, des psychologues, des physiothérapeutes et des ergothérapeutes travaillant en équipe sous le même toit. Citée comme un modèle dans le rapport de l'AETMIS, la France a d'ailleurs mis en place une structure multidisciplinaire de soins dès 1998, pour les patients souffrant de douleurs chroniques rebelles.
Des pistes de solutions
Mme Choinière, qui a fait sa maîtrise et son doctorat à l'université McGill sous la supervision du Dr Ronald Melzack, sommité internationale de la douleur, plaide pour une augmentation du nombre de cliniques multidisciplinaires de la douleur. «On ne revendique toutefois pas l'ouverture d'une clinique dans tous les villages et villes du Québec ou du Canada», note-t-elle.
Car le nombre de cliniques n'est pas le seul facteur. Il faudrait instaurer une «hiérarchie de soins», où les cliniques spécialisées deviendraient des centres d'expertise. À ce chapitre, l'Alberta fait figure de leader au Canada, puisque ses cliniques multidisciplinaires forment les médecins de première ligne et leur offrent un service de consultation téléphonique.
En effet, certains patients vus dans les cliniques antidouleur pourraient être traités par des médecins de famille. À condition qu'ils soient outillés, souligne Mme Choinière. «Dans nos facultés de médecine, les étudiants reçoivent seulement de cinq à dix heures de formation sur l'évaluation et le traitement de la douleur. Confrontés aux cas lourds, certains finissent par dire au patient: "Je ne peux rien faire pour vous, il va falloir que vous appreniez à vivre avec votre douleur".»
Dans le rapport de l'AETMIS, on déplore aussi le «manque de connaissances» des omnipraticiens, «point de contact initial pour la majorité, sinon la totalité des patients souffrant de douleur». On recommande d'étoffer la formation à ce sujet dans les écoles, surtout que la douleur est l'un des principaux symptômes qui motivent les patients à consulter.
Les patients qu'on laisse tomber en viennent souvent à faire la tournée des médecins. D'après l'Enquête nationale sur la santé de la population canadienne (1994-95), les personnes souffrant de douleur chronique grave consultent un médecin en moyenne 12,9 fois par année, contre 3,8 fois dans le cas des personnes exemptes de douleurs chroniques. Il arrive aussi qu'elles se tournent vers les médecines douces. Avec zèle et à grands frais, affirme Mme Choinière. «Dans une conférence tenue à Toronto l'an dernier, j'ai entendu une patiente dire qu'elle avait dépensé 18 000 $ en médecines douces depuis trois ans.»
Une maladie à part entière
Enfin, Mme Choinière croit qu'il faut davantage sensibiliser M. et Mme Tout-le-monde au fait que la douleur est en soi une maladie. Beaucoup de préjugés subsistent par ailleurs à l'égard de la gestion de la douleur. Elle donne l'exemple d'une dame venue travailler à sa résidence la semaine dernière. «Elle avait très mal au dos, mais elle prenait seulement "un peu de Tylenol" quand la douleur devenait intolérable. Je lui ai fait valoir qu'elle avait aussi besoin d'anti-inflammatoires, vendus sans ordonnance, et qu'elle devait prendre ses médicaments de façon régulière.» En traitant sporadiquement les douleurs chroniques, on se retrouve avec des pics de douleur encore plus difficiles à maîtriser, explique-t-elle.
Selon Statistique Canada, un adulte canadien sur cinq souffre de douleurs chroniques. «Il s'agit là de données prudentes», estime Mme Choinière, en faisant remarquer que la prévalence augmente avec l'âge. D'ailleurs, selon une étude pancanadienne citée par l'AETMIS, c'est au Québec que la prévalence de la douleur chronique est la plus élevée chez les hommes et les femmes âgés de plus de 65 ans (39 % et 38 %, respectivement). Compte tenu du vieillissement de sa population, le Québec n'a plus les moyens de prendre son mal en patience.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

