Peut-on se soigner par Internet?
Photo : Jacques Nadeau
Il est révolu le temps où le patient devait attendre le ventre noué le verdict d'un médecin qui, du haut de sa chaire, assénait son diagnostic d'une main et imposait son traitement de l'autre. Aujourd'hui, le dialogue a pris le pas sur le sacro-saint protocole, ouvrant une voie royale au patient consommateur qui magasine de plus en plus sur Internet, non sans occasionner quelques frictions.
Si Internet a quelque fois réussi à faire «monter la moutarde au nez» du Dr Marquis Fortin, son intrusion grandissante dans son cabinet a été accueillie comme un coup de pouce supplémentaire. «Il y a eu ce que j'appelle des fractures de communication, mais celles-ci se règlent toujours rapidement. Non seulement je ne suis pas contre Internet, mais en consultation comme dans mes interventions dans les médias, j'invite les gens à visiter des sites Internet que je trouve bien faits», raconte le chroniqueur à C'est bien meilleur le matin.
Selon le Dr Yves Dugré, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le recours à Internet se conjugue en effet très bien avec le virage «autosoins» pris par la province. «Internet enrichit la discussion entre le patient et son médecin, en ce sens que le patient a alors les outils nécessaires pour poser des questions. Il est fini le temps où des médecins passaient pour des curés qui décrétaient ce qui était bon pour leurs patients.»
Cette nouvelle disposition n'empêche pas qu'Internet puisse devenir encombrant dans un cabinet. Le pire des scénarios, c'est la confrontation. Il arrive en effet que des patients se présentent, étude en main, pour confirmer un diagnostic ou réclamer un médicament spécifique. Quand leur médecin émet un doute, certains refusent de l'entendre, lui préférant l'information glanée sur Internet, quitte même à claquer la porte et à changer de médecin.
Mais il n'y a pas que la Toile qui fasse monter les tensions. Selon le Dr Fortin, le type d'information le plus difficile à défaire, loin devant Internet, c'est l'anecdotique, base de toutes les recherches en médecine alternative ou complémentaire. «C'est ce que j'appelle l'approche populaire aux soins qui fait que j'ai aujourd'hui des patients qui peuvent arriver et me dire: "Vous n'avez pas besoin de m'ausculter, je sais ce que j'ai, je l'ai lu dans Châtelaine".»
Dans le monde idéal du Dr Fortin, le médecin aurait tout le temps nécessaire pour se comporter comme un guide capable de démêler le vrai du faux. «Mes patients viennent me voir pour avoir mes conseils et mon opinion. Ils ne veulent pas que je leur dise s'ils doivent aller à droite ou à gauche, mais quelles sont les implications d'aller à droite ou à gauche.»
Arme à double tranchant
Ce nouveau rapport de force a un revers: il suppose que le patient fasse aussi ses devoirs. C'est ce qu'ont fait les parents de la petite Émilie atteinte de paralysie cérébrale. L'exercice a permis un miracle qu'ils n'attendaient plus, celui de voir les menottes de leur fillette de quatre ans se déplier un peu. C'est en naviguant à la recherche d'informations qu'ils sont tombés sur un carnet Internet où des parents discutaient des vertus du caisson hyperbare que Québec rechigne encore à reconnaître.
Qu'à cela ne tienne, quelques clics plus tard, les parents d'Émilie avaient trouvé un fournisseur et un groupe de soutien. Ils ont poursuivi leurs recherches au téléphone, ont contacté des spécialistes et les choses se sont enchaînées. «On a décidé de faire le grand saut après avoir vu Médecine sous influence [un documentaire de Lina B. Moreco]. On a pris rendez-vous dans une clinique de la Rive-Sud et on a rapidement été épaté par les progrès d'Émilie. On a ensuite choisi d'acheter notre propre caisson.»
Mais les histoires sur le Net ne tournent pas toutes aussi bien. Quand Serge a appris qu'il avait un myélome multiple, à 57 ans, son premier réflexe a été de vouloir tout savoir sur ce mal qui venait gâcher sa jeune retraite. Il est ressorti de sa quête désespéré. «Les statistiques étaient désastreuses et ne me ressemblaient pas. Le patient moyen était âgé de plus de 70 ans et avait travaillé dans des mines. Son espérance de vie était de moins d'un an, suivant le diagnostic», raconte l'ancien cadre.
C'est qu'Internet propose des balises que les patients s'attendent à tort à retrouver intactes dans le monde réel. L'information devient alors une arme à double tranchant, qui peut rendre les patients très anxieux, note la Dre Christiane Laberge, aussi chroniqueuse à Salut Bonjour!. «On donne l'illusion du traitement parfait qui fait que les gens n'auront qu'à s'asseoir sur leur derrière en attendant que ça fonctionne, mais il peut aussi ne pas fonctionner, pas du tout. Par exemple, il y a des personnes qui répondent aux opiacés et d'autres qui n'y répondent pas.»
C'est aussi le sentiment du Dr Fortin, qui renvoie la balle dans le camp des médecins. «Sur Internet, il y a de l'information qui est pourrie, c'est vrai, mais dans les bureaux des docteurs, il y en a aussi.» Bien au fait de cette difficulté, le président de la FMSQ suggère de combattre le feu par le feu en faisant d'Internet un outil de formation continue. «Du point de vue de l'arsenal thérapeutique et l'arsenal diagnostique, Internet a rendu les médecins plus performants et le partage d'information a été facilité», croit le Dr Dugré.
Dialogue
Quant au patient, il semble que le salut passe d'abord par la communication. C'est encore plus vrai quand les maux se compliquent. Avant, on disait au patient: «Vous avez telle maladie, voici ce que nous allons faire»; maintenant, on dit plutôt: «Vous avez telle maladie, voici les options, laquelle choisissez-vous?»
Au départ, cette approche a fortement déplu à Serge qui trouvait qu'il était un peu tard pour faire sa médecine en accéléré... à 57 ans! Mais rapidement, il en a vu les avantages, qui lui ont permis de se dessiner un traitement sur mesure. «J'ai lu sur tout ce qu'on me proposait: la chimio, la radio, l'allogreffe; j'ai pu faire mon choix en toute connaissance de cause et poursuivre la plupart de mes activités», explique celui qui est aujourd'hui en rémission.
Cette approche centrée sur le patient pèse lourd dans le processus de guérison. Les chances de succès grimpent de 25 % quand le patient a le sentiment qu'on lui a prescrit ce qu'il y a de mieux. À l'inverse, le médecin risque de voir ses conseils être balayés du revers de la main. «Il y aurait jusqu'à 30 % des patients qui ne prennent pas leur prescription et quand ils le font, ils sautent des jours, enfreignent les règles», souligne la Dre Laberge.
Mais le dialogue n'est pas une panacée donnée d'avance, préviennent les spécialistes. Le patient a en effet encore beaucoup à apprendre pour être en mesure de démêler le bon grain de l'ivraie. «On est dans une société où les gens ne sont pas habitués à argumenter, on se fait remplir comme des valises. C'est ça le danger», prévient la Dre Laberge, pour qui il ne fait nul doute que la demi-connaissance est au moins aussi dangereuse que l'absence de connaissances.
Un patient qui s'autodiagnostique sur le Net peut effectivement être le pire cauchemar d'un médecin, convient le Dr Yves Dugré. «L'autotraitement ou l'autothérapie, ce n'est bon pour personne. On le voit très bien du côté des médicaments. Les pharmaciens ont à intervenir de plus en plus fréquemment à propos de l'automédication car les mélanges peuvent être très néfastes.»
Confrontée à cette nouvelle réalité, l'Agence de santé publique du Canada a mis en ligne un document pour aider les patients à trouver l'information la plus fiable sur la santé (http://www.canadian-health-network.ca/) doté de surcroît d'un carnet d'adresses bien rempli.
Le premier test consiste à s'interroger pour savoir si l'information est fiable, pertinente, d'actualité et claire. Ensuite, il s'agit de porter attention à sa forme et à ses visées: des avertissements sont-ils donnés, le site est-il facile à consulter, s'appuie-t-on sur des anecdotes ou des faits vérifiables?
Mais même quand toutes les conditions sont remplies, chaque information doit ensuite faire l'objet de discussions serrées car il y autant de formules pour un mal qu'il y a de patients, prévient le Dr Dugré. «Avec la maladie, on n'est jamais dans le domaine de l'assurance guérison. Le patient a son bout de chemin à faire, certes, mais c'est au médecin de le guider.»
Si Internet a quelque fois réussi à faire «monter la moutarde au nez» du Dr Marquis Fortin, son intrusion grandissante dans son cabinet a été accueillie comme un coup de pouce supplémentaire. «Il y a eu ce que j'appelle des fractures de communication, mais celles-ci se règlent toujours rapidement. Non seulement je ne suis pas contre Internet, mais en consultation comme dans mes interventions dans les médias, j'invite les gens à visiter des sites Internet que je trouve bien faits», raconte le chroniqueur à C'est bien meilleur le matin.
Selon le Dr Yves Dugré, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le recours à Internet se conjugue en effet très bien avec le virage «autosoins» pris par la province. «Internet enrichit la discussion entre le patient et son médecin, en ce sens que le patient a alors les outils nécessaires pour poser des questions. Il est fini le temps où des médecins passaient pour des curés qui décrétaient ce qui était bon pour leurs patients.»
Cette nouvelle disposition n'empêche pas qu'Internet puisse devenir encombrant dans un cabinet. Le pire des scénarios, c'est la confrontation. Il arrive en effet que des patients se présentent, étude en main, pour confirmer un diagnostic ou réclamer un médicament spécifique. Quand leur médecin émet un doute, certains refusent de l'entendre, lui préférant l'information glanée sur Internet, quitte même à claquer la porte et à changer de médecin.
Mais il n'y a pas que la Toile qui fasse monter les tensions. Selon le Dr Fortin, le type d'information le plus difficile à défaire, loin devant Internet, c'est l'anecdotique, base de toutes les recherches en médecine alternative ou complémentaire. «C'est ce que j'appelle l'approche populaire aux soins qui fait que j'ai aujourd'hui des patients qui peuvent arriver et me dire: "Vous n'avez pas besoin de m'ausculter, je sais ce que j'ai, je l'ai lu dans Châtelaine".»
Dans le monde idéal du Dr Fortin, le médecin aurait tout le temps nécessaire pour se comporter comme un guide capable de démêler le vrai du faux. «Mes patients viennent me voir pour avoir mes conseils et mon opinion. Ils ne veulent pas que je leur dise s'ils doivent aller à droite ou à gauche, mais quelles sont les implications d'aller à droite ou à gauche.»
Arme à double tranchant
Ce nouveau rapport de force a un revers: il suppose que le patient fasse aussi ses devoirs. C'est ce qu'ont fait les parents de la petite Émilie atteinte de paralysie cérébrale. L'exercice a permis un miracle qu'ils n'attendaient plus, celui de voir les menottes de leur fillette de quatre ans se déplier un peu. C'est en naviguant à la recherche d'informations qu'ils sont tombés sur un carnet Internet où des parents discutaient des vertus du caisson hyperbare que Québec rechigne encore à reconnaître.
Qu'à cela ne tienne, quelques clics plus tard, les parents d'Émilie avaient trouvé un fournisseur et un groupe de soutien. Ils ont poursuivi leurs recherches au téléphone, ont contacté des spécialistes et les choses se sont enchaînées. «On a décidé de faire le grand saut après avoir vu Médecine sous influence [un documentaire de Lina B. Moreco]. On a pris rendez-vous dans une clinique de la Rive-Sud et on a rapidement été épaté par les progrès d'Émilie. On a ensuite choisi d'acheter notre propre caisson.»
Mais les histoires sur le Net ne tournent pas toutes aussi bien. Quand Serge a appris qu'il avait un myélome multiple, à 57 ans, son premier réflexe a été de vouloir tout savoir sur ce mal qui venait gâcher sa jeune retraite. Il est ressorti de sa quête désespéré. «Les statistiques étaient désastreuses et ne me ressemblaient pas. Le patient moyen était âgé de plus de 70 ans et avait travaillé dans des mines. Son espérance de vie était de moins d'un an, suivant le diagnostic», raconte l'ancien cadre.
C'est qu'Internet propose des balises que les patients s'attendent à tort à retrouver intactes dans le monde réel. L'information devient alors une arme à double tranchant, qui peut rendre les patients très anxieux, note la Dre Christiane Laberge, aussi chroniqueuse à Salut Bonjour!. «On donne l'illusion du traitement parfait qui fait que les gens n'auront qu'à s'asseoir sur leur derrière en attendant que ça fonctionne, mais il peut aussi ne pas fonctionner, pas du tout. Par exemple, il y a des personnes qui répondent aux opiacés et d'autres qui n'y répondent pas.»
C'est aussi le sentiment du Dr Fortin, qui renvoie la balle dans le camp des médecins. «Sur Internet, il y a de l'information qui est pourrie, c'est vrai, mais dans les bureaux des docteurs, il y en a aussi.» Bien au fait de cette difficulté, le président de la FMSQ suggère de combattre le feu par le feu en faisant d'Internet un outil de formation continue. «Du point de vue de l'arsenal thérapeutique et l'arsenal diagnostique, Internet a rendu les médecins plus performants et le partage d'information a été facilité», croit le Dr Dugré.
Dialogue
Quant au patient, il semble que le salut passe d'abord par la communication. C'est encore plus vrai quand les maux se compliquent. Avant, on disait au patient: «Vous avez telle maladie, voici ce que nous allons faire»; maintenant, on dit plutôt: «Vous avez telle maladie, voici les options, laquelle choisissez-vous?»
Au départ, cette approche a fortement déplu à Serge qui trouvait qu'il était un peu tard pour faire sa médecine en accéléré... à 57 ans! Mais rapidement, il en a vu les avantages, qui lui ont permis de se dessiner un traitement sur mesure. «J'ai lu sur tout ce qu'on me proposait: la chimio, la radio, l'allogreffe; j'ai pu faire mon choix en toute connaissance de cause et poursuivre la plupart de mes activités», explique celui qui est aujourd'hui en rémission.
Cette approche centrée sur le patient pèse lourd dans le processus de guérison. Les chances de succès grimpent de 25 % quand le patient a le sentiment qu'on lui a prescrit ce qu'il y a de mieux. À l'inverse, le médecin risque de voir ses conseils être balayés du revers de la main. «Il y aurait jusqu'à 30 % des patients qui ne prennent pas leur prescription et quand ils le font, ils sautent des jours, enfreignent les règles», souligne la Dre Laberge.
Mais le dialogue n'est pas une panacée donnée d'avance, préviennent les spécialistes. Le patient a en effet encore beaucoup à apprendre pour être en mesure de démêler le bon grain de l'ivraie. «On est dans une société où les gens ne sont pas habitués à argumenter, on se fait remplir comme des valises. C'est ça le danger», prévient la Dre Laberge, pour qui il ne fait nul doute que la demi-connaissance est au moins aussi dangereuse que l'absence de connaissances.
Un patient qui s'autodiagnostique sur le Net peut effectivement être le pire cauchemar d'un médecin, convient le Dr Yves Dugré. «L'autotraitement ou l'autothérapie, ce n'est bon pour personne. On le voit très bien du côté des médicaments. Les pharmaciens ont à intervenir de plus en plus fréquemment à propos de l'automédication car les mélanges peuvent être très néfastes.»
Confrontée à cette nouvelle réalité, l'Agence de santé publique du Canada a mis en ligne un document pour aider les patients à trouver l'information la plus fiable sur la santé (http://www.canadian-health-network.ca/) doté de surcroît d'un carnet d'adresses bien rempli.
Le premier test consiste à s'interroger pour savoir si l'information est fiable, pertinente, d'actualité et claire. Ensuite, il s'agit de porter attention à sa forme et à ses visées: des avertissements sont-ils donnés, le site est-il facile à consulter, s'appuie-t-on sur des anecdotes ou des faits vérifiables?
Mais même quand toutes les conditions sont remplies, chaque information doit ensuite faire l'objet de discussions serrées car il y autant de formules pour un mal qu'il y a de patients, prévient le Dr Dugré. «Avec la maladie, on n'est jamais dans le domaine de l'assurance guérison. Le patient a son bout de chemin à faire, certes, mais c'est au médecin de le guider.»
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