Médias: Gutenberg n'avait pas tout prévu
«Internet n'est pas un support de plus: c'est la fin du journalisme tel qu'il a vécu jusqu'ici [...] La presse n'a pas entamé un nouveau chapitre de son Histoire, mais bien une autre Histoire, sous le régime d'Internet». Voilà le genre de phrase qui fait habituellement fuir. Car j'ai la plus grande méfiance envers les futurologues qui prédisent la révolution totale tous les six mois.
Mais, cette fois-ci, les arguments portent, et ces déclarations proviennent de deux journalistes qui semblent connaître leur affaire. À quel point Internet est-il en train de changer le journalisme? Jean-François Fogel et Bruno Patino, qui oeuvrent au site Internet du Monde depuis cinq ans, viennent de publier chez Grasset Une presse sans Gutenberg, une des premières véritables tentatives en français de comprendre les bouleversements journalistiques en cours sur Internet.
Le journalisme électronique a suscité bien des mythes ces dernières années. Certains ont vu Internet comme une simple manière de distribuer autrement les journaux, d'autres y ont vu un nouveau mariage entre journaux et télévision, d'autres ont prédit la mort imminente de tout imprimé. Fogel et Patino, eux, soutiennent que les sites d'informations sur Internet ne peuvent plus être considérés comme étant une sorte de mélange du journal, de la radio et de la télé. «Une presse neuve est née sur Internet, avec son identité, son langage», disent-ils.
À partir de Madrid
Pour comprendre la nature de la bête, les auteurs passent en revue trois grands événements terroristes. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, expliquent-ils, le 11 septembre 2001 n'a pas marqué le triomphe d'Internet. Au contraire: le public planétaire s'est tourné vers la télévision, les sites Web plantaient à tour de rôle, débordés par la demande, et ils offraient peu de matière nouvelle. «Internet n'était pas encore à la hauteur d'un événement planétaire», disent-ils. C'est avec les attentats de Madrid en mars 2004 qu'on a senti la force du nouveau média, et surtout avec les attentats de juillet dernier à Londres. Dans ce dernier cas, le trafic sur Internet était diversifié, les contenus multimédias riches et accessibles en divers points du réseau, et, dans les minutes qui suivirent les attentats, les grands sites d'information offraient déjà de multiples photos et vidéos envoyés par les Londoniens eux-mêmes.
Partant de cet exemple, les auteurs tentent donc de définir les caractéristiques des sites d'information, qui échappent aux catégories traditionnelles. Dans la presse traditionnelle, ces catégories veulent que l'information soit hiérarchisée, priorisée, avec telle manchette en évidence, les sujets plus ordinaires joués à la fin, une séparation claire entre l'information et le commentaire, tout aussi claire entre le travail du journaliste professionnel et l'opinion du lecteur, et ainsi de suite.
Mais, sur une page Web on trouve de plus en plus côte à côte, sans hiérarchie, l'information et l'opinion, le contenu travaillé par la rédaction et l'information brute fournie par les agences, le travail journalistique et le contenu envoyé par les internautes, le texte écrit et le contenu audio et vidéo, l'information de jour et des extraits d'archives remontant à plusieurs années.
Alors qu'il existait auparavant une sorte de division voulant que la radio annonce la nouvelle, la télévision la montre et le quotidien la mette en perspective, sur l'écran, «les spécificités de chaque média deviennent des variations d'une même expérience, le journalisme diffusé sur Internet», écrivent les auteurs. Internet «est tout à la fois contenu, canal de diffusion, centre d'archives mises à jour en continu et lieu de débats».
L'importance des hyperliens
Fogel et Patino avancent une autre idée. Faisant l'histoire des moteurs de recherche, expliquant comment toute l'information est disponible partout sur le réseau, ils soutiennent que l'information présente sur Internet est moins importante que les liens qui permettent de la trouver. Produire l'information compte pour très peu, puisqu'elle est partout disponible, disent-ils. «En revanche, maîtriser sa recherche et son transfert deviennent les activités essentielles.»
Une site d'information ne propose aucun sens pour sa visite. Chaque internaute y dessine son propre mouvement, au gré des clics, des hyperliens. Le média se caractérise par la multiplicité, la fragmentation, la discontinuité, le mélange. Et les journalistes en ligne ne sont pas les reporters d'un journal, explique un patron du site du New York Times cité dans le livre. Ce sont «des producteurs, des éditeurs. Ils construisent des informations. Ils y ajoutent des choses».
Fogel et Patino abordent bien d'autres sujets, des algorithmes à la typographie des sites Web, et ils discutent évidemment des nouveaux modèles économiques à mettre en place dans ce nouvel univers. Ils remarquent un «effondrement de la valeur de l'information», dans le sens où elle est gratuite. «Le temps nécessaire à prendre connaissance de l'information est devenu un bien plus rare que l'information elle-même», disent-ils. Mais les auteurs n'arrivent pas à proposer de modèle économique clair pour se tirer d'affaire sur la Toile. Et ils me semblent passer un peu vite sur le fait que les sites d'information les plus populaires sont souvent ceux des grands médias, ce qui indiquerait que, sur Internet, ce sont les entreprises de presse traditionnelles qui conservent actuellement le leadership. Mais pour combien de temps?
Mais, cette fois-ci, les arguments portent, et ces déclarations proviennent de deux journalistes qui semblent connaître leur affaire. À quel point Internet est-il en train de changer le journalisme? Jean-François Fogel et Bruno Patino, qui oeuvrent au site Internet du Monde depuis cinq ans, viennent de publier chez Grasset Une presse sans Gutenberg, une des premières véritables tentatives en français de comprendre les bouleversements journalistiques en cours sur Internet.
Le journalisme électronique a suscité bien des mythes ces dernières années. Certains ont vu Internet comme une simple manière de distribuer autrement les journaux, d'autres y ont vu un nouveau mariage entre journaux et télévision, d'autres ont prédit la mort imminente de tout imprimé. Fogel et Patino, eux, soutiennent que les sites d'informations sur Internet ne peuvent plus être considérés comme étant une sorte de mélange du journal, de la radio et de la télé. «Une presse neuve est née sur Internet, avec son identité, son langage», disent-ils.
À partir de Madrid
Pour comprendre la nature de la bête, les auteurs passent en revue trois grands événements terroristes. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, expliquent-ils, le 11 septembre 2001 n'a pas marqué le triomphe d'Internet. Au contraire: le public planétaire s'est tourné vers la télévision, les sites Web plantaient à tour de rôle, débordés par la demande, et ils offraient peu de matière nouvelle. «Internet n'était pas encore à la hauteur d'un événement planétaire», disent-ils. C'est avec les attentats de Madrid en mars 2004 qu'on a senti la force du nouveau média, et surtout avec les attentats de juillet dernier à Londres. Dans ce dernier cas, le trafic sur Internet était diversifié, les contenus multimédias riches et accessibles en divers points du réseau, et, dans les minutes qui suivirent les attentats, les grands sites d'information offraient déjà de multiples photos et vidéos envoyés par les Londoniens eux-mêmes.
Partant de cet exemple, les auteurs tentent donc de définir les caractéristiques des sites d'information, qui échappent aux catégories traditionnelles. Dans la presse traditionnelle, ces catégories veulent que l'information soit hiérarchisée, priorisée, avec telle manchette en évidence, les sujets plus ordinaires joués à la fin, une séparation claire entre l'information et le commentaire, tout aussi claire entre le travail du journaliste professionnel et l'opinion du lecteur, et ainsi de suite.
Mais, sur une page Web on trouve de plus en plus côte à côte, sans hiérarchie, l'information et l'opinion, le contenu travaillé par la rédaction et l'information brute fournie par les agences, le travail journalistique et le contenu envoyé par les internautes, le texte écrit et le contenu audio et vidéo, l'information de jour et des extraits d'archives remontant à plusieurs années.
Alors qu'il existait auparavant une sorte de division voulant que la radio annonce la nouvelle, la télévision la montre et le quotidien la mette en perspective, sur l'écran, «les spécificités de chaque média deviennent des variations d'une même expérience, le journalisme diffusé sur Internet», écrivent les auteurs. Internet «est tout à la fois contenu, canal de diffusion, centre d'archives mises à jour en continu et lieu de débats».
L'importance des hyperliens
Fogel et Patino avancent une autre idée. Faisant l'histoire des moteurs de recherche, expliquant comment toute l'information est disponible partout sur le réseau, ils soutiennent que l'information présente sur Internet est moins importante que les liens qui permettent de la trouver. Produire l'information compte pour très peu, puisqu'elle est partout disponible, disent-ils. «En revanche, maîtriser sa recherche et son transfert deviennent les activités essentielles.»
Une site d'information ne propose aucun sens pour sa visite. Chaque internaute y dessine son propre mouvement, au gré des clics, des hyperliens. Le média se caractérise par la multiplicité, la fragmentation, la discontinuité, le mélange. Et les journalistes en ligne ne sont pas les reporters d'un journal, explique un patron du site du New York Times cité dans le livre. Ce sont «des producteurs, des éditeurs. Ils construisent des informations. Ils y ajoutent des choses».
Fogel et Patino abordent bien d'autres sujets, des algorithmes à la typographie des sites Web, et ils discutent évidemment des nouveaux modèles économiques à mettre en place dans ce nouvel univers. Ils remarquent un «effondrement de la valeur de l'information», dans le sens où elle est gratuite. «Le temps nécessaire à prendre connaissance de l'information est devenu un bien plus rare que l'information elle-même», disent-ils. Mais les auteurs n'arrivent pas à proposer de modèle économique clair pour se tirer d'affaire sur la Toile. Et ils me semblent passer un peu vite sur le fait que les sites d'information les plus populaires sont souvent ceux des grands médias, ce qui indiquerait que, sur Internet, ce sont les entreprises de presse traditionnelles qui conservent actuellement le leadership. Mais pour combien de temps?
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