Médias: Après la malbouffe, la «mal info»?
On connaissait la malbouffe. Est-il possible de souffrir de «mal info»? En tout cas, le mot est lancé, sous la plume d'un organisme français qui a étudié en profondeur les nouveaux modes de consommation de l'information.
Selon une enquête de l'Observatoire du débat public, un organisme privé, indépendant, spécialisé dans différentes recherches sociologiques, les Français ont profondément modifié leurs attitudes envers les médias ces récentes années. Les sources d'information se sont multipliées, mais, surtout, le rapport des individus à l'information a changé.
Ainsi, les citoyens grappillent maintenant de l'information régulièrement au cours de la journée en passant d'un média à l'autre: radio, Internet, journaux (gratuits et payants), télévision, et cette consommation «multiple, répétée, peut se révéler boulimique. Au risque de conduire à un état de "malbouffe" dans la consommation d'information», écrit le journal Le Monde, qui rendait compte de cette enquête tout juste avant Noël.
Le consommateur s'informe par petits bouts, vite, faisant son «shopping», plutôt que de se tourner vers un «média référent» traditionnel. Autrement dit, il ne se contente plus de son journal préféré le matin, ou de son unique téléjournal du soir.
***
Lorsqu'on interroge les gens sur les événements de la journée, ajoute l'observatoire, ils ont de la difficulté à se souvenir du contexte et du déroulement exact des événements. Il ne reste souvent que «le sentiment superficiel de savoir». Donc, on veut tout savoir, mais on demeure submergé par une sorte de trop-plein d'informations. En éditorial, Le Monde, qui a fait grand cas de cette étude, ajoutait que «l'information est trop souvent une marchandise et le client, un butineur pressé», à l'ère des chaînes d'information continue, des journaux gratuits et de l'explosion d'Internet, et alors qu'on trouve maintenant des nouvelles brèves dans les transports et dans la rue, par exemple sur les nouveaux téléphones mobiles.
«La mal info»
L'Observatoire du débat public a intitulé son étude «la mal info» parce que, pour décrire leur comportement, les Français utilisaient souvent des métaphores alimentaires: ils parlaient de l'information comme d'un besoin fondamental, aussi important que de se nourrir, se loger ou se vêtir et ils disaient qu'ils avaient «faim», qu'ils «picoraient», qu'ils «digéraient», qu'ils étaient «gavés» de nouvelles.
Interrogé la semaine dernière par le journal Libération, le président de cet observatoire, Denis Myuzet, en rajoutait. Selon lui, le citoyen est de plus en plus inquiet, anxieux, et il tente de calmer cette insécurité par une consommation boulimique d'information, persuadé de ne plus être à l'abri de toutes les grandes catastrophes, persuadé que ce qui se passe partout sur la planète a maintenant un effet sur sa vie quotidienne — SRAS, menaces terroristes, guerres, catastrophes naturelles comme le tsunami qui peuvent toucher un proche en voyage au bout du monde, et ainsi de suite.
Cet état d'angoisse est alimenté par des médias de plus en plus rapides et de plus présents au moment même où chaque événement tragique se produit. Cette perception d'un monde dangereux est «parfois un pur fantasme, mais c'est devenu la toile de fond de notre imaginaire. Du coup, l'individu est perpétuellement en veille, aux aguets. Son obsession est de surveiller constamment le niveau et la trajectoire du risque. Et les médias sont là pour répondre à cette inquiétude profonde, latente».
Mais l'étude montre aussi que les gens ne sont pas nécessairement enfermés dans cette mal info. Plusieurs se sentent manipulés et cherchent à confronter les informations qu'ils reçoivent en multipliant les sources, particulièrement en faisant des recherches sur Internet.
Le summum de la brève
Peut-on être trop informés? Je vois mal comment on pourrait déplorer un surplus d'information, surplus qui sera toujours préférable à l'absence d'information, bien évidemment. Mais on peut, par contre, avoir le sentiment d'obtenir trop d'informations superficielles et de ne pas assez comprendre ce qui soutient ces mêmes informations.
En lisant les résultats de cette étude (et il serait fort intéressant de mener une telle étude au Québec), j'avais en mémoire ces nouveaux écrans géants situés dans quelques stations du métro montréalais, qui nous relaient depuis quelques semaines des manchettes de RDI. Sur le quai du métro, des hordes de badauds ont le nez en l'air, immobiles, recevant de plein fouet des images catastrophiques accompagnées d'une seule phrase sans aucune autre explication, par exemple «Dernier bilan du tsunami: 145 000 morts», alors que défilent des cadavres. C'est le summum de la nouvelle brève. Il n'y a rien à dire, rien à faire, on reste sur le quai bouche ouverte, silencieux, captifs, légèrement traumatisés, plongés dans la tourmente du monde, sans aucune autre prise que d'attendre le prochain wagon.
Mais on pourrait toujours ajouter que dépasser la mal info relève de la responsabilité individuelle. C'est aussi à chacun d'aller au-delà de la nouvelle brute et de savoir s'interroger et réfléchir sur ce qui agite le monde.
pcauchon@ledevoir.com
Selon une enquête de l'Observatoire du débat public, un organisme privé, indépendant, spécialisé dans différentes recherches sociologiques, les Français ont profondément modifié leurs attitudes envers les médias ces récentes années. Les sources d'information se sont multipliées, mais, surtout, le rapport des individus à l'information a changé.
Ainsi, les citoyens grappillent maintenant de l'information régulièrement au cours de la journée en passant d'un média à l'autre: radio, Internet, journaux (gratuits et payants), télévision, et cette consommation «multiple, répétée, peut se révéler boulimique. Au risque de conduire à un état de "malbouffe" dans la consommation d'information», écrit le journal Le Monde, qui rendait compte de cette enquête tout juste avant Noël.
Le consommateur s'informe par petits bouts, vite, faisant son «shopping», plutôt que de se tourner vers un «média référent» traditionnel. Autrement dit, il ne se contente plus de son journal préféré le matin, ou de son unique téléjournal du soir.
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Lorsqu'on interroge les gens sur les événements de la journée, ajoute l'observatoire, ils ont de la difficulté à se souvenir du contexte et du déroulement exact des événements. Il ne reste souvent que «le sentiment superficiel de savoir». Donc, on veut tout savoir, mais on demeure submergé par une sorte de trop-plein d'informations. En éditorial, Le Monde, qui a fait grand cas de cette étude, ajoutait que «l'information est trop souvent une marchandise et le client, un butineur pressé», à l'ère des chaînes d'information continue, des journaux gratuits et de l'explosion d'Internet, et alors qu'on trouve maintenant des nouvelles brèves dans les transports et dans la rue, par exemple sur les nouveaux téléphones mobiles.
«La mal info»
L'Observatoire du débat public a intitulé son étude «la mal info» parce que, pour décrire leur comportement, les Français utilisaient souvent des métaphores alimentaires: ils parlaient de l'information comme d'un besoin fondamental, aussi important que de se nourrir, se loger ou se vêtir et ils disaient qu'ils avaient «faim», qu'ils «picoraient», qu'ils «digéraient», qu'ils étaient «gavés» de nouvelles.
Interrogé la semaine dernière par le journal Libération, le président de cet observatoire, Denis Myuzet, en rajoutait. Selon lui, le citoyen est de plus en plus inquiet, anxieux, et il tente de calmer cette insécurité par une consommation boulimique d'information, persuadé de ne plus être à l'abri de toutes les grandes catastrophes, persuadé que ce qui se passe partout sur la planète a maintenant un effet sur sa vie quotidienne — SRAS, menaces terroristes, guerres, catastrophes naturelles comme le tsunami qui peuvent toucher un proche en voyage au bout du monde, et ainsi de suite.
Cet état d'angoisse est alimenté par des médias de plus en plus rapides et de plus présents au moment même où chaque événement tragique se produit. Cette perception d'un monde dangereux est «parfois un pur fantasme, mais c'est devenu la toile de fond de notre imaginaire. Du coup, l'individu est perpétuellement en veille, aux aguets. Son obsession est de surveiller constamment le niveau et la trajectoire du risque. Et les médias sont là pour répondre à cette inquiétude profonde, latente».
Mais l'étude montre aussi que les gens ne sont pas nécessairement enfermés dans cette mal info. Plusieurs se sentent manipulés et cherchent à confronter les informations qu'ils reçoivent en multipliant les sources, particulièrement en faisant des recherches sur Internet.
Le summum de la brève
Peut-on être trop informés? Je vois mal comment on pourrait déplorer un surplus d'information, surplus qui sera toujours préférable à l'absence d'information, bien évidemment. Mais on peut, par contre, avoir le sentiment d'obtenir trop d'informations superficielles et de ne pas assez comprendre ce qui soutient ces mêmes informations.
En lisant les résultats de cette étude (et il serait fort intéressant de mener une telle étude au Québec), j'avais en mémoire ces nouveaux écrans géants situés dans quelques stations du métro montréalais, qui nous relaient depuis quelques semaines des manchettes de RDI. Sur le quai du métro, des hordes de badauds ont le nez en l'air, immobiles, recevant de plein fouet des images catastrophiques accompagnées d'une seule phrase sans aucune autre explication, par exemple «Dernier bilan du tsunami: 145 000 morts», alors que défilent des cadavres. C'est le summum de la nouvelle brève. Il n'y a rien à dire, rien à faire, on reste sur le quai bouche ouverte, silencieux, captifs, légèrement traumatisés, plongés dans la tourmente du monde, sans aucune autre prise que d'attendre le prochain wagon.
Mais on pourrait toujours ajouter que dépasser la mal info relève de la responsabilité individuelle. C'est aussi à chacun d'aller au-delà de la nouvelle brute et de savoir s'interroger et réfléchir sur ce qui agite le monde.
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