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Médias: Le party dans la salle des nouvelles

Paul Cauchon   6 décembre 2004  Médias
La grande rencontre annuelle des journalistes québécois a, depuis quelques années, un côté décourageant. Elle sert souvent à dénoncer les attaques à la liberté de presse qui se sont produites dans l'année ou à prendre la mesure des nouveaux obstacles qui se dressent devant les médias.

Au congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), qui se tenait cette fin de semaine à Québec, les participants ont donc dénoncé la façon dont les administrations publiques tentent de contrôler l'information. Ils se sont inquiétés des conséquences du jugement Néron sur la profession. Et ils se sont demandé si le spectacle n'était pas en train de trop envahir l'information.

L'information-spectacle n'est pas une invention récente, on s'entend. Mais les journalistes s'inquiètent des nouvelles formes qu'elle prend. Les chroniques d'humeur prolifèrent dans les journaux. Les «grandes gueules» se multiplient à la radio et à la télévision, qui privilégient les débats musclés et émotifs. Et politiciens et acteurs de l'actualité défilent à Tout le monde en parle à côté des stars du porno, alors que Guy A. Lepage n'est pas soumis au rigoureux code journalistique de Radio-Canada, son émission relevant du service des variétés.

Dans un grand débat consacré à ce sujet lors du congrès, Josée Boileau, éditorialiste au Devoir, lançait un cri d'alarme: en cette ère de débats enlevés et de chroniques d'humeur, quelle place reste-il pour la «nouvelle ordinaire»?

Le chroniqueur Jean-Simon Gagné du Soleil retournait le fer dans la plaie journalistique: puisque l'information est souvent un «ramassis» de communiqués de presse, disait-il, certains tentent de la rendre «plus vivante et plus spectaculaire». «Les grandes gueules sont le symptôme d'une détérioration de l'information, mais aussi d'une quête de sens», dit-il.

Pour sa part, le professeur Florian Sauvageau de l'Université Laval faisait remarquer que le mélange des genres entre information et divertissement n'était quand même pas un fait nouveau. Il rappelait que, à la fin des années 60, lui-même commentait l'actualité sur les ondes de Télé-Métropole dans une émission animée par Réal Giguère et le comédien Jean Coutu...

Le journaliste est une sorte de funambule, dit-il, qui doit informer de façon sérieuse, mais qui doit aussi trouver les moyens pour être intéressant, sinon personne ne le lira ou ne l'écoutera.

Jusqu'où faut-il aller pour être intéressant? Florian Sauvageau ne le disait pas, mais on sent bien que la frontière peut être plutôt mince entre information et divertissement. Mince et variable selon les époques. La tentation pour le journaliste de faire plus «spectaculaire» pour se rendre plus intéressant ou de privilégier l'humeur au détriment des faits véritablement fouillés pour obtenir un succès rapide, a toujours existé. Pourquoi alors s'en inquiéter aujourd'hui? Peut-être justement parce que le mélange des genres obtient plus de succès aujourd'hui, et que les grandes gueules à la Jeff Filion obtiennent un appui public nouveau, très déstabilisant pour les professionnels «officiels» de l'information.

Dans la fragmentation actuelle des médias, avec la multiplication des chaînes de télévision et le développement d'Internet, «on fait de la radio extrême comme on fait du sport extrême», de dire Florian Sauvageau.

Une étude réalisée par l'Université Laval auprès de 143 jeunes auditeurs de CHOI-FM (la station de Jeff Filion à Québec) indique que ceux-ci considèrent, dans leur immense majorité, que CHOI diffuse «une information de bonne qualité». Cette affirmation peut sembler affolante pour quiconque s'inquiète des dérives démagogiques de Jeff Filion. Mais elle n'est pas si différente d'une étude américaine réalisée il y a quelques années, qui indiquait (je cite de mémoire) qu'une proportion grandissante de jeunes téléspectateurs prenaient leurs informations de base non pas auprès du New York Times ou de CNN, mais essentiellement auprès des animateurs de talk-show de fin de soirée, les David Letterman et Jay Leno qui ont l'habitude de commencer leur émission par une revue ironique de l'actualité.

Le même congrès de la fin de semaine proposait une autre grande plénière, consacrée cette fois-ci aux conséquences du jugement Néron sur la profession journalistique (ce jugement de la Cour suprême qui condamne Radio-Canada à verser un énorme dédommagement financier à Gilles Néron, à la suite d'un reportage de Radio-Canada consacré à la Chambre des notaires, dont Gilles Néron était le relationniste). En apparence, cette question n'a rien à voir avec celle de l'information-spectacle. Mais on y trouve pourtant un lien souterrain profond. Car une des principales questions découlant de ce jugement est de savoir si ce seront maintenant les tribunaux qui baliseront, par leurs jugements, la pratique journalistique, en l'absence d'une corporation professionnelle chez les journalistes, ou d'un cadre juridique plus clair encadrant la profession. Un tel cadre juridique permettrait-il aussi au public de mieux différencier l'information véritable de l'information démagogique?

pcauchon@ledevoir.com
 
 
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