vendredi 27 novembre 2009 Dernière mise à jour 08h09


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Médias: La guerre vendue en shampooing

Paul Cauchon   25 mai 2004  Médias
La guerre contre l'Irak a représenté une formidable bataille idéologique, dans laquelle la Maison-Blanche a utilisé des techniques de marketing sophistiquées, souvent avec l'aide de prestigieuses entreprises de relations publiques.

On s'en doutait, bien sûr. Mais rarement la chose a été aussi bien documentée que dans cet ouvrage qui vient de paraître en français, Une arme de persuasion massive/De la propagande dans la guerre de Bush en Irak, publié l'automne dernier aux États-Unis, et en français récemment chez Le Pré au Clercs. Les deux auteurs, Sheldon Rampton et John Stauber, travaillent pour le Center for Media and Democracy, un organisme créé en 1993 pour enquêter sur les propagandes gouvernementales et le discours médiatique. Ce centre se spécialise particulièrement dans l'analyse des stratégies des grandes entreprises de relations publiques.

On a beaucoup écrit sur l'expérience des journalistes intégrés dans les unités militaires lors de la guerre en Irak, ou encore sur l'hyper-patriotisme de certains médias américains. Rampton et Stauber en parlent, sans que leurs propos ne soient nécessairement très marquants. L'intérêt de leur livre est ailleurs, dans le décryptage des stratégies gouvernementales pour conditionner l'opinion publique avant le déclenchement de la guerre.

Ainsi, dès 1997 (trois ans avant l'élection de Bush), un groupe de néo-conservateurs dirigé par William Bennet, rédacteur en chef du Weekly Standard (propriété de Rupert Murdoch), avait créé le Project for the New American Century, qui avait pour but de «durcir» la politique américaine envers l'Irak, et qui a fait pression sur le Congrès pour octroyer 100 millions de dollars aux opposants irakiens. Le groupe comprenait des gens comme Dick Cheney, l'éditeur Steve Forbes, Donald Rumsfeld, l'auteur Francis Fukuyama.

Il faut rappeler que, quelques mois après la guerre du Golfe de 1991, Bush le père avait demandé à la CIA de chasser Saddam Hussein du pouvoir, et l'organisme avait engagé John Rendon, un conseiller en relations publiques, pour travailler à ce dossier. Le même Rendon obtenait à l'automne 2001 un contrat de 400 000 $ pour orchestrer la propagande afin de préparer l'intervention en Afghanistan.

Le cas le plus connu du marketing de guerre est celui de Charlotte Beers, grande prêtresse du marketing aux États-Unis, qui avait dirigé deux grandes agences et qui comptait, parmi ses titres de gloire, le lancement du riz Uncle Ben's et des shampooings Head & Shoulders! Nommée à un poste de sous-secrétaire d'État par l'administration Bush, elle a créé des campagnes de publicité, des sites internet, des shows télévisés, a organisé des rencontres avec des leaders arabes, pour tenter d'influencer l'opinion et de vendre les États-Unis au Moyen-Orient comme une «marque» représentant la liberté. Colin Powell avait lui-même déclaré lors de son embauche qu'il fallait «faire de notre politique étrangère une véritable marque».

Remarquez que ce n'est pas seulement la Maison- Blanche qui pensait en termes de marketing. Trois jours après le 11 septembre 2001, c'est le royaume d'Arabie saoudite qui signait un contrat avec le géant de la communication Burson-Marsteller pour recevoir des conseils en gestion de crise (la presque totalité des terroristes du 11 septembre étaient saoudiens, ce qui présentait mal...). Et une autre agence, Quorvis Communications, recevait 20 millions du même royaume pour faire interviewer des représentants saoudiens par des journalistes-vedettes des médias américains.

Et ça continue comme ça pendant des pages. Pour préparer l'intervention contre l'Irak plusieurs organismes soutenus par le pouvoir politique faisaient affaire avec Benador Associates, une puissante société de relations publiques qui se spécialisait dans le placement d'experts du Moyen Orient et du terrorisme dans tous les médias, des experts évidemment en faveur de la guerre. Les auteurs font remarquer qu'on les voyait partout alors que les médias semblaient ignorer les 1400 spécialistes indépendants du Moyen-Orient dans les universités américaines, qu'on imagine plus nuancés. Des organisations pacifistes découragées ont même tenté d'acheter de la publicité commerciale dans les grands réseaux de télévision pour se faire entendre, ce qui leur fut refusé par les réseaux.

Cet ouvrage porte aussi une leçon forte. Si le conditionnement à la guerre a semblé fonctionner aux États-Unis, toutes les campagnes de relations publiques pour améliorer l'image des États-Unis au Moyen-Orient ont échoué. Pourquoi? Le message véhiculé par cette armée de consultants n'était pas forcément faux, écrivent les auteurs. Mais il n'abordait jamais le coeur du ressentiment musulman envers les États-Unis, soit le conflit israélo-palestinien et le passé des interventions américaines dans la région. Comme le dit un professionnel de la publicité cité dans l'ouvrage, et qui semble plus lucide que les autres, «l'opinion islamique est davantage influencée par ce que les États-Unis font que par tout ce qu'ils peuvent dire».

pcauchon@ledevoir.com






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • bernard ollagnier
    Inscrit
    mardi 25 mai 2004 14h16
    Avis d'un français
    « Depuis 40 ans j'exerce la profession de relations publiques, connue désormais sous le vocable étrange de "communication", en exerçant diverses fonctions de dirigeant d'agences et d'associations professionnelles y compris pour une agence américaine.

    Ma seule réaction sera la plus simple possible : la PRSA (Public Relations Society of America) se réfère totalement au Code de Déontologie dit Code d'Athènes qui, entre autres dispositions, stipule clairement que les relations publiques doivent permettre le débat et ne peuvent jamais être confondues avec les techniques de propagande. Il semble que ce précepte ait été foulé aux pieds par des agences qui préfèrent les dollars à l'éthique. Ces agences sont évidemment de toute nationalité mais force est de constater que les grandes agences américaines ne s'embarassent pas outre mesure d'éthique.

    Notre profession doit absolument être adossée à une éthique sans faille au risque de se perdre...ce qui est arrivé en France ! Car, à la différence du journalisme et de la publicité, nous devons faire comprendre des informations, organiser le débat et servir la démocratie.Cette triple exigence oblige à des efforts qui, parfois, sont incompatibles avec l'esprit de lucre.

    Au Canada et plus particulièrement au Québec, vous avez eu à souffrir des "commandites". Nous en France, ce type d edébat n'existe pas (pas encore...) mais la France est très républicaine à défaut d'être très démocratique. Alors, les relations publqiues qui entendent mettre dans "une maison d everre" une entreprise comme un Ministère n'ont pas trouver leur place dans le paysage de la "communication" en France.
    Réjouissez-vous, amis québécois, de connaître ces temps de débat citoyen, de transparence et d'accès aux sources.

    Nous, ici en France, il nous reste encore beaucoup de chemin à faire pour vous rejoindre ! »

  • transparence justice
    Inscrit
    mercredi 20 octobre 2004 07h19
    auelle audace
    « Vous avez raison Monsieur, certainement que vous vous rappelez de cette collègue francais, que vous devez certainement connaître, il a fait Financer un événement qu'il. ne voulait pas organiser. Autrefois, certains cherchaient à financer des événements qu'ils comptaient organiser. L'intelligentsia de certains d'entre vous, a largement permis de réviser les modes de facturation en matière d'événementiel : vous aguichez une collectivité territoriale - en usant, si possible, de votre appartenance commune avec les responsables de la communication, à défaut des élus, à certains réseaux -, vous sous-traitez la conception du programme à une entité renommée (dont vous savez à l'avance, naturellement, qu'elle ne sera jamais dédommagée de ses efforts à cette fin) et vous attendez le paiement. Une fois ce dernier effectué et prélevé, vous l'utilisez pour créer une nouvelle entreprise de communication (pardon de relations publiques, par exemple et contactez vos futurs clients et lorsque vous avez tout dépensé, vous signalez à la collectivité - pardon, à vos interlocuteurs amis - que malheureusement l'événement ne pourra avoir lieu, malgré bien sûr tous vos efforts et l'élaboration du programme dont vous n'êtes pas l'auteur. Vos amis attristés songeront à d'autres occupations et non point à réclamer le dû dérobé une fois de plus au contribuable. »

  • transparence justice
    Inscrit
    mercredi 20 octobre 2004 07h22
    Financer un événement qu'il. ne voulait pas organiser.
    « Autrefois, certains cherchaient à financer des événements qu'ils comptaient organiser. L'intelligentsia de certains d'entre vous, a largement permis de réviser les modes de facturation en matière d'événementiel : vous aguichez une collectivité territoriale - en usant, si possible, de votre appartenance commune avec les responsables de la communication, à défaut des élus, à certains réseaux -, vous sous-traitez la conception du programme à une entité renommée (dont vous savez à l'avance, naturellement, qu'elle ne sera jamais dédommagée de ses efforts à cette fin) et vous attendez le paiement. Une fois ce dernier effectué et prélevé, vous l'utilisez pour créer une nouvelle entreprise de communication (pardon de relations publiques, par exemple et contactez vos futurs clients et lorsque vous avez tout dépensé, vous signalez à la collectivité - pardon, à vos interlocuteurs amis - que malheureusement l'événement ne pourra avoir lieu, malgré bien sûr tous vos efforts et l'élaboration du programme dont vous n'êtes pas l'auteur. Vos amis attristés songeront à d'autres occupations et non point à réclamer le dû dérobé une fois de plus au contribuable.
    Et., fin de histoire, peut-être le consultant en relation publiques en question essaiera de partir ailleurs qu'une France pour répéter l'opération. »

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
3 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009