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Denise Bombardier   3 avril 2004  Médias
Chaque jour, les limites de la décence sont repoussées. Chaque jour, le voyeurisme étend son territoire. Chaque jour, la barbarie pollue les derniers replis de notre espérance d'un monde meilleur. Impossible de se mettre à l'abri, à moins de se soustraire complètement à l'univers médiatique en ne lisant plus de journaux, en n'écoutant plus la radio et en éteignant la télé.

Les images insoutenables de ces corps calcinés et pendus sur lesquels s'acharnent de jeunes garçons irakiens au sourire triomphant glacent jusqu'à l'âme et on se sent flétri d'y avoir posé le regard. De quelle liberté se réclame-t-on pour diffuser de telles images? Quel principe sacré peut avoir préséance sur le respect dû aux cadavres de ces martyrs dépouillés de leur nom, de leur nationalité et de leurs fonctions, extraterritoriaux de leur appartenance sociale pour n'être plus que des êtres humains dont on a violé l'humanité? Au nom de quel autre principe expose-t-on ces enfants, ivres de haine et d'excitation trouble?

***

Certains médias se sont abstenus de publier toutes les photos et toutes les images, confirmant ainsi que les seuils de tolérance ne sont pas absolus et qu'il existe de telles contraintes que l'éthique professionnelle et la morale individuelle. Comment se protéger soi-même d'une fascination aussi morbide qu'ambiguë, qui crée en nous un malaise indéfinissable? Que penser de ceux qui, aveuglés de haine antiaméricaine, ont publiquement commenté ces actes en les attribuant à la présence de l'armée en Irak? Comme si les auteurs de ces barbaries étaient justifiés et n'allaient pas répéter leurs tueries contre leurs ennemis futurs, adversaires politiques, religieux ou autres! Le voyeurisme ici ressemble à une complicité après l'acte. Fuir ces images devient alors un acte de respect pour soi-même.

La barbarie comporte des degrés. Les causes scabreuses qui se retrouvent devant les tribunaux sur notre petit bout de planète n'ont rien d'édifiant. La couverture médiatique pose aussi problème. Est-ce la liberté de presse qui oblige à raconter dans les moindres détails les activités sexuelles d'un criminel néanmoins confrère? C'est peu dire que l'indécence ici a atteint de nouvelles limites. Lorsqu'un journaliste, Simon Durivage, interroge Robert Gillet avec une complaisance gênante en insistant avec un sourire gêné sur sa réputation d'amateur et de coureur de femmes (suggérant par là qu'il les aime), les limites de la décence sont repoussées. Aimer les femmes au point de les payer contre faveurs sexuelles à odeur d'urine, voilà une jolie définition des rapports amoureux. D'autres commentateurs mâles se sont sentis obligés de nous informer qu'ils se fichaient bien que le condamné fréquente des prostituées — «y a rien là» — à condition qu'elles ne soient pas mineures. Il faut dire que de nos jours, il est plus inoffensif d'avouer qu'on va au bordel qu'à l'église.

***

C'est parce qu'on connaît les conséquences néfastes de la censure qu'il est devenu interdit d'interdire. Mais cette liberté de presse si chèrement acquise, qui aurait imaginé qu'elle servirait à justifier la diffusion massive d'égarements aussi intimes? Personne n'aurait pu prévoir, il y a encore quelques décennies, que l'intimité sexuelle banalisée deviendrait le fond de commerce d'une industrie florissante et omnipotente. On est en droit de s'interroger sur le bien-fondé de la libre circulation absolue des idées et des images. À preuve, nos sociétés se sont donné des limites en criminalisant certaines pratiques et certains propos. Ce qui est en cause ici n'est pas de même nature. Il s'agit d'une absence de mesure, d'une grossièreté (appelons-la intellectuelle) et d'une vulgarité de sentiments de la part de gens qui font métier d'informer. Ce n'est pas en la censurant que triomphera cette liberté d'expression et de presse. Il s'agit plutôt de se policer soi-même en refusant la complicité comme témoins oculaires de ces dérives. Le public doit aussi assumer la responsabilité de ce qu'il regarde, écoute et lit dans les médias. Et les journalistes sont également responsables du traitement de l'information qu'ils transmettent.

Le droit et la morale ne peuvent pas être confondus. Et la tolérance n'a rien à faire avec l'acceptation passive d'une déliquescence sociale qui dépouille les comportements humains de leur expression symbolique et spirituelle. Se cacher derrière des principes pour justifier une complaisance, relents de décadence dont le but inavoué est de choquer pour augmenter le tirage et les auditoires, contredit ces principes à leur face même. Drôle d'époque où plus personne n'a de regret, de remords et de honte, ces sentiments liés à la conscience morale et qui situent l'homme au-dessus de l'animal.

denbombardier@earthlink.net
 
 
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  • Réjean Laflamme
    Inscrit
    lundi 5 avril 2004 09h48
    Oui, la morale et l'éthique sont en voie de disparition.
    De Robert Gillet à la mutilation de cadavres en Irak, il y a certes des différences majeures, mais il est vrai que l'absence d'éthique journalistique est frappante dans le deux cas. Que Radio-Canada en soit rendu là, nous fait certes réfléchir sur le mandat de notre chaîne publique. On a changé d'animateur au téléjournal, mais peut-être que le problème est plus profond.

  • Paul-Etienne Sirois
    Abonné
    lundi 5 avril 2004 17h49
    Merci
    Merci d'avoir si bien résumé ce malaise profond que nous cause ce voyeurisme dont, il me semble, on pourrait se passer.

    Paul-Etienne Sirois
    Sillery

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