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    Chronique

    Faire la morale aux médias

    Pierre Trudel
    29 août 2017 |Pierre Trudel | Médias | Chroniques

    La dénonciation véhémente d’une décision du Conseil de presse du Québec (CPQ) par le journal La Presse met en lumière la crise qui touche la déontologie médiatique. La Presse dénonce une décision la blâmant sévèrement de même que son journaliste Philippe Teisceira-Lessard. Le CPQ a estimé que l’intérêt public ne justifiait pas de rendre compte de certains faits relatifs à Karla Homolka, autrefois reconnue coupable de meurtre au terme d’un retentissant procès.

     

    Appliquant une conception très restreinte de l’intérêt public, le CPQ estime « qu’aucun nouvel événement ne venait justifier le dévoilement des informations et que l’article s’apparente ainsi davantage à du voyeurisme qu’à un texte justifié par l’intérêt public. Cette fenêtre ouverte sur la nouvelle vie de Karla Homolka ne peut qu’impliquer, en raison des éléments d’informations qui foisonnent, son noyau familial incluant ses enfants et son conjoint, qui évoluent et interagissent avec le voisinage. Ces personnes sont ainsi stigmatisées, malgré elles, par le passé de leur mère ou conjointe ».

     

    Dans sa décision, le CPQ substitue son évaluation à celle du journal. Retenant une vision étendue du droit à la vie privée et de ce qu’il comprend de l’intérêt des enfants de Mme Homolka (qui ne sont pas nommés dans l’article litigieux), il néglige de se demander si la démarche journalistique ayant conduit à la publication demeurait dans la fourchette du raisonnable.

     

    C’est une illustration de la façon dont le CPQ examine le bien-fondé des plaintes qu’il reçoit. Au lieu de se demander si le média a agi à l’intérieur des limites du raisonnable, le CPQ se comporte comme un groupe de pression. Il applique une conception bien arrêtée du « bon » journalisme. Il privilégie les intérêts de ceux qui préfèrent ne pas être mentionnés dans les médias, même s’ils ont été impliqués dans des événements d’intérêt public ou revêtant un intérêt historique.

     

    Le pluralisme

     

    Dans une société démocratique, il coexiste plusieurs façons d’envisager ce qui constitue un « bon » travail journalistique. La liberté de presse n’est pas réservée à ceux qui font du « bon » journalisme pas plus que la liberté de religion n’est l’apanage de ceux qui pratiquent la « bonne » religion ! Comment promouvoir le pluralisme de l’information lorsque tous sont en pratique forcés d’adhérer aux mêmes visions de ce qui constitue un bon travail d’information journalistique, à la même vision de l’intérêt public ?

     

    Dans les milieux journalistiques, les conceptions éthiques diffèrent. Il coexiste des visions différentes à l’égard de ce qui est constitutif de pratiques correctes. Déterminer si un comportement est fautif en s’appuyant sur une seule des conceptions sans considérer les autres équivaut à imposer la même éthique à tous les journalistes, à tous les médias. C’est faire peu de cas de la liberté de presse.

     

    Chercher ainsi à imposer une vision unique engendre des risques pour le pluralisme de l’information. Les positions du CPQ sont parfois importées par les tribunaux. Ceux-ci ont parfois interprété les lois en prenant appui sur les évaluations du CPQ ou d’autres instances à caractère déontologique. Par exemple, invoquant une évaluation « déontologique » la Cour suprême a jugé que l’impolitesse d’un média à l’égard d’un relationniste constituait une faute civile. Le CPQ lui-même il y a plusieurs années avait ouvert la porte à la censure en préconisant que les médias ne devaient pas diffuser l’image d’une personne, même circulant dans l’espace public. Les tribunaux l’ont suivi dans cette piste liberticide. Depuis, le Québec est l’un des rares endroits sur le continent où il est a priori illégal pour les médias de montrer le visage de personnes évoluant dans l’espace public !

     

    Perte d’autorité

     

    Cette tendance du CPQ à restreindre l’espace de la liberté de presse n’est probablement pas étrangère au fait que des médias décident de ne plus se sentir concernés par ses opinions. D’autres se demandent en quoi la qualité de l’information est bien servie par un organisme qui semble de plus en plus se complaire dans une vision étroite du droit du public à l’information.

     

    Le CPQ est un organisme sans but lucratif. L’adhésion à celui-ci est volontaire. En principe, les médias ne sont pas légalement tenus d’obtempérer à ses directives ou souscrire à ses évaluations. Les normes que le CPQ déduit de ses conceptions éthiques ne sont pas des règles de droit. Ce sont des opinions reflétant les valeurs de ceux qui s’en font les promoteurs.

     

    Faute pour lui de reconnaître qu’il y a plusieurs façons d’accomplir un bon travail journalistique, que les évaluations que l’on peut faire de l’intérêt public peuvent différer, il est à craindre que le CPQ perde encore plus de l’autorité morale qu’il a déjà eue. C’est pourtant le seul levier dont il dispose pour promouvoir le droit du public à l’information, s’il y croit encore.













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