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    Pourquoi passer d’un écran à l’autre ?

    Portrait de la convergence intermédiatique, des «Plouffe» aux «Bougon» en passant par «Fargo»

    10 décembre 2016 |Stéphane Baillargeon | Médias
    Pendant que «Les Bougon» se prépare à se matérialiser au grand écran, les transferts se multiplient.
    Photo: Entract films, Columbia pictures et Mathias Clamer/FX Pendant que «Les Bougon» se prépare à se matérialiser au grand écran, les transferts se multiplient.

    Il faut une première à tout. Captain Video and His Video Rangers, considérée comme la première série télé américaine de science-fiction, est apparue en 1949. Le budget des accessoires ne dépassait pas 25 $ par épisode de 30 minutes que scénarisaient Isaac Asimov et Arthur C. Clark, s’il vous plaît. Le réseau DuMont (fermé en 1956) en diffusait cinq ou six par semaine.

     

    Le justicier de l’espace était tellement populaire qu’en 1951 Columbia Pictures distribua pas moins de quinze films déclinant ses aventures intersidérales. Captain Video : Master of The Stratosphere, série dans la série, est considérée comme le premier produit dérivé du petit écran vers le grand. Une première peut mener à une autre.

     

    La recette commerciale a perduré un peu partout, jusqu’ici, mais à plus petite échelle. La liste des déclinaisons québécoises comprend Ding et Dong, le film (1990) inspiré en fait des personnages d’un cabaret télé ; Dans une galaxie près de chez vous en deux versions (2004 et 2008), tirées de la série éponyme pour ados ; puis Grande Ourse (2004 et 2005 à Radio-Canada et 2009 au cinéma). Voilà maintenant Votez Bougon, autre série radio-canadienne qui arrive en salle le vendredi 16 décembre.

     

    « Ça reste quelque chose de relativement marginal, commente le professeur de l’École des médias de l’UQAM Pierre Barrette, spécialiste de la télé. Mais j’ai l’impression qu’on va en voir de plus en plus. »

     

    Pourquoi ? M. Barrette propose plusieurs explications.

     

    Décloisonnement. Jusqu’au tournant du siècle, les deux écrans ne communiquaient guère. On peut maintenant parler de vases communicants. « Si je parle de cloisonnement pour décrire ce qui se passait autrefois, ça me semble un mot trop gentil. En fait, les gens de cinéma méprisaient la télé. Les frontières étaient étanches. Ici, les cinéastes des années 1970 et 1980 ne travaillaient pas beaucoup en télé, sauf pour faire de la pub. Les acteurs aussi appartenaient à un monde ou à un autre, mais pas aux deux, sauf exception, par exemple avec Brad Pitt qui a commencé sa carrière dans les soaps avant de connaître une carrière exceptionnelle au cinéma. Depuis les années 2000, ces deux mondes connectent de plus en plus. »

     

    Production. L’externalisation de la production télé, vers des compagnies privées qui produisent aussi pour le cinéma ou le Web, facilite ces rapprochements. Avant, Radio-Canada produisait tous ses téléromans, mais pas de cinéma. La future Maison de Radio-Canada ne comprendra aucun studio.

     

    Qualité. « Avec les grandes séries de HBO, AMC et maintenant Netflix, il n’y a presque plus de distinctions entre les univers de production », ajoute Pierre Barrette, en rappelant les budgets mirobolants des séries The Crown ou Game of Thrones. Chacune dépense plus en une seule saison que les 35 ou 40 films québécois en une année. « Quand on voit un réalisateur comme Scorsese travailler pour la télé, on comprend qu’il n’y a plus de honte à travailler pour la télé de qualité, qui impose sa propre légitimité. » La nouvelle norme se confirme avec les comédiens. Le légendaire Anthony Hopkins tient le rôle-titre dans la première saison de Westworld. Il n’avait pas participé à fond à une production sérielle depuis le début des années 1970.

     

    Une histoire sans fin

     

    Ce contexte favorise les transferts intermédiatiques dans tous les sens. Des séries télés peuvent prendre racine dans un livre ou une transposition radiophonique puis passer au cinéma et finir dans un audiolivre ou un jeu vidéo. Les Schtroumpfs se déclinent sur toutes les plateformes visuelles.

     

    Ici, l’enchaînement historique va du papier aux écrans. En tout cas, le livre a souvent fourni de la bonne matière populaire et la légitimité permettant de sauter jusqu’au grand écran.

     

    C’est le cas avec Le Survenant (1945) de Germaine Guèvremont, passé par la télé (1954-1960) puis par le cinéma (2005) ; Les Plouffe (1948) de Roger Lemelin, adapté à la radio (1952) puis à la télé (1953-1959) et au ciné (1981) ; Un homme et son péché (1933), devenu un radioroman (1939-1962), transféré deux fois à la télé (1956-1970, 2015-…), puis au théâtre (de 1942 à 1953), en bande dessinée (1951-1970) et encore deux fois au cinéma (1949-1950 et 2002). À quand la comédie musicale, viande à chien ?

     

    Une autre tendance emprunte le chemin inverse. En s’inspirant d’un film de 1996 pour créer récemment deux séries d’anthologie, Fargo a lancé un mouvement qui s’amplifie maintenant avec Westworld apparu au cinéma en 1973 et sur le réseau spécialisé HBO cette saison avec dix premiers épisodes. De même, la production télé québécoise Les boys (2007-2012) s’inspire de quatre films sortis entre 1997 et 2013.

     

    Un récent décompte dénombre 35 longs métrages américains qui pourraient devenir des séries. Les grands réseaux comme les nouveaux joueurs du Net s’en mêlent. Il y a des projets pour transformer The Departed, Fatal Attraction, Ghost, Hitch, In the Heat of the Night, Shutter Island et The Truman Show, film sur une émission de téléréalité qui pourrait donc engendrer une fiction télé. Trois comédies mettant en vedette Tom Hanks attendent leur transposition sérielle : Big, The Money Pit et Bachelor Party. Au secours !

     

    Une fin sans histoire

     

    La sérialité obsède les industries de masse, un point c’est tout. Les films eux-mêmes se déclinent maintenant jusqu’à plus soif. Fast Furious 7, ça vous dit quelque chose ?

     

    Les producteurs puisent même dans les archives pour en tirer des suites inespérées ou inattendues. Netflix a offert une finale à The Killing, ressuscité Arrested Development après sept années de congélation et le réseau vient de donner une nouvelle vie à Gilmore Girls.

     

    De mauvaises langues diront que la télé ne veut pas finir ses histoires parce qu’elle ne sait généralement pas comment s’y prendre. D’encore plus chagrins esprits (ou de plus honnêtes) remarqueront que, de toute manière, la permutation d’un univers à l’autre réussit rarement du point de vue de la qualité. Sex and the City en série, c’était bien. Mais les films, pitié ! Et Ding et Dong, le film, quoi qu’en pense Paul St-Pierre Plamondon, c’est bel et bien un navet au four, dit le professeur Barrette.

     

    « Il y a peu d’exemples de transfert réussi, aux États-Unis comme ici, termine-t-il. Il y a une logique de la continuité et du développement d’un épisode à l’autre, d’une saison à l’autre, qu’il devient très difficile de cristalliser en une heure et demie. »













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