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    Terrorisme

    La France flirte avec la censure

    Plusieurs médias ne montreront plus les terroristes

    28 juillet 2016 |Philippe Orfali | Médias
    La France a été la cible d’une série d’attaques.
    Photo: Dominique Faget Agence France-Presse La France a été la cible d’une série d’attaques.

    Devant la multiplication des incidents terroristes, de nombreux médias français sautent à pieds joints dans l’autocensure. Afin d’éviter la « glorification posthume » des auteurs d’attentats, le quotidien Le Monde et quelques-uns des principaux réseaux d’information de l’Hexagone ne diffuseront plus d’images d’eux, suscitant de nombreuses questions sur le rôle des médias dans la foulée de ces drames. Parallèlement, l’État français songe, lui, à imposer un « code de meilleure conduite » sur le traitement médiatique du terrorisme. Du jamais vu.

     

    Adel Kermiche, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, Omar Mateen. Le nom des auteurs des attentats de Saint-Étienne-du-Rouvray, Nice ou Orlando seront parmi les derniers à être mentionnés à la radio privée Europe 1, qui a décidé de ne plus citer à l’antenne les noms des terroristes. Les quotidiens français Le Monde et La Croix, de même que la chaîne d’information continue BFM-TV ne montreront plus, pour leur part, d’images des auteurs d’attentats. Les médias d’information « ne peuvent s’exonérer d’un certain nombre d’introspections », estime le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio. Cette décision vise à « briser la stratégie de la haine », selon lui.

     

    Désespoir et malaise

     

    Ce n’est pas la première fois que certains médias se bâillonnent quant au terrorisme. En juin, à la suite de l’attentat d’Orlando, le journaliste de CNN Anderson Cooper avait refusé de prononcer le nom de l’assaillant, lisant pendant ce qui semblait une éternité le nom des 49 victimes du club Pulse. Mais l’ampleur du phénomène français étonne, même si certaines rédactions, comme celles de France télévisions, résistent à la tentation de « mettre le doigt dans [l’engrenage] de l’autocensure ».

     

    « Les médias français sont pris dans une sorte de désespoir et cherchent à tout prix à trouver une façon d’éviter l’engrenage de la panique », estime Catherine Saouter, spécialiste de l’image et professeure de sémiologie à l’UQAM. Faut-il tout montrer, tout nommer ? La question est légitime, selon elle.

     

    Plus inquiétante encore, selon le professeur de communication Marc-François Bernier, est cette volonté du Sénat français — par le biais du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), équivalent du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) — d’établir un « code de bonne conduite relatif à la couverture d’actes terroristes », à laquelle s’est ajoutée mardi un projet de loi de deux députés visant à « rendre anonymes les terroristes » dans les médias. « Si le CRTC agissait ainsi ici, les médias le contesteraient devant les tribunaux », dit-il. En France, l’État intervient beaucoup plus directement dans la déontologie et les pratiques journalistiques.

     

    Au Canada, aucun média ne semble vouloir suivre l’exemple français. Au contraire, même.

     

    Connaître l’identité de l’auteur d’un attentat est « éminemment » d’intérêt public, croit le vice-président à l’information de La Presse, Éric Trottier. « C’est impossible de penser qu’on peut éviter la glorification en ne les nommant pas. D’autant plus qu’on a vu à Nice à quel point cela pouvait être important pour l’enquête et l’intérêt public », dit-il. Rédactrice en chef du Devoir, Luce Julien partage ce point de vue. Les médias doivent toutefois s’interroger sur la justesse de leur couverture journalistique, reconnaît-elle. « Nous avons l’obligation de couvrir [ces drames] avec sobriété, sans être alarmistes, tout en offrant un maximum d’éclairage pour bien comprendre ces événements. Le nom et la photo sont essentiels à l’histoire journalistique. » Le quotidien a toutefois pris la décision de ne pas utiliser de photos fournies par le groupe EI ou de photos ne « respectant pas la dignité »,une position semblable à celle adoptée par Radio-Canada.

     

    « Il y a aussi la réalité des médias sociaux dont il faut tenir compte », souligne le directeur général de l’information de la société d’État, Michel Cormier. Les photos des responsables d’attentats circulent librement sur les plateformes numériques. « En interdire la publication sur nos ondes et nos sites constituerait une position de principe certes louable, mais sans effet réel. »

     

    Le secrétaire général du Conseil de presse, sorte de tribunal d’honneur de la profession, Guy Amyot, rappelle que rien ne tend à démontrer que l’autocensure des médias contribue à réduire le nombre d’attaques du genre. Devant un phénomène aussi mal connu que le terrorisme, il avoue avoir de la difficulté à comprendre cette « rétention de l’information ». Ce qui s’en rapproche le plus, au Québec, reste le cas du procès de Guy Turcotte, au cours duquel certains médias ont préféré ne pas rapporter les détails les plus macabres, jugeant qu’ils n’apportaient rien à la compréhension de l’histoire, dit-il.

     

    Des précédents

     

    Le 8 janvier 2015, dans la foulée des attentats du Charlie Hebdo« et afin de démontrer leur appui aux principes fondamentaux de la liberté d’expression », les quotidiens québécois ont décidé en bloc de publier une caricature de Mahomet du journal satirique. Les médias anglophones avaient préféré ne pas diffuser ces dessins, tout comme les principaux réseaux télévisés américains. Le magazine britannique The Economist avait fustigé cette décision. « Ne pas les montrer revient à obéir aux terroristes », estimait-on. Les dessinateurs assassinés « savaient qu’ils risquaient la mort, ont refusé d’être censurés et maintenant ils sont morts. Supprimer les dessins pour lesquels ils ont perdu la vie, c’est les tuer à nouveau. »













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