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    «Le Devoir» dans son industrie

    Un nouveau combat

    Brian Myles
    11 avril 2016 |Brian Myles | Médias | Éditoriaux

    Lors du centenaire du Devoir, en 2010, les lecteurs ont répondu par centaines à notre invitation de venir célébrer l’événement avec nous au marché Bonsecours, rempli à craquer pour cet anniversaire historique. L’équipe, dont je faisais partie à titre de journaliste, n’a jamais oublié cette manifestation de gratitude et d’appréciation qui nous a redonné la conviction de participer à la réalisation d’un projet collectif autrement plus grand qu’un simple journal.

     

    Ces lecteurs nous ont témoigné de nouveau leur indéfectible soutien, l’an dernier, lorsque nous avons lancé un appel à l’aide en raison de sérieuses difficultés financières. Le Devoir a recruté 200 «Grands Amis» qui ont accepté de nous verser 3000 $ sur trois ans, afin que nous poursuivions notre virage numérique. Cette initiative, relancée récemment, et une campagne de financement populaire («Je soutiens Le Devoir») ont permis d’amasser plus de 360 000 $ et de colmater les fuites de notre frêle esquif.

     

    Le Devoir est unique à plus d’un égard, y compris au chapitre de l’engagement de ses lecteurs. Dans un quotidien qui n’a pas abusé des rendez-vous avec la profitabilité, faut-il se surprendre que les lecteurs restent l’actif le plus précieux? Sans eux, Le Devoir naviguerait en des eaux encore plus troubles. On ne peut pas en dire autant de tous les médias d’information, dont le modèle d’affaires repose sur l’afflux de recettes publicitaires.

     

    La résilience du Devoir, un phénomène inexplicable pour de nombreux observateurs, tient au fait qu’il dépend un peu plus de ses lecteurs et un peu moins de la publicité que ses concurrents. Il n’échappe cependant pas à la «crise des médias», une expression mal choisie qui cache une réalité plus grave. La révolution numérique a sapé les fondements du modèle d’affaires traditionnel des médias.

     

    Les recettes publicitaires dans l’imprimé connaissent un déclin brutal au Québec et ailleurs dans le monde occidental, provoquant une diminution des dépenses et une réduction des postes dans les grandes salles de rédaction. Le Devoir souffre aussi de cette atrophie des recettes, et il ne peut exiger que les lecteurs comblent la totalité du manque à gagner. L’assiette des recettes publicitaires numériques a dépassé celle de l’imprimé au Québec, en 2014. Ce développement serait encourageant si cette manne, évaluée à 708 millions par Infopresse, n’échappait pas en grande partie aux médias dits traditionnels. Même s’ils ont accru leur présence dans l’univers numérique, par le développement de sites Internet ou d’applications pour la tablette et le mobile, les médias traditionnels souffrent de la concurrence des géants de Silicon Valley. Google, AOL, Facebook, Amazon et consorts captent l’essentiel de cette richesse, ne laissant que des miettes aux médias traditionnels, contraints d’investir dans le développement de nouvelles plateformes, car il le faut pour renouveler le lectorat, tout en gérant la décroissance. Il y a quelques années, le président de CNN, Jeff Zucker, a résumé de façon magistrale les contraintes qui pèsent sur les médias traditionnels: ils échangent les dollars analogiques contre des cents numériques.

     

    Les responsables du placement médias au sein des gouvernements, à Québec ou à Ottawa, sont fiers d’investir dans la publicité numérique. Ce faisant, ils permettent que des budgets publicitaires, confectionnés à même nos taxes et impôts, aboutissent directement dans les coffres de multinationales étrangères. Cherchez l’erreur.

     

    Qu’on ne se méprenne pas sur les fondements de notre critique. Le Devoir de 2016 n’est pas nostalgique du télégraphe, du bélinographe, du télécopieur et autres reliques d’un siècle passé. Il embrasse pleinement la révolution numérique, et il souscrit à sa promesse d’une double démocratisation des moyens de production et de la diffusion de la connaissance. Comme les chauffeurs de taxi qui affrontent Uber, les hôteliers qui subissent la concurrence d’Airbnb, les éditeurs et libraires pris de court par l’ascension d’Amazon et les artistes désavantagés par le modèle de partage de redevances d’Apple, les médias traditionnels écopent en cette ère de grandes perturbations.

     

    Le Devoir fait partie d’un cercle de plus en plus restreint de médias pour qui les concours de popularité et le partage de vidéos de chats mignons n’entrent pas dans la définition de l’information. Par ses choix de couverture, son insistance à suivre le débat politique et les grands enjeux sociétaux en matière de santé, d’éducation, d’environnement, d’éthique publique, de culture, etc., Le Devoir est un producteur net de bien public. Il permet à des citoyens de porter un jugement éclairé sur les institutions et les titulaires de charges publiques.

     

    Qu’attend l’État québécois pour soutenir la presse indépendante, dont Le Devoir est l’un des plus dignes et des plus fragiles représentants? Nul besoin de former un énième comité de travail pour se rendre à l’évidence. Par sa structure juridique, Le Devoir est à l’abri des intérêts privés. Il n’appartient à personne. Voudraient-elles le racheter que même les plus grandes entreprises du monde en seraient incapables. Le Devoir ne revendique pas une aide à la presse taillée sur mesure pour sa condition; d’autres médias, notamment en région, jouent un rôle comparable au sien.

     

    Les idées et les pistes de solution ne manquent pas, pour autant que l’État se tienne à distance des stratégies d’affaires et du contenu rédactionnel. En France, le Sénat a adopté un amendement prévoyant des réductions d’impôt de 30 à 50 % pour les citoyens qui font des dons aux entreprises de presse indépendantes. Au Québec, l’industrie du livre est exemptée du paiement de la TVQ. Pourquoi ne pas étendre la mesure aux quotidiens imprimés indépendants qui restent sur le marché? Pourquoi ne pas les dispenser aussi de l’inique taxe sur le recyclage? À elles seules, ces deux initiatives procureraient au Devoir une bouffée d’air frais. Quoi qu’il en soit, l’État doit trouver des façons d’aider les médias indépendants, qui ne peuvent compter sur l’appui de grands groupes financiers, à négocier leur virage numérique. Cette responsabilité incombe aussi au gouvernement fédéral. Le ministère du Patrimoine canadien, soucieux d’accompagner les médias dans leur virage numérique, ne doit pas négliger les quotidiens, d’autant plus qu’il encourage déjà les magazines.

     

    Un dernier mot sur les lecteurs du Devoir avant de conclure. Aucun média d’information ne peut faire abstraction du fait qu’il existe pour satisfaire aux attentes d’un public cible en matière d’information. Le théoricien des médias James Carey décrivait les médias de masse comme des «formes définies de vie qui reproduisent en miniature les contradictions dans notre pensée, nos actions, nos relations sociales». Le Devoir est ni plus ni moins un miroir symbolique que la nation francophone tourne vers elle-même. Le sort de l’un est intimement lié à celui de l’autre. Notre défi consiste à offrir à ces lecteurs un contenu qui sied à leurs intérêts et à leurs préoccupations, sans succomber au clientélisme. Nous ébranlerons par moments vos certitudes, nous remettrons en question les idées reçues et nous élargirons nos perspectives.

     

    Le Devoir n’est pas dans le marché d’une idée, mais dans le marché des idées.













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