Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous

    Le reportage et la réalité virtuelle

    Genèse et développement du journalisme immersif virtuel 3D

    14 janvier 2016 |Stéphane Baillargeon | Médias
    Un reportage immersif produit par «Urbania» amène le téléspectateur au cœur d’un entraînement de soldats à la base militaire de Valcartier.
    Photo: Urbania Un reportage immersif produit par «Urbania» amène le téléspectateur au cœur d’un entraînement de soldats à la base militaire de Valcartier.

    La scène réelle est à Montréal et la scène virtuelle est sur un chemin de terre quelque part au Québec. Je suis dans les locaux d’Urbania sur le Plateau Mont-Royal et pourtant je suis aussi au bord d’une route en campagne.

     

    Je regarde de tous les côtés. Je lève la tête au ciel. J’entends s’approcher un peloton de l’armée canadienne qui avance en file. Une explosion soudaine fait réagir tout le monde. Le jeu de guerre commence.

     

    En quelques minutes, le reportage immersif 3D va permettre de suivre l’intervention des soldats sur le site d’un hélicoptère écrasé, jusque dans une tente de premiers soins. La production originale a été tournée avec des soldats de la base militaire de Valcartier. Elle accompagne en bonus Web la série télé Infiltration qui prend l’affiche sur la chaîne Z vendredi.

     

    Urbania propose deux autres reportages en réalité virtuelle, un dans le métro de Montréal la nuit, un autre dans une serre de cannabis thérapeutique. Le trio complète la série télé consacrée à des lieux secrets du Québec, salon de massage, casino clandestin, piquerie, secte, fight club ou scène d’orgie.

     

    Sauf erreur, il s’agit d’une des premières expériences journalistiques du genre au Québec. Pour profiter pleinement de la projection, il faut un casque (haut de gamme ou en carton) dans lequel s’insère un cellulaire transformé en écran d’immersion. Les productions de quelques minutes peuvent aussi être visionnées sur tablette ou écran, en banale version diète.

     

    « Nous avons mis du temps à choisir nos sujets pour l’immersion en se demandant toujours pourquoi il était pertinent de proposer ce traitement plutôt qu’un autre », explique Raphaëlle Huysmans, productrice chez Urbania, entreprise multimédia liée au célèbre magazine. Elle pilote le volet interactif et convergent de la compagnie depuis huit ans. Mme Huysmans a notamment participé au développement de plusieurs projets interactifs, dont l’excellent jeu Fort McMoney de David Dufresne sur l’exploitation des sables bitumineux. « Avec Infiltration, le choix immersif semblait tout indiqué. La série infiltre des sous-cultures de l’ombre et nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de permettre aux gens d’en infiltrer eux-mêmes. »

     

    Le réel et le virtuel

     

    The New York Times a fait un choix judicieux semblable en proposant récemment de visiter virtuellement cinq camps de réfugiés dans le monde. « L’attrait de l’immersion pour le journalisme s’explique peut-être par le mélange d’une ancienne fascination et d’une nouvelle maturité technologique », dit Juliette De Maeyer, professeure en communication à l’Université de Montréal, spécialisée en journalisme. « Je veux dire qu’il y a un côté presque rétro dans cette fascination qui nous ramène au début de la cyberculture, dans les années 1990, même si la technologie a beaucoup évolué et est maintenant beaucoup plus accessible et réussie. »

     

    Le journalisme utilise la réalité virtuelle immersive pour parler de la réalité. Le choix de ce créneau par Urbania a aussi été motivé par la rencontre entre le fondateur de la compagnie Philippe Lamarre et Vincent Chapdelaine-Couture de Iximage qui a co-inventé une caméra de captation 3D à 360 degrés et un logiciel de traitement en temps réel des images. La manière traditionnelle utilise plusieurs caméras (entre 6 et 12 GoPro) et nécessite beaucoup de temps pour ressouder les plans. La méthode Iximage simplifie grandement le travail.

     

    « La première fois que j’ai expérimenté cet appareil et que je me suis vue en temps réel à l’extérieur de moi en 3D j’ai eu un choc très étrange, dit Mme Huysmans. Disons qu’il ne faut pas essayer ça un lendemain de veille. »

     

    Le point de vue

     

    Les utilisateurs des casques virtuels ont souvent l’impression de devenir des témoins rapprochés des situations, bien davantage qu’en visionnant un reportage télé ordinaire en tout cas. On peut le dire autrement : le récepteur semble prendre la place de l’émetteur. Cette impression découle d’une nouvelle scénarisation de l’information. Le journalisme immersif propose une narration éclatée et manipulable de la réalité du monde.

     

    « Les dispositifs nous ramènent à la nécessité de développer un point de vue, enchaîne la professeure De Maeyer. L’objectif du journalisme immersif est de faire vivre la scène. C’est très interpellant par rapport à ce que j’appellerais, de manière caricaturale, l’idéologie du journalisme, cette idéologie de l’objectivité, de la neutralité et de l’absence de point de vue. Là, l’utilisateur a forcément un point de vue puisqu’il est dans la scène. Je ne sais pas comment le journalisme va régler ce problème : pour un reporter habitué à neutraliser le point de vue, son retour devient forcément bousculant. »

     

    Le retour du vieux vocabulaire du journalisme gonzo aussi, celui de l’immersion justement et celui de la subjectivité revendiquée. « Avec le virtuel, on est dans un même vocabulaire, celui du journalisme immersif, mais avec un effacement du journalisme, poursuit la professeure en rajoutant que l’observation pose toujours des questions éthiques. « On a l’impression de voir la scène de manière transparente, mais il faut un dispositif assez lourd pour la capter, ce qui a nécessairement un impact. »

     

    L’expérience enrichie du deep media, selon la formule du journaliste anglais Frank Rose, est déjà plus développée dans les jeux vidéos. La force de ces créations ludiques repose sur l’interaction et l’immersion de plus en plus poussée, mais aussi sur une narration non linéaire dans un univers pourtant complet. Un des modèles de développement du journalisme pourrait bien être là.

     

    « Les casques de réalité virtuelle vont connaître un essor à cause des jeux vidéo, prédit Mme Huysmans. On ne vit que le minidébut de cette aventure. Humainement, on a constamment besoin d’émotion forte et la technologie en fournit. On revient au moment du premier film quand les gens avaient peur du train entrant en gare à La Ciotat. »

     

    Le sentiment

     

    L’autre avantage se rattache à un effet de proximité ressentie en rajoutant du sentiment. « La réalité virtuelle est une puissante machine à créer de l’empathie », résume l’artiste numérique Chris Milk dans une conférence TED sur le sujet. C’est vrai qu’en se retrouvant virtuellement sur une piste d’atterrissage de fortune en attendant la cargaison de nourriture avec des réfugiés, leur réalité devient soudainement plus touchante.

     

    « L’immersion peut stimuler l’empathie, résume Mme Huysmans. Si tu as l’impression d’être dans le bateau avec des réfugiés sur la mer Égée, tu as moins de chance d’être insensible. Pour moi, c’est une des grandes valeurs de cette technologie : elle rapproche de l’humain. C’est la même chose dans les productions artistiques. Le virtuel 3D peut envelopper de poésie. »

     

    Ultimement, c’est donc bien notre rapport à la réalité que bouscule cette technique, enfin, la reconstruction journalistique du monde utilisant ce nouvel outil.

     

    « Le journalisme d’immersion virtuelle force à se reposer des questions fondamentales, conclut la professeure De Maeyer. Il faut repenser les formes de narration, le rapport au réel, l’objectivité. Encore une fois, il faut revisiter ces problèmes en constatant que les formes journalistiques sont bousculées par la technologie. »

    Un reportage immersif produit par «Urbania» amène le téléspectateur au cœur d’un entraînement de soldats à la base militaire de Valcartier.












    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel