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    Médias

    «La Presse» sans presses

    Voilà, c’est fait. Plus de 130 ans après sa fondation, La Presse poursuit sa nouvelle révolution en abandonnant le papier à partir de ce matin. Les éditions de la semaine disparaissent au profit des plateformes numériques, dont La Presse +, 100 % tablette. L’impression du dimanche était déjà passée à la trappe il y a quelques années.

     

    Le journal La Presse naît à Montréal en 1884. Pour se démarquer des journaux d’opinion liés à des partis politiques, il mise sur les nouvelles, les faits divers, la publicité. Dès 1899, le tirage quotidien est de 63 000 exemplaires. Il double avant la Première Guerre mondiale.

     

    À la fin 2015, le taux de pénétration stagne autour de 81 000 abonnements payés en semaine, avec plus de 30 000 exemplaires payants de plus le samedi. Par son tirage, La Presse de ce début du XXIe siècle ne fait donc guère plus que celle du début du XXe, dans une population beaucoup plus nombreuse. Ce seul rapport illustre le déclin des quotidiens depuis cent ans. Comme le dit un récent rapport de la Brooking Institution, les journaux sont des dinosaures médiatiques et il y a longtemps que la comète a frappé.

     

    Par contre, La Presse + revendique déjà le cumul hebdomadaire moyen de 333 000 tablettes en semaine. Le plan d’affaires ne dévoile pas ses objectifs précis tout en avouant reposer sur une distribution de masse, seule capable de justifier des tarifs publicitaires eux-mêmes capables de générer à nouveau des profits.

     

    Il faut aussi compter l’abandon total des impressions, qui économisera 30 millions par année, dit la direction. Malgré quelque 160 mises à pied cet automne, l’usine à infos (ce n’est pas péjoratif) emploie toujours quelque 600 employés, dont 283 dans la salle de rédaction, la plus grande du Québec. Elle occupe symboliquement l’espace des anciennes rotatives.

     

    Jean-Hugues Roy, spécialiste des nouveaux médias de l’UQAM, salue « la valeur de l’expérience » audacieuse qu’il a découverte là. Pour lui, La Presse + est maintenant une entreprise de technologie. « Ça m’a frappé au cours de mes visites dans la salle de rédaction ces dernières années, écrit-il sur jhroy.ca. J’y ai senti la même vibe que j’ai ressentie lorsque j’ai visité Microsoft, Amazon, Ubisoft et différentes entreprises de la Silicon Valley. »

     

    1,9 million de pertes par semaine

     

    Sauf que la très coûteuse mutation continue de patauger dans le rouge foncé. La direction de La Presse dit plutôt que le modèle d’affaires développé est « viable » sans le décrire comme rentable pour l’instant. Le professeur Jean-Hugues Roy refait les comptes périodiquement à partir des seules données disponibles. Au dernier relevé, dans un billet diffusé le 30 décembre 2015, il note que les pertes de «l'ensemble des autres filiales» du consortium dont fait partie La Presse, totalisent un quart de milliard en deux ans, soit près de 1,9 million de découvert hebdomadaire.

     

    Il n’y a pas de miracle : le média interactif gratuit et très cher à produire est financé par l’empire Power Corp. Mais bon, même ultradéficitaire, la plateforme se maintient, contredisant Julien Breault, collègue du journal Les Affaires, qui annonçait « la fin de l’expérience La Presse + » dans sa prédiction techno de 2015.

     

    « Ce qui finira par signer son arrêt de mort, du moins dans sa forme actuelle, c’est son hypothèse de départ, écrivait-il le 30 décembre 2014. Ce n’était pas réaliste de penser que, pour annoncer sur La Presse +, les annonceurs paieront des tarifs comparables à ceux payés pour les publicités papier, qui sont encore largement surévaluées. »

     

    En fait, M. Breault s’est juste trompé de journal. Le groupe Postmedia a annoncé en octobre la fin de ses éditions pour tablette de trois quotidiens, The Montreal Gazette, The Ottawa Citizen et le Calgary Herald. Les déclinaisons numériques, pourtant très agréables, n’attiraient ni le public ni les annonceurs souhaités.

     

    Le Devoir a sa plateforme payante. Le Toronto Star a adopté il y a quelques mois la mécanique technologique développée pour La Presse +. Cette version gratuite n’est cependant pas utilisée pour se débarrasser du papier à moyen terme.

     

    Jouer son va-tout sur la tablette paraît déjà très audacieux au moment où cette technologie perd du terrain par rapport aux téléphones. En tout cas, si l’ère post-PC se réalise, ce ne sera pas uniquement et peut-être même pas principalement par le triomphe d’un seul écran mobile. Le grand timonier de la révolution de La Presse, Guy Crevier, en convient lui-même puisqu’il a expliqué qu’il n’y avait plus rien d’immuable et qu’une technologie viendrait probablement en chasser une autre, et assez vite.

     

    Le téléphone et la phablette pourraient s’imposer comme nouveaux supports impériaux. Les conséquences se dessinent déjà. Les grands joueurs de l’info doivent toujours attirer plus de monde en ligne et en mobilité pour espérer rentabiliser leur diffusion. L’ancien dollar sur papier, devenu un dix sous sur iPad, se transforme en petite cenne noire sur l’écran de poche.

     

    La modernité techno industrielle c’est encore et toujours le mouvement plus l’incertitude. La Presse a brûlé presque tous ses vaisseaux de papier et s’enfonce maintenant à plein dans l’univers numérique. On refera le point en janvier 2017…













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