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    Médias

    Niqab et médias

    L’autre jour, il y a trois semaines, j’ai joué au journaliste, au vrai de vrai. Au pro de la base abonné à la une des journaux, à l’ouverture des téléjournaux, à la convergence médiacratique.

     

    L’autre matin du 22 septembre, donc. Je dois couvrir Justin Trudeau qui annonce son programme pour l’État culturel fédéral. La conférence de presse a lieu à deux pas du Devoir, dans un hôtel du centre-ville de Montréal. La terrasse sur le toit est pleine. Les militants portent une cocarde. Les candidats attendent sur une estrade de fortune. La meute des collègues piaffe devant un micro autour d’une petite forêt de caméras et d’appareils photo.

     

    Le chef arrive et ça commence. M. Trudeau promet de bonifier le budget des grandes institutions culturelles en arrosant l’ONF, Téléfilm, Radio-Canada/CBC, le Conseil des arts du Canada. Le budget annuel du CAC doublerait, pour passer de 180 à 360 millions. Quelques jours auparavant, le Bloc se désolait du fait que ses adversaires ne parlent pas de culture dans cette campagne et réclamait 300 millions pour le Conseil.

     

    Les journalistes prennent ensuite le micro à tour de rôle. Aucune question ne vient sur l’annonce du jour, sur le programme culturel. Est-ce la faute au politique ou au médiatique si on parle si peu de programme et de problèmes culturels dans les médias ?

     

    En lieu et place, les échanges portent sur de plus graves et profondes questions. La réforme de l’assurance-emploi, la légalisation de la marijuana, les débats des chefs et puis l’assermentation des nouveaux citoyens à visage découvert. Les collègues insistent et, finalement, M. Trudeau répond, en gros, que les Canadiens préfèrent entendre parler de création d’emplois.

     

    Proportions éléphantesques

     

    L’affaire du voile intégral commençait à gonfler. En trois semaines, elle a pris des proportions éléphantesques encore confirmées dans le dernier débat des chefs de TVA, vendredi.

     

    À qui la faute ?

     

    Ce n’est pas au politique de lui dicter ses priorités, répète la coterie journalistique. Très bien. Ça se défend férocement. Est-ce pour autant aux journalistes de décider ?

     

    Au nom de quoi ? Du bon peuple ? Comme si les collègues lui lisaient dans les entrailles à la manière des anciens aruspices inspectant le ventre des poissons ?

     

    Un autre exemple. Tom-Thomas Mulcair est dans le Grand Nord. Il veut parler protection de l’environnement et lutte contre la pauvreté des Autochtones. Seulement, il y a « comme un voile » cachant en partie le message, rapporte un chroniqueur émérite présent. Comme « un niqab qui colle à la campagne néodémocrate », à Iqaluit comme ailleurs, précise-t-il.

     

    Et qui l’a traîné là, à 2000 km de Montréal, dans sa valise de cabine, avec le calepin de note, le micro et l’ordinateur ?

     

    Les questions sur ce fichu tissu demeurent pertinentes. De là à les ânonner pendant vingt jours, jusque dans un coin du monde dont les médias ne parlent jamais. Il n’y a que 6000 Iqalummiut, 0,02 habitant au km2 au Nunavut et combien de musulmanes, voilées ou pas ?

     

    D’ailleurs, même au sud du Sud, dans nos métropoles cosmopolites, comme le rappelait Radio-Canada il y a quelques jours, la très grande majorité des Arabo-Canadiens et des citoyens musulmans s’opposent au niqab et à la burqa. Même la majorité des femmes portant le voile semblent être contre. Faut-il vraiment répéter que deux aspirantes à la citoyenneté canadienne sur quelque 685 000 personnes ont réclamé de le faire à visage couvert depuis quatre ans ?

     

    Une part de responsabilité

     

    Les positions se bousculent et s’échangent dans la longue campagne électorale. La progression des uns et la régression des autres s’expliquent par toutes sortes de facteurs, dont la très habile stratégie de doublement à gauche du NPD par les libéraux. Les discussions autour des principes fondamentaux liés à l’immigration et à l’intégration aux valeurs nationales font certainement partie de ces causes. Mais qui peut sincèrement penser que les médias n’ont pas une part de responsabilité pour l’importance accordée au niqab et à la burqa dans le cadre de la campagne ?

     

    Les conservateurs et les bloquistes instrumentaliseraient le voile intégral. C’est peut-être un peu court. Le débat a pris et fait basculer des centaines de milliers d’intentions de vote parce qu’il touche à des principes, des peurs et des espoirs de fond. La politique est aussi une affaire de valeurs et de passions par lesquelles se nouent les rapports entre les gouvernants et les gouvernés.

     

    Cela dit, le journalisme politique n’a-t-il pas lui-même instrumentalisé le voile intégral ? Françoise David, de Québec solidaire, a demandé de ne pas placer les affects au centre des rapports sociaux comme autant de vices dans lesquels beaucoup pourraient sombrer. Veut-on vraiment revivre les débats sur les accommodements, a-t-elle demandé en réclamant que les partis fédéraux se calment. Elle aurait pu réserver quelques briques pour les journalistes, les vrais, les pros.













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