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    Des Idées en revues

    Les experts: entre méfiance et dépendance

    18 août 2015 | Frédéric Bouchard et François Claveau - Respectivement professeur au Département de philosophie de l'Université de Montréal et professeur au Département de philosophie et d’éthique appliquée de l'Université de Sherbrooke | Médias

    L'appel à l’expert occupe une place croissante dans nos sociétés. Or celles-ci sont tenaillées entre la méfiance et la dépendance envers cette même expertise.

     

    D’un côté, des pans non négligeables de la société refusent des consensus scientifiques forts, comme la sécurité de la vaccination ou les causes anthropiques des changements climatiques. Au-delà de ces sceptiques, plusieurs doutent de l’assurance technocratique des communautés d’experts à la suite de certains de leurs échecs retentissants, comme l’accident nucléaire de Fukushima et leur incapacité de prédire la crise financière de 2008.

     

    De l’autre côté, la complexité des prises de décision a augmenté notre dépendance à l’expert. La croissance phénoménale des activités de recherche et de diffusion de cette recherche ayant généré un raz de marée de connaissances, un individu, aussi motivé soit-il, ne peut plus prétendre maîtriser l’ensemble des connaissances sur le monde.

     

    La quantité et la diversité des savoirs ont forcé nos sociétés à effectuer une division du travail épistémique à un niveau jamais vu dans l’histoire humaine. Nos décisions personnelles et collectives vont ainsi chercher plus que jamais leur justification dans le témoignage d’experts ou de groupes d’experts.

     

    Reconnaître un expert

     

    L’expertise est intimement liée au savoir : un expert sait davantage sur un domaine que le profane. Dans cette première composante de l’expertise, il y a un aspect comparatif — la distinction entre expert et profane — et une restriction de la supériorité de l’expert à un domaine relativement précis : l’expert ne sait pas plus en général, il sait plus dans son domaine.

     

    Deuxièmement, l’expert est reconnu socialement. Quelqu’un peut prétendre connaître les effets neurologiques des champs électromagnétiques, mais il ne sera expert que s’il est socialement reconnu comme spécialiste du sujet. L’expert n’existe que dans une relation de reconnaissance de son expertise. Les processus de reconnaissance varient d’un contexte à un autre : le diplôme universitaire semble suffisant dans certains contextes, mais, dans d’autres, il faut faire partie de l’ordre professionnel pertinent et, pour l’expert-chercheur, il faut être reconnu par ses pairs.

     

    Finalement, l’expert est appelé à mobiliser son savoir dans le but d’aider à la prise de décision. Ici se profile l’aspect le plus sensible de l’expertise. L’entomologiste n’est pas totalement un expert lorsqu’il nous décrit le monde fabuleux des insectes afin d’assouvir notre curiosité ; il le devient s’il se prononce sur la probabilité qu’une espèce indésirable atteigne notre territoire. Les agriculteurs concernés pourront ainsi utiliser cet avis dans leurs prises de décision. Il convient donc de distinguer le chercheur et l’expert. Même si la plupart des experts sont des chercheurs, ce ne sont pas tous les chercheurs qui sont reconnus et agissent comme des experts.

     

    Frontières

     

    Les processus sociaux de reconnaissance de l’expertise (diplôme, affiliation institutionnelle, prix de reconnaissance, utilisation par les médias ou les décideurs, etc.) agissent comme moyens indirects et imparfaits pour signaler aux profanes qui croire ou du moins qui écouter. Malheureusement, la reconnaissance sociale n’est pas toujours un bon guide. De fait, les frontières du domaine d’expertise sont souvent floues.

     

    Un ingénieur mécanique et un économiste ne seront pas des sources fiables sur l’ensemble des questions concernant, respectivement, des mouvements de corps et des processus économiques. De plus, bien des questions ne sont pas à la portée des experts mêmes du domaine. Est-ce que notre petite voiture résistera au voyage aller-retour jusqu’à Percé ? À quand la prochaine crise financière ? À ces questions, et à d’autres plus subtiles, la demande faite aux experts d’une réponse nette et sans équivoque est exagérée.

     

    Il y a une diversité de processus de reconnaissance de l’expertise, certains ne respectant manifestement pas un principe de base pour valider une source d’information : il faut que cette source — que ce soit un instrument (par exemple un thermomètre) ou un individu — soit soumise à des tests rigoureux afin d’établir sa fiabilité. Par exemple, la fréquence de mobilisation d’un expert n’assure pas la justesse de ses avis.

     

    Dans le processus de diffusion, un avis prendra souvent une forme extrêmement simplifiée — par exemple, « les compteurs intelligents ne sont pas dangereux » ou « la Grèce doit devenir plus compétitive ». Des profanes avides de croire, ou de manipuler, pourront réutiliser cet avis sous forme simplifiée, embrouillant le processus décisionnel.

     

    L’expert et le profane doivent se questionner sur la nature exacte de leur relation. Au premier abord, on pourrait croire qu’elle se résume ainsi : le profane questionne, l’expert répond. Cependant, souvent, la question du profane arrive semi-formée et l’expert la complète à partir de sa propre lecture du monde. On pourra, par exemple, lui demander de se prononcer sur les bienfaits de l’exercice sur la santé. L’expert offrira une nouvelle question distinguant les effets de la course à pied sur les articulations, sur le système cardiovasculaire et sur la santé mentale. Si les profanes semblent formuler les questions, les experts fournissent des concepts pour penser l’enjeu et sélectionnent dans l’océan des faits et des modèles ceux qui, selon eux, devraient être considérés.

     

    Émerge donc un nouveau contrat épistémique : une relation expert-profane saine exige un investissement moral et intellectuel de tous les partis.

     

    Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à arobitaille@ledevoir.com et à gtaillefer@ledevoir.com.













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