Lettre au président de la Société Radio-Canada - Désinvolture et irresponsabilité
Monsieur Robert Rabinovitch
Président de la Société Radio-Canada
Monsieur,
Autant vous le dire tout de suite: la présente n'a strictement rien à voir avec le fait que ma compagne est une employée «lock-outée» de la SRC. Si je me permets de vous écrire cette lettre, c'est donc uniquement en ma qualité d'auditeur fidèle de la radio et de la télévision de Radio-Canada depuis plus de 50 ans. À bon entendeur, salut! Commençons d'abord par rappeler les faits qui ont provoqué mon indignation.
Nous sommes le samedi 27 avril 2002. Je viens de terminer la lecture de la lettre de Michel Lacombe, journaliste «lock-outé», que Le Devoir publie ce jour-là. Et il s'avère que je partage son point de vue sur l'inertie des gens face au black-out total de l'information que nous impose actuellement la direction de Radio-Canada, à cette différence près que je crois le phénomène temporaire. Je crois en effet que plus les patrons vont commettre de bourdes, plus il y a de chances que les gens se réveillent. Pour l'instant, l'outrecuidance radio-canadienne donne à penser que ses dirigeants ont fait le pari que les Québécois ne monteront jamais aux barricades pour la radio et la télévision publiques, mais cela pourrait être un fort mauvais calcul de leur part. Les gens ne descendront probablement pas dans la rue, mais un mouvement d'opinion publique comme celui qui s'est amorcé il y a quelque temps déjà peut mettre des patrons en fort mauvaise posture. Vous ne pouvez pas ignorer, par exemple, le fait que, dans le temps de le dire, plus de 22 000 personnes, toutes contribuables, ont demandé que cesse le lock-out. Mais revenons au samedi de la bêtise...
Je dépose donc mon journal et commence à zapper à la radio, à la recherche d'une alternative. Soudain, je crois reconnaître la voix de Marek Halter. J'écoute plus attentivement. Il s'agit d'une émission animée par... Michel Lacombe. Le même, celui que je viens de lire... Lacombe aurait-il soudainement le don d'ubiquité? Cela me surprendrait puisque, au hasard de mes pérégrinations hertziennes d'auditeur en manque, ce n'est pas la première fois que j'entends le fantôme électronique d'un «lock-outé». En réalité, ce qui se passe, c'est que le Lacombe virtuel est en train de scabber le Lacombe réel. Mais comme j'ai beaucoup d'estime pour Halter, je me permets de rester sur la fréquence. Et puisque l'émission tire à sa fin, je me dis que le Lacombe réel me le pardonnera bien.
Soit dit en passant, M. le président, je trouve inconcevable cette pratique qui consiste à faire tourner les enregistrements d'employés à qui on refuse par ailleurs le droit de travailler. On connaissait déjà les briseurs de grève. La direction de Radio-Canada innove une fois de plus et invente les briseurs de lock-out. Comble de cynisme, c'est à vos employés «lock-outés» que vous faites jouer ce rôle pour le moins ambigu. Miracle de la technologie, vous réussissez ce tour de force consistant à faire travailler des gens par contumace électronique, sans salaire et «emmurés à l'extérieur»! On n'arrête décidément pas le progrès quand il s'agit de mater un syndicat et de ridiculiser ses demandes légitimes. Mais là n'est pas mon propos.
Il est donc midi moins quelques minutes. La dernière question de Michel Lacombe tombe dru: «En terminant, Marek Halter, la paix au Proche-Orient, c'est pour quand?» La réponse tombe aussi dru: «Pour demain ou peut-être après demain... » Je n'en crois pas mes oreilles. Il rigole. Pourtant, ce n'est pas son genre. Au moment où il vient pour préciser sa pensée, je me rends compte qu'il s'agit d'une émission enregistrée bien avant la reprise de l'intifada. C'est pour très bientôt, dit-il, parce que des deux côtés, aussi bien chez les Palestiniens que chez les Israéliens, les jeunes en ont ras le bol. Ils ont donné. On ne pourra plus compter sur eux pour les commandos suicide. Incroyable. Irréel. Pourtant, Halter est un homme sensible et conscient. Il n'a pas pu dire cela le 27 avril 2002. C'est donc la direction de Radio-Canada qui lui a fait répéter aujourd'hui des propos qu'il a tenus il y a déjà longtemps et dans un tout autre contexte. Quand mes étudiants commettent de telles perversions intellectuelles, j'écris rageusement dans la marge de leurs travaux: «Citation hors contexte!»
Ce n'est pas la première fois que des reprises donnent lieu à des contresens graves. C'est une attitude patronale désinvolte et irresponsable. Elle est à la fois injurieuse et méprisante. Injurieuse et méprisante pour Marek Halter au premier chef. Le patron de Radio-Canada qui a décidé de passer cette reprise en connaissait-il le contenu? S'est-il seulement posé la question de savoir si Halter aurait permis qu'on lui fasse tenir à nouveau des propos que l'évolution de la situation a frappés de la plus dramatique désuétude. Injurieuse et méprisante pour le journaliste Lacombe dont la question, complètement déconnectée de son contexte, devient presque grotesque! Enfin, injurieuse et méprisante pour votre auditoire, que vous prenez pour une bande d'abrutis à qui on peut refiler n'importe quoi, n'importe quand.
La désinvolture dont fait preuve la haute direction de la SRC en laissant des choses comme celles-là se produire m'autorise à vous donner deux conseils. Si c'est là la seule façon dont vous disposez pour traiter l'information en l'absence de vos employés, faites-les donc rentrer sans délai. Si c'est là la seule façon que vous avez de dépenser les deniers publics quand vos employés sont «lock-outés», remettez donc leurs noms sur la liste de paie sans délai. Tout le monde ne s'en portera que mieux.
Nous sommes de plus en plus nombreux à exiger une gestion responsable de la radio et de la télévision publiques.
Président de la Société Radio-Canada
Monsieur,
Autant vous le dire tout de suite: la présente n'a strictement rien à voir avec le fait que ma compagne est une employée «lock-outée» de la SRC. Si je me permets de vous écrire cette lettre, c'est donc uniquement en ma qualité d'auditeur fidèle de la radio et de la télévision de Radio-Canada depuis plus de 50 ans. À bon entendeur, salut! Commençons d'abord par rappeler les faits qui ont provoqué mon indignation.
Nous sommes le samedi 27 avril 2002. Je viens de terminer la lecture de la lettre de Michel Lacombe, journaliste «lock-outé», que Le Devoir publie ce jour-là. Et il s'avère que je partage son point de vue sur l'inertie des gens face au black-out total de l'information que nous impose actuellement la direction de Radio-Canada, à cette différence près que je crois le phénomène temporaire. Je crois en effet que plus les patrons vont commettre de bourdes, plus il y a de chances que les gens se réveillent. Pour l'instant, l'outrecuidance radio-canadienne donne à penser que ses dirigeants ont fait le pari que les Québécois ne monteront jamais aux barricades pour la radio et la télévision publiques, mais cela pourrait être un fort mauvais calcul de leur part. Les gens ne descendront probablement pas dans la rue, mais un mouvement d'opinion publique comme celui qui s'est amorcé il y a quelque temps déjà peut mettre des patrons en fort mauvaise posture. Vous ne pouvez pas ignorer, par exemple, le fait que, dans le temps de le dire, plus de 22 000 personnes, toutes contribuables, ont demandé que cesse le lock-out. Mais revenons au samedi de la bêtise...
Je dépose donc mon journal et commence à zapper à la radio, à la recherche d'une alternative. Soudain, je crois reconnaître la voix de Marek Halter. J'écoute plus attentivement. Il s'agit d'une émission animée par... Michel Lacombe. Le même, celui que je viens de lire... Lacombe aurait-il soudainement le don d'ubiquité? Cela me surprendrait puisque, au hasard de mes pérégrinations hertziennes d'auditeur en manque, ce n'est pas la première fois que j'entends le fantôme électronique d'un «lock-outé». En réalité, ce qui se passe, c'est que le Lacombe virtuel est en train de scabber le Lacombe réel. Mais comme j'ai beaucoup d'estime pour Halter, je me permets de rester sur la fréquence. Et puisque l'émission tire à sa fin, je me dis que le Lacombe réel me le pardonnera bien.
Soit dit en passant, M. le président, je trouve inconcevable cette pratique qui consiste à faire tourner les enregistrements d'employés à qui on refuse par ailleurs le droit de travailler. On connaissait déjà les briseurs de grève. La direction de Radio-Canada innove une fois de plus et invente les briseurs de lock-out. Comble de cynisme, c'est à vos employés «lock-outés» que vous faites jouer ce rôle pour le moins ambigu. Miracle de la technologie, vous réussissez ce tour de force consistant à faire travailler des gens par contumace électronique, sans salaire et «emmurés à l'extérieur»! On n'arrête décidément pas le progrès quand il s'agit de mater un syndicat et de ridiculiser ses demandes légitimes. Mais là n'est pas mon propos.
Il est donc midi moins quelques minutes. La dernière question de Michel Lacombe tombe dru: «En terminant, Marek Halter, la paix au Proche-Orient, c'est pour quand?» La réponse tombe aussi dru: «Pour demain ou peut-être après demain... » Je n'en crois pas mes oreilles. Il rigole. Pourtant, ce n'est pas son genre. Au moment où il vient pour préciser sa pensée, je me rends compte qu'il s'agit d'une émission enregistrée bien avant la reprise de l'intifada. C'est pour très bientôt, dit-il, parce que des deux côtés, aussi bien chez les Palestiniens que chez les Israéliens, les jeunes en ont ras le bol. Ils ont donné. On ne pourra plus compter sur eux pour les commandos suicide. Incroyable. Irréel. Pourtant, Halter est un homme sensible et conscient. Il n'a pas pu dire cela le 27 avril 2002. C'est donc la direction de Radio-Canada qui lui a fait répéter aujourd'hui des propos qu'il a tenus il y a déjà longtemps et dans un tout autre contexte. Quand mes étudiants commettent de telles perversions intellectuelles, j'écris rageusement dans la marge de leurs travaux: «Citation hors contexte!»
Ce n'est pas la première fois que des reprises donnent lieu à des contresens graves. C'est une attitude patronale désinvolte et irresponsable. Elle est à la fois injurieuse et méprisante. Injurieuse et méprisante pour Marek Halter au premier chef. Le patron de Radio-Canada qui a décidé de passer cette reprise en connaissait-il le contenu? S'est-il seulement posé la question de savoir si Halter aurait permis qu'on lui fasse tenir à nouveau des propos que l'évolution de la situation a frappés de la plus dramatique désuétude. Injurieuse et méprisante pour le journaliste Lacombe dont la question, complètement déconnectée de son contexte, devient presque grotesque! Enfin, injurieuse et méprisante pour votre auditoire, que vous prenez pour une bande d'abrutis à qui on peut refiler n'importe quoi, n'importe quand.
La désinvolture dont fait preuve la haute direction de la SRC en laissant des choses comme celles-là se produire m'autorise à vous donner deux conseils. Si c'est là la seule façon dont vous disposez pour traiter l'information en l'absence de vos employés, faites-les donc rentrer sans délai. Si c'est là la seule façon que vous avez de dépenser les deniers publics quand vos employés sont «lock-outés», remettez donc leurs noms sur la liste de paie sans délai. Tout le monde ne s'en portera que mieux.
Nous sommes de plus en plus nombreux à exiger une gestion responsable de la radio et de la télévision publiques.
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