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    C’est pas un supermarché

    David Desjardins
    10 janvier 2015 |David Desjardins | Médias | Chroniques

    Il faut des morts. II faut de l’extrême violence pour que notre mollesse collective se fige enfin. Il faut la stupeur puisqu’à force de confort, on perd l’habitude des postures exigeantes que nécessite la défense d’idéaux.

     

    Ceux dont l’horreur nous rappelle aujourd’hui la valeur. Ces idéaux que nous bradons si souvent pour trop peu.

     

    Alors, dans l’effarement, parce qu’il faut toujours dire quelque chose, nous proférons toutes sortes de conneries faussement chargées de sens. Comme celle entendue le plus souvent, livrée en boucle à la radio et à la télé mercredi soir, et jeudi : « Nous ne plierons pas. »

     

    Serait-ce parce que, si confortablement avachis dans notre cocon de paix, là où la petite violence ordinaire est étouffée par l’assourdissant ronron du quotidien et les geignements de tous ces gens qui confondent démocratie et pouvoir d’achat, se plier un peu plus encore relèverait de la contorsion ?

     

    Passé notre nombril, en nous courbant un peu plus, il ne nous resterait plus qu’à contempler notre cul.

     

    Voilà une image qui possède cette drôlerie de mauvais goût que n’auraient pas reniée les défunts artisans de Charlie Hebdo.

     

    Un journal qui, en tirant sur tout le monde, de Hollande à Le Pen, des musulmans aux chrétiens en passant par les juifs, Houellebecq, Depardieu et Dieudonné, a choisi le parti de l’irrévérence totale, de la critique de l’extrémisme et de la connerie qui ne serait pas non plus exempte de bêtise. Ni de méchanceté.

     

    C’est un choix qui se discute. Encore faut-il en être capable.

     

    Or, s’il est des méthodes particulièrement brutales de museler une parole libre, comme celle des tueurs de mercredi, il en existe d’autres bien plus insidieuses, auxquelles nous participons et qui, malgré notre bel élan de solidarité, nous empêchent de pouvoir dire en toute franchise que nous sommes Charlie. Et encore moins que nous ne plierons pas.

     

    Autrement, il faudrait cesser de regarder nos libertés se dissoudre dans la rectitude, laissant ainsi la santé de la démocratie se détériorer, observant l’espace médiatique s’adonner à la niaiserie permanente, à l’humour sans conséquence qui nous reconduit dans le consensus mou du rire bien gras, nous refusant à toute critique de peur d’être taxés d’élitisme.

     

    Il faudrait réaliser que nous avons laissé les gouvernements manipuler les faits, dissimuler de l’information, mettre des bâtons dans les roues des journalistes, puis que nous les avons réélus. Que nous les avons laissés utiliser notre colère et nos peurs pour mieux restreindre nos droits.

     

    Il faudrait nous avouer que nos vies sont bien trop confortables pour y faire entrer le conflit d’idées, l’affrontement intellectuel, l’effort de penser pour soi, de lire et d’écouter ce qui nous dérange, puis d’y répondre. D’aller au-delà de la provocation, de regarder ce qu’elle recèle.

     

    Je pense à celle des radios d’opinions de Québec, dont un lecteur m’écrivait récemment qu’il ne comprenait pas qu’elles aient le droit d’exister, alors que la véritable question à poser, c’est simplement : pourquoi existent-elles ?

     

    Mais la tentation de la censure est plus commode, moins pénible. Ou alors on fait comme si ce qui nous agace n’existait pas.

     

    Nous regardons la presse libre mourir à petit feu, puis nous reprenons notre place dans la file à la station-service, au Costco, à l’entrée du Saint-Hubert, au guichet automatique, à la suite d’un statut Facebook qui cristallise un préjugé en trois lignes et auquel nous ajoutons notre petit « like » minable.

     

    C’est comme si nous avions oublié de quoi sont constitués les remparts qui préservent ce même confort qui nous fait confondre liberté et conformisme. Et donc, nous laissons ces murs s’effriter, peu à peu, espérant que l’amour fraternel induit par la liberté de consommer nous exemptera de la douleur nécessaire aux débats qui maintiennent une démocratie en vie.

     

    Nous ne serons jamais Charlie tant que nous préférons la gentillesse au choc des idées. Tant que nous n’aurons pas le courage de comprendre qu’il faut surtout défendre ceux qui ne partagent pas nos points de vue. Défendre leur droit d’exister, même s’ils sont cons comme des manches, qu’ils choquent. Justement parce qu’ils choquent.

     

    Mais on peut aussi espérer que ce drame ne sera pas parfaitement inutile. Qu’il ne nous tirera pas vers le bas et que ces abrutis armés jusqu’aux dents, plutôt que de nous faire peur, nous secouent avec une telle violence que nous réalisions enfin que nos petits renoncements s’additionnent, jusqu’à la faillite.

     

    Osons croire qu’en tuant ces défenseurs d’une liberté absolue, ils nous ramènent à la vie. Et qu’on réalise que la liberté n’est pas un supermarché : on n’y choisit pas selon ses goûts. On prend tout.

     

    Après, on pourra toujours chialer sur ce qu’on y trouve de dégueulasse.













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