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Revue de presse - Les aspérités de CanWest Global

Antoine Robitaille   22 juin 2002  Médias
«Parti unique», «dictature douce», «fin de la liberté de presse», accusations et qualificatifs pleuvaient cette semaine dans le Canada anglais pour dénoncer l'autoritarisme de l'empire de presse CanWest Global, propriété d'Izzy Asper, ami du premier ministre Jean Chrétien.

Rappelons qu'Asper congédiait en début de semaine l'éditeur du Ottawa Citizen, Robert Mills, qui comptait plus de 30 années de service pour cette boîte de la chaîne Southam, dont 16 ans comme éditeur. James Travers, du Toronto Star, notait mardi que Robert Mills n'était pourtant pas le genre «rebelle». Au contraire, il avait réussi à négocier un délicat virage de «centre-gauche» à «droite libertaire» lorsque le journal était passé des mains de la famille Southam à celles de l'impétueux — et désormais lord — Conrad Black. Mais lorsque Mills s'est permis, dans un éditorial, de revenir sur le «Shawinigate» pour réclamer la démission de Chrétien, c'en fut assez pour qu'Asper fasse tomber la guillotine. Asper a par la suite expliqué que Mills aurait dû faire relire son texte avant de le publier!

Chose rare en journalisme — mais explicable en raison de la gravité de l'affaire et de la vive concurrence que se livrent les journaux du ROC (rest of Canada) —, James Travers a réclamé explicitement un boycottage de ses concurrents, les journaux de la chaîne Southam. «Les consommateurs peuvent envoyer l'un des seuls signaux que l'entreprise entendra: en refusant de mettre leurs précieux 25 sous dans les boîtes d'Asper. Les propriétaires de journaux qui ignorent leurs responsabilités publiques, qui sont envahissants au point de faire des martyrs de leurs employés les plus pragmatiques, ne comprendront que par la loi implacable du marché. Sans ce coup de fouet, d'autres voix risqueront bientôt de devoir se taire.»

Toujours dans le Star — qui a été l'un des plus actifs cette semaine dans la dénonciation des Asper —, Haroon Siddiqui rappelait qu'avant le congédiement de Mills, la direction de CanWest a pris plusieurs autres mesures qui allaient toutes dans le sens d'un contrôle serré du contenu des journaux de la chaîne Southam, qui lui appartient. On se souvient de l'affaire des éditoriaux uniques publiés d'un océan à l'autre dans les 14 journaux de la chaîne. L'un des derniers aspertorials, comme on les appelle, niait l'existence d'une «crise» au sein du gouvernement Chrétien et affirmait que les médias avaient exagéré leurs accusations à l'endroit du gouvernement Chrétien.

Siddiqui poursuivait en parlant du «bâillon» imposé aux journaux de la chaîne, lesquels n'ont plus le droit de contredire, dans leurs éditoriaux maison, les positions prises par les dirigeants de CanWest dans les leurs, notamment lorsqu'il est question «des gouvernements de Jean Chrétien et d'Ariel Sharon». Siddiqui rappelait aussi le traitement réservé à Lawrence Martin et Peter Worthington, entre autres: ils ont perdu leur chronique pour avoir émis des opinions lèse-premier ministre. En éditorial, le Star écrivait, mercredi, que l'attitude adoptée par la direction de CanWest contraint les journalistes à l'autocensure.

Greg Weston, de la chaîne Sun, s'en donnait à coeur joie jeudi sur l'affaire Mills, écrivant que «la dernière chose dont le Canada a besoin est de rassembler encore davantage de pouvoirs dans les mains de Jean Chrétien, lequel est déjà à la tête d'une dictature en plein essor». Le pire, selon Weston, est probablement que le premier ministre n'ait pas eu à «soulever le petit doigt» et encore moins le «combiné du téléphone» pour se débarrasser d'un opposant. Ses acolytes, les Asper, ont pris les devants et se sont chargés du travail. Ce qui fait dire à Weston que le pays commence à ressembler à une «république de bananes».



L'affaire Mills-CanWest a conduit plusieurs observateurs à retourner aux débats, conclusions et recommandations de la commission Kent, qui s'était penchée, au début des années 80, sur la concentration de la presse et ses effets délétères sur la liberté d'expression.

Le Globe and Mail, mercredi en éditorial, disait ne pas avoir un très bon souvenir des recommandations de cette commission: trop bureaucratiques, trop contraignantes. Kent proposait la création d'un organisme de surveillance des droits de la presse. Le Globe, au fond, déplore l'attitude brutale de CanWest parce qu'elle risque d'en pousser plusieurs à réclamer de nouveau la création de tels organismes. «CanWest n'aide personne en adoptant une posture qui risque d'ouvrir la boîte de Pandore» de la législation fédérale.



Toujours dans le Globe and Mail, Jeffrey Simpson, mardi, tentait de voir ce que l'affaire Mills révèle du premier ministre Chrétien. Selon Simpson, cela illustre à merveille ce qui peut se passer dans un pays «de facto en situation de parti unique»: «Le copinage se répand, les abus de pouvoir se multiplient. L'arrogance se développe librement. Les gens qui sont proches du gouvernement fédéral savent plus clairement que jamais où est leur intérêt.» Et tous les défauts d'une situation de concentration des pouvoirs, écrit Simpson, sont accentués lorsqu'on retrouve à la tête du gouvernement un «premier ministre de plus en plus rancunier et paranoïaque».

Simpson fait remarquer que de nombreux éditoriaux très critiques à l'endroit du gouvernement Chrétien ont été publiés dans les journaux de la chaîne Southam ces deniers temps. Mais M. Chrétien et ses adjoints ne lisent pas «les journaux de l'Ouest aussi attentivement que le Citizen». Bref, en congédiant Mills, les Asper se débarrassaient d'un personnage très en vue à Ottawa. Et montraient ainsi aux autres employés de la chaîne Southam qu'ils sont prêts à sanctionner quiconque s'avisera de s'opposer à la doctrine de CanWest.

Dans les commentaires sur cette affaire, plusieurs, tel Richard Gwyn, du Toronto Star, ont fait remarquer que, si les Asper continuent, les lecteurs perdront en définitive toute confiance dans les journaux de Southam-CanWest. D'ailleurs, la rédaction du Edmonton Journal publiait jeudi un avertissement par lequel elle tenait à réitérer son indépendance à l'égard de Southam-CanWest. «Même si nous publions des éditoriaux de Southam News, habituellement une fois par semaine, nos propres éditoriaux quotidiens portant sur des questions locales, nationales ou internationales sont écrits ici même. Ils ne sont ni vérifiés ni approuvés à l'extérieur de notre rédaction.» Le Edmonton Journal se sentait aussi obligé de rappeler que «la diversité des opinions [lui] importe» et qu'il continuera à jouer son rôle de «chien de garde» à l'endroit des gouvernements en tentant d'être le plus objectif possible.
 
 
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