Médias - Les pieds dans la marge
Le coup fatal sera porté le mois prochain, autour de la Saint-Jean, quand la Première Chaîne larguera l’émission du vendredi soir consacrée aux musiques émergentes. Les riches archives constituées depuis deux décennies sur le site bandeapart.fm seront par la suite transférées sur le site espace.mu, celui de la seconde chaîne radio-canadienne. Au moins cinq membres de l’équipe de fins connaisseurs perdent leur emploi.
Les événements phares du secteur musical excentré (dont les Francouvertes) auront encore droit à une certaine couverture, assure la direction. Les patrons n’ont cependant pas encore précisé si ni comment les prochaines grilles de programmation d’Espace musique pourront réserver des émissions à la Bande à part.
Le choix s’explique en partie par la perte des revenus appréhendée par le retrait de BàP du service satellitaire Sirius. Jusqu’à récemment, le bouquet comprenait quatre chaînes francophones et deux anglophones. La directrice d’Espace musique, Marie-Philippe Bouchard, a expliqué à l’hebdomadaire Voir qu’au moment de renouveler ses licences, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) avait exigé de Sirius l’ajout d’une chaîne pour la CBC. Le distributeur, qui paye les signaux, a demandé à RC de fournir cette bande (elles sont limitées) et c’est donc finalement BàP, et non pas Franco Country ou Chansons, qui a écopé, avec de grandes pertes de revenus.
L’argent manque pour sauver tout le « véhicule parallèle ». Mme Bouchard a aussi expliqué que les budgets sans cesse comprimés du diffuseur public forcent même « un exercice de réexamen » qui aura comme conséquence directe pour la Première Chaîne de « réduire ses investissements en programmation originale après 21 h », l’heure des loups de BàP. On sait aussi que l’institution a demandé au CRTC de pouvoir diffuser des publicités sur Espace Musique.
Pourquoi des efforts ?
Bref, ça va mal. Bref, les temps sont très durs pour Radio-Canada/CBC. Bref, il fallait faire des choix difficiles et déchirants. Et puis voilà.
La décision d’euthanasier cette vitalité en particulier accentue l’impression que la vénérable institution n’y va pas par quatre chemins quand il s’agit de jouer de la cognée contre ses plus fougueux artisans. Autrement dit : les plus jeunes et leur art font encore les frais d’une radio dominée par les plus vieux et leur culture. D’ailleurs, tout compte fait des cotes d’écoute considérées, la jeunesse s’en tamponne assez de ce média archaïque alors pourquoi continuer à faire des efforts pour elle, hein, n’est-ce pas ?
Est-ce le seul bon angle pour comprendre ce qui se joue là ? En s’attaquant à ce relais de la culture francophone de pointe, le diffuseur d’État décide peut-être moins d’agir à l’encontre de la « jeunesse » que de réduire l’audace, la marge, une certaine avant-garde, un goût du risque, un déni des contraintes commerciales aussi. Cette bande hors norme se démarque, enfin, se démarquait, d’abord et avant tout par son refus du produit standardisé plutôt que par son âge. On n’est jeune qu’une seule fois, mais on peut être bête toute sa vie. On peut se renouveler souvent aussi, à plusieurs âges, mais bon, en général, le rajeunissement perpétuel du monde passe par la jeunesse.
Le choix de se débarrasser de Bande à part pourrait donc accentuer encore un peu la tendance non marginale de RC à « spectaculariser » et à « vedettariser » l’espace public en imitant trop souvent les pratiques des médias commerciaux. À la télévision, cette soumission se traduit par des émissions amalgamant de plus en plus l’information et le divertissement, Tout le monde en parle représentant l’aboutissement cristallisé de cette orientation. À la radio, la production qui incarnait le plus la liberté débridée par rapport aux contenants et au contenu disparaît, ou tout comme. Dommage et tant pis.
Les plus optimistes feront valoir que le laboratoire média et culturel de la société d’État a joué son rôle historique. Il s’agirait maintenant de continuer la mise en oeuvre de ses meilleures idées éprouvées, pour en quelque sorte « bandeàpartiser » l’ensemble de la radio, voire des plateformes de Radio-Canada.
Pourquoi pas ? Certaines des expériences de création et de production osées là avec succès, depuis des années, ont effectivement eu des répercussions concrètes. La couverture journalistique multimédia Rive-Nord et Rive-Sud de RC viendrait de là, au moins en partie.
On peut toujours rêver rationnellement. On doit aussi raisonnablement se rappeler que l’optimisme incarne la plupart du temps une position en déficit de données sur le réel…







