Les forçats de la nouvelle
Jean-Claude Guillebaud raconte le plus prestigieux prix de journalisme de la francophonie
On pourrait en dire autant des récompenses qui portent le nom d’un des plus célèbres journalistes français, mort en 1932. Rien que pour un prix Albert Londres, on se ferait reporter.
D’ailleurs, c’est un peu ce qui arrive. En tout cas, Michel Cormier, directeur général de l’information de Radio-Canada, a raconté mercredi au jury du prix 2013, venu délibérer dans la tour montréalaise du diffuseur, que la finaliste maison, Marie-Ève Bédard, a choisi sa carrière en découvrant les travaux du grand reporter. « Elle m’a raconté que, toute jeune, à 16 ans, à Québec, elle lisait des dépêches et des textes d’Albert Londres et qu’elle rêvait d’une carrière internationale, a-t-il. Elle a été en poste à Washington et à Moscou. Et maintenant elle est finaliste du prix Albert Londres 2013 avec un reportage sur l’utilisation des drones comme arme de guerre. »
La course de cette 80e mouture de la prestigieuse récompense a suscité 54 candidatures de presse écrite et 41 pour le prix audiovisuel. Le premier filtrage a permis de retenir sept finalistes dans la première catégorie, dont trois provenant de Libération, preuve de la santé éditoriale de ce bon vieux journal malmené économiquement comme presque tous les autres. Les happy few du deuxième groupe étaient six, dont le tandem québécois formé par Mme Bédard et Sylvain Castonguay pour La nouvelle guerre d’Obama.
Les délibérations de la vingtaine de jurés transportés de ce côté-ci de l’Atlantique Nord ont duré trois heures, et les prix, remis officiellement vendredi soir à la Grande Bibliothèque, récompensent le reportage de Doan Bui et le documentaire de Roméo Langlois. Mme Bui a publié son article « Les fantômes du fleuve » dans Le Nouvel Observateur le 10 mai 2012. Elle y raconte l’odyssée de migrants tentant de rejoindre l’Europe en traversant une rivière entre la Turquie et la Grèce. Le travail de M. Langlois, intitulé À balles réelles, témoigne de l’attaque d’un laboratoire clandestin de drogue en Colombie. Il a été diffusé sur France 24 le 20 juin 2012. Le journaliste a été blessé et retenu prisonnier pendant un mois par les Forces armées révolutionnaires de Colombie.
Le Vietnam en soutane
Les deux lauréats sont dans la trentaine. Le concours adoube des reporters de moins de 40 ans. Albert Londres lui-même est décédé à 48 ans, en 1932. Le prix a été fondé par sa fille l’année suivante, et la liste des lauréats compose un who’s who made in France du métier fait idéalement pour porter la plume et la caméra dans la plaie.
Jean-Claude Guillebaud avait 28 ans quand il a remporté ce César du journalisme pour sa couverture de la guerre du Vietnam. Il est maintenant membre du jury.
« J’ai été envoyé couvrir la guerre une première fois à 26 ans pour mon journal, le Sud Ouest, de Bordeaux, raconte M. Guillebaud au Devoir. J’y suis retourné une autre fois. Le Vietnam était coupé en plusieurs morceaux à l’époque, avec des zones tenues par des communistes et d’autres par les Américains. On appelait ça « la peau de léopard ». On ne pouvait circuler qu’avec l’armée américaine. Mais un jour, par hasard, j’ai rencontré un curé des Missions étrangères de Paris qui était au Vietnam depuis 19 ans. Il détestait les journalistes mais, comme il était basque, il m’a expliqué que ses parents lisaient le Sud Ouest et qu’il allait m’aider. »
Le missionnaire lui a proposé de l’accompagner dans sa traversée du pays parce qu’il devait ramener une voiture, une Dalat, à l’autre bout du pays, tout près de la frontière divisant le Nord du Sud. Un périple de 1200 kilomètres à travers les taches de la peau de léopard.
« Quand j’ai raconté ça à mes confrères, ils m’ont dit que j’étais fou et qu’on voyait bien que j’étais un provincial qui n’y connaissait rien, poursuit le grand reporter. J’ai réfléchi et je me suis dit que je pouvais plus avoir confiance en un type qui était là depuis vingt ans. Je me suis pointé au rendez-vous et, avant qu’on parte, mon protecteur m’a demandé de revêtir une soutane. C’était l’habit parfait pour passer les barrages. Les communistes respectaient les curés. J’ai donc passé 15 jours en soutane. J’ai collecté plein d’histoires inédites. J’ai rencontré des familles de paysans divisées par la guerre qui avaient un fils du côté des communistes et un autre dans l’armée sud-vietnamienne. J’ai raconté tout ça. »
Son patron du journal, Henri Amouroux, pose sa candidature pour le prix Albert Londres. Il est alors furieux que la presse parisienne le remporte à tout coup, à une exception près, pour La Dépêche du Midi, le concurrent toulousain du Sud Ouest.
« Quand j’ai reçu mon prix, j’étais encore au Vietnam, raconte M. Guillebaud. En fait, j’ai été récompensé ex aequo avec un journaliste du Figaro, Pierre Bois, qui était lui aussi encore là-bas. Il a envoyé un télégramme à la fille d’Albert Londres qui présidait le jury à l’époque pour lui dire : je ne partage pas avec un torchon de province. Vous vous rendez compte de l’atmosphère méprisante de la presse parisienne de l’époque. »
Montréal vaut bien une messe
Le cénacle très franco-français, voire parisien, s’ouvre donc maintenant à la francophonie. Il y a trois ans, le jury siégeait à Dakar et le juré Guillebaud, qui s’y trouve depuis quelques années seulement, raconte avoir fortement milité en faveur d’une journaliste burkinabée.
« Je vois les candidatures évoluer dans le bon sens, dit-il. Pour le prix télévision, créé en 1985, c’est indiscutable : la qualité du traitement des sujets s’améliore sans cesse. Pour la presse écrite, je serai plus nuancé : je dirais que la qualité de l’information s’améliore, mais la qualité de l’écriture un peu moins. Il y a un danger de formatage. »
Ce qui contraste évidemment avec l’impression de crise généralisée du journalisme. Jean-Claude Guillebaud note qu’en France il existe maintenant deux télés : celle de la soirée qui divertit avec « des choses les plus connes » et celle de fin de soirée qui éduque, discute et réfléchit. Une des deux moitiés manque souvent ici…
Les textes, eux, bénéficient de nouvelles publications, dont le magazine XXI, créé en 2008 précisément pour réhabiliter le grand reportage, maintenant abonné aux concours. Les prix Albert Londres songent aussi à créer une troisième récompense consacrée aux nouvelles plateformes multimédias.
Le jury observe aussi que l’excellence se féminise de plus en plus. Cette année, les candidates étaient majoritaires. L’an dernier, deux femmes ont remporté les honneurs de l’audiovisuel, Audrey Gallet et Alice Odiot. Cette année, une collègue triomphe à l’écrit.
« Cette récompense a changé ma vie, raconte l’ancien lauréat, rencontré mercredi alors que le jury s’apprêtait à délibérer. J’ai immédiatement reçu deux propositions d’embauche, l’une du Monde et l’autre du Nouvel Observateur. »
M. Guillebaud a finalement travaillé pour les deux prestigieuses publications. Il est ensuite revenu au Sud Ouest (à partir de 1986), comme éditorialiste cette fois. On lui doit plusieurs essais remarquables, dont certaines synthèses limpides des grands problèmes qui se posent à notre époque (La trahison des lumières, La tyrannie du plaisir, Le principe d’humanité, Le goût de l’avenir…).
L’essayiste et sa femme Catherine ont aussi fondé les éditions Arléa. Le catalogue de la maison compte près de 800 titres, dont 18 livres du maître (Au bagne, Terre d’ébène, Les forçats de la route, Dante n’avait rien vu…), les oeuvres complètes d’Albert Londres en un seul volume et même les Câbles et reportages, dont ceux sur la Grande Guerre, où se retrouve la description de l’anéantissement de Notre-Dame de Reims atteinte mortellement par 25 obus.
La « cathédrale martyre » a été reconstruite. Elle a fêté son 800e anniversaire en 2011. On se fait touriste juste pour elle…







