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    Célèbre un jour, célèbre toujours

    Une étude déboulonne le mythe warholien du quart d’heure de célébrité pour tout le monde

    8 avril 2013 |Stéphane Baillargeon | Médias
    Pour le professeur Eran Shor, même les célébrités instantanées, celles produites par des émissions comme La voix, ne contredisent pas la règle générale ; la majorité d’entre nous ne seront jamais célèbres, et seule une infime minorité de célébrités éphémères disparaîtra aussitôt du radar médiatique.
    Photo: Agence QMI Pour le professeur Eran Shor, même les célébrités instantanées, celles produites par des émissions comme La voix, ne contredisent pas la règle générale ; la majorité d’entre nous ne seront jamais célèbres, et seule une infime minorité de célébrités éphémères disparaîtra aussitôt du radar médiatique.

    Andy Warhol, monstre sacré de l’art du XXe siècle, était un fabuleux maître de la formule quasi publicitaire en mots comme en images. Car cet artiste visuel multidoué a aussi beaucoup écrit, souvent de courts textes bourrés d’aphorismes du genre : «Le sexe est parfois la nostalgie de l’époque où vous le convoitiez. Le sexe est la nostalgie du sexe.»


    Et puis, dans le catalogue d’une exposition que lui consacrait le Moderna Museet de Stockholm en 1968, le Lichtenberg postmoderne a lancé cette phrase devenue aussi fameuse que lui : «À l’avenir, chacun aura droit à quinze minutes de célébrité mondiale»


    L’avenir, c’est maintenant. Et alors? Et alors, c’est bien beau, mais c’est faux.


    En tout cas, une équipe de sociologues vient de montrer que la théorie de la mobilité, de l’universalité et de la fugacité des célébrités ne tient pas : les rares gens célèbres le restent longtemps. La conclusion paraît dans « Only 15 minutes ? The Social Stratification of Fame in Printed Media », un article du dernier numéro de l’American Sociological Review.

     

    Connu pour l’être


    «Deux grandes visions de la célébrité s’affrontent», explique le professeur Eran Shor, de l’Université McGill, coauteur de l’enquête avec des collègues de la Stony Brook University de l’État de New York. «La première idée, celle d’Andy Warhol et de beaucoup de sociologues, décrit la célébrité comme un système de stratification unique. Si vous êtes riche ou en santé, vous avez de bonnes chances de le rester, alors que la célébrité s’acquerrait et se perdrait aussi vite. L’autre idée, c’est que la célébrité engendre la célébrité, qu’on peut même être célèbre pour être célèbre et que ce statut s’avère très stable. Nous avons testé ces deux hypothèses et, finalement, c’est la deuxième qui l’emporte : qui devient célèbre le demeure.»


    Les savants ont étudié les noms mentionnés dans environ 2200 publications américaines, des quotidiens, des hebdomadaires et des magazines en remontant plusieurs décennies. Les médias ont l’intérêt de relayer et d’alimenter la célébrité dans tous les domaines, de la politique au sport, mais aussi du positif (la star) au négatif (le criminel). Ce genre de recherche longitudinale ne devient évidemment possible qu’avec les nouveaux outils informatiques capables de naviguer dans les immenses banques de données numérisées.


    Encore faut-il comprendre ce que l’on cherche. Au sens courant, la célébrité, c’est le fait d’être connu partout, ou presque. Barack Obama et Céline Dion jouissent de ce statut. Au sens sociologique, la célébrité se conçoit sur une échelle qui va du cercle immédiat au monde entier. L’occurrence des citations dans les médias permet de quantifier l’étendue de la notoriété : à cent mentions dans une année, on est connu, et à mille, on l’est encore plus.


    L’hypothèse confirmée de la stabilité de la célébrité vaut même pour le domaine du divertissement, là où la gloire et le succès sembleraient pourtant éphémères et fragiles. L’enquête montre par exemple que sur un échantillon de 100 000 noms qui ont circulé dans les sections culturelles des médias écrits entre 2004 et 2009 les dix stars les plus mentionnées trônent depuis longtemps voire très longtemps dans l’actualité américaine. En voici la liste : Jamie Foxx, Bill Murray, Natalie Portman, Tommy Lee Jones, Naomie Watts, Howard Hughes, Phil Spector, John Malkovich, Adrien Brody et Steve Buscemi.

     

    Les médias moutonniers


    Le panthéon moderne s’avère d’une étonnante stabilité. Au fil des décennies, 96 % des noms mentionnés une année étaient déjà cités trois années auparavant. Autrement dit, à peine 4 % des gens sous les spots en 2010 n’y sont plus en 2013. Les blogues recensés confirment la même continuité des réputations.


    «Un nom est soit limité en popularité par l’événement qui l’a temporairement placé à l’avant-scène, soit renforcé, institutionnalisé et bien établi dans la mémoire collective, dit le texte savant. Presque toute l’attention publique de toutes les années se concentre sur des noms déjà intronisés les années précédentes. Quelques-uns sont graduellement remplacés par des successeurs, comme c’est le cas pour les joueurs de tennis ou les politiciens. Parfois, un individu s’impose rapidement, son nom reste et la notoriété se cristallise. Le participant à une téléréalité devient un animateur. Un athlète amateur devient professionnel. Un second rôle passe au premier plan. […] Dans tous les cas, l’attention significative du public est soutenue sur une longue période. Le statut de la célébrité éphémère forme l’exception.»


    Reste à savoir pourquoi. Comment expliquer cette permanence dans la notoriété? Le sociologue souligne qu’à l’évidence la popularité doit s’expliquer en partie par des qualités personnelles : Naomie Watts a du talent, Paul McCartney aussi. Une autre raison pointe vers les positions structurelles : Stephen Harper fait la manchette parce qu’il dirige le pays. Une autre explication encore se rapporte au comportement moutonnier des médias qui parlent de certaines personnes célèbres parce que les médias en parlent. C’est ce que les sociologues appellent l’équilibre autorenforcé.


    En entrevue, Eran Shor ajoute que même les célébrités instantanées, celles produites par des émissions comme La voix par exemple, ne contredisent pas la règle générale. Les médias sociaux non plus. On ne voit pas non plus pourquoi la situation serait bien différente dans le Québec francophone où le star-système reproduit en version diète le grand, gros et gras modèle hollywoodien.


    «La très grande majorité d’entre nous ne deviendront pas célèbres, mais il n’y a qu’une infime minorité de gens qui deviennent célèbres et disparaissent ensuite dans l’anonymat complet, conclut le professeur montréalais. Je ne dis pas non plus que tous ceux qui sont célèbres le demeurent pour toujours. Quand même, Warhol s’est trompé deux fois : tous n’acquièrent pas ce statut et ceux qui l’obtiennent le conservent bien plus longtemps que quinze minutes.»


    En fait, comme de fatigants journalistes le questionnaient sur son étrange prophétie, Warhol a réitéré sa prédiction à quelques reprises. Y compris en la triturant ironiquement pour qu’elle donne : «Dans quinze minutes, tout le monde sera célèbre» ou encore cette variante : «À l’avenir, quinze personnes seront célèbres»…

     
     
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