Médias - Pétards mouillés
Dans un cas comme dans l’autre, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat dans la gorge, comme on dit à RDS. Ces deux exemples rappellent surtout les rapports de plus en plus étranges et tordus entre les artistes et les médias de notre époque baroque.
La petite affaire Hervieux concentre ces travers comme le cube Oxo contient la poule. L’Opéra a bâti sa campagne d’affichage pour La chauve-souris autour de belles beautés. Un homme et une femme choisis pour leurs attrayants attributs physiques. Mettons que la jeune paire n’abusait pas de son droit à la laideur, comme le dit une jolie formule de Kant.
Et puis après ? La même compagnie utilisait des visages anonymes peinturlurés au cours des dernières années, et personne ne s’offusquait. Le fait que Die Fledermaus raconte l’histoire d’un bal masqué où tout le monde se déguise pour mentir rajoute à l’intérêt de la tromperie par l’image, avec de beaux mannequins, imaginée par le service du marketing, et pourquoi pas ?
Un cigare est un cigare
Où est le problème alors ? Dans la marchandisation de corps (plutôt que de têtes) dans les normes formatées de la pub ? Soyons sérieux. Les mignons étaient costumés, portaient des masques. À la limite, ils avaient l’air un peu coquin et c’est tout. Il ne faut pas voir des complots pro maigreur et antidiversité partout. Des fois, un cigare, c’est juste un cigare et une belle pub, juste une belle pub.
Le ténor Marc Hervieux a aussi voulu dénoncer une négation de son propre statut, de sa coterie, celle des interprètes. Là encore, l’accusation, bien qu’honnête et franche, paraît un peu courte. Lui-même l’a nuancée en entrevue chez Bazzo.tv, en précisant qu’il ne s’agissait pas nécessairement et tout le temps de privilégier les chanteurs dans les campagnes publicitaires.
Rapports ambigus
En effet et s’il vous plaît. L’artiste Lino, associé au théâtre de Quat’sous dirigé par Wajdi Mouawad, a produit de remarquables affiches pendant des années sans jamais montrer un seul comédien, maigre ou nu. A contrario, la documentation promotionnelle de la pièce Les Morb (y) des qui sera bientôt présentée dans le même théâtre montre une comédienne bien ronde et en petite tenue qui ne fait pas moins son effet. Tout est possible, tant mieux, et dommage que l’OdeM ait cédé.
Lucide et critique, M. Hervieux a finalement lié sa sortie contre les affiches à un problème beaucoup plus large. « L’Opéra de Montréal a écopé de cette situation [précise], mais, dans le fond, le problème est beaucoup plus large que ça, a-t-il ajouté. Dans le monde de la culture et peut-être dans d’autres mondes, le marketing a pris une place gigantesque et nous offre une image faussée. Nous, on finit par accepter ça. »
Le fond de l’affaire loge là, dans les rapports ambigus des arts au marché et à la mise en marché. Le très sympathique Marc Hervieux est lui-même devenu un des artistes lyriques les plus connus et les appréciés du public grâce à son indéniable talent, mais aussi avec son sens non moins maîtrisé du marketing et de l’autopromotion.
Les machines artistiques, surtout les vieilles et archaïques mécaniques des arts de la scène, doivent multiplier les efforts pour garder leur public et le rajeunir, alors que les écrans dévorent tout le temps de loisir. Les affiches avec de jolis jeunes s’inscrivaient dans cette tendance, comme les campagnes sur les réseaux sociaux ou les billets au rabais pour les étudiants.
D’autres secteurs de la grande famille classique et opératique jouent le jeu autrement. La talentueuse soliste ontarienne Lara St. John est apparue nue derrière son violon Guadagnini de 1779 sur la pochette de son premier disque. Elle voulait « briser les stéréotypes élitistes » et elle a fait remarquer que les musiciens pop osent autrement plus pour faire vendre.
La rockeuse Anik Jean, elle, a tenté le coup de pub à sa piètre manière et a tout raté. Pourquoi d’ailleurs ? Parce qu’on n’attire pas l’attention en proférant des menaces anonymes, même aux journalistes minables, s’il s’en trouve…








