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    Point chaud - «Tellement maganés, tellement malades…»

    Le directeur du journal L’itinéraire dresse un portrait chavirant de la vie dans la rue à Montréal

    24 décembre 2012 |Isabelle Porter | Médias
    Serge Lareault, directeur du journal L’itinéraire et lauréat du prix Persillier-Lachapelle 2012, du ministère de la Santé, pour son engagement.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Serge Lareault, directeur du journal L’itinéraire et lauréat du prix Persillier-Lachapelle 2012, du ministère de la Santé, pour son engagement.
    Serge Lareault en cinq dates

    Octobre 1993 : Serge Lareault rencontre des gens de la rue à Montréal qui souhaitent créer leur journal.
    Mai 1994 : Fondation de L’itinéraire
    Juillet 1995 : Fondation de la North American Street Newspaper Association, qui réunit 27 journaux de rues au Canada et aux États-Unis.
    2006: Serge Lareault devient président du Réseau international des journaux de rue.
    Octobre 2012 : Il reçoit le prix Persillier-Lachapelle du ministère de la Santé pour son engagement.
    Lorsque le journal L’itinéraire a été lancé en 1994, le directeur Serge Lareault pensait que les itinérants qui vendaient le journal pourraient ensuite retourner sur le marché du travail. Mais après 18 ans consacrés à la cause, il constate que les emplois réguliers sont de plus en plus inaccessibles pour ces personnes.

    « Il n’y a plus de jobines », dit-il. « La caisse chez IGA, ça prend quasiment un bac pour la comprendre. Le travail est de moins en moins accessible pour les gens qui ont un handicap », dit-il en soulignant qu’environ les trois quarts des itinérants ont des problèmes de santé mentale.


    Dès lors, pour beaucoup de camelots, L’itinéraire est devenu un mode de vie quasi permanent. « Notre oeuvre, c’est de ramener ces gens-là dans la société. On le fait par un système économique, c’est-à-dire qu’on a créé une petite jobine. Pour qu’ils retrouvent la dignité puis le contact avec les autres. Ça, c’est 80 % de la thérapie », dit-il.


    L’itinéraire a environ 125 vendeurs. Ils paient chaque exemplaire 1,50 $ et le revendent le double. Une formule toute simple qui produit ses petits miracles.


    « Ils nous arrivent tout croches. On leur met des copies dans les mains. On leur montre comment ça marche, et là, en l’espace de quelques semaines, on voit leur physionomie changer », dit-il. Le rituel de la vente, dit-il, leur donne un « boost psychologique incroyable ».


    Par rapport à la mendicité, le rapport humain est complètement transformé, poursuit M. Lareault. « Ils ont un rapport plus égalitaire de client à vendeur. Évidemment, le client sait que le gars en arrache s’il vend des journaux de rues. Mais il y a toute une compassion, une entraide qui se crée et on voit des gars revenir à eux. Quand ça fait une couple de mois qu’ils vendent, je les envoie en thérapie, et là, ils ont une raison de la réussir. Parce qu’ils veulent retrouver leurs clients. Ça devient une famille, un réseau d’aide. C’est ça le miracle. »


    Et après ? « Après, c’est de la mécanique. On l’amène à se faire soigner, on lui trouve un logement social pour que ça lui coûte 300 $ par mois. On essaie de lui donner de la stabilité et de la sécurité et de le garder en contact avec la société. Quand on a fait ça, on dit chapeau ! »


    L’automne dernier, Serge Lareault a reçu un prix d’excellence du ministère de la Santé et des Services sociaux pour son travail à L’itinéraire. Un honneur venu s’ajouter à l’autre prix reçu par son organisme en 2004.


    Tout cela est un peu « incongru » pour lui. « Ils me donnent un prix carrière, mais ça fait 15 ans que je reçois seulement 30 000 $ par an du gouvernement. Ça ne paie même pas le salaire d’un intervenant. »

     

    Seuil critique


    En plus de gérer le journal, l’organisme offre toute une batterie de services psychosociaux. Les deux volets de la mission roulent sur un budget de 1,8 million, mais le directeur dit qu’il « arrive sur la fesse » chaque année.


    « Les organismes crèvent de faim et sont de moins en moins capables de répondre aux besoins des gens », dit-il. Selon lui, Montréal « a atteint un seuil critique ». Il y a de plus en plus d’itinérants, leurs problèmes sont de plus en plus lourds et les tensions sont vives. « D’année en année, je vois de plus en plus de gens autour de la place Émilie-Gamelin et sur Sainte-Catherine. Et il y a une peur qui commence à s’installer dans la population. Les gens se désolidarisent. »


    L’embourgeoisement, dit-il, n’aide pas. « Il y a de plus en plus de condos de luxe. Les gens achètent un condo à 400 000 $ au centre-ville, et dès qu’ils sortent, ils ont peur. » Et pourtant. « Ils sont tellement maganés, tellement malades… »


    Il ajoute que la drogue fait de plus en plus de ravages. « Quand j’ai commencé, je trouvais ça bien effrayant, les gens qui se piquaient à l’héroïne. La cocaïne, tout ça. Mais aujourd’hui, je dirais que c’est de la petite bière. Quand ils prennent juste de l’héroïne, je suis quasiment content. C’est rien comparé au crystal meth, au crack et à tous les mélanges qu’ils font. Après deux ans de crack, les gens ont plus de lésions au cerveau qu’après 10 ans de cocaïne. »


    Serge Lareault prétend qu’à Montréal comme à Québec, les organismes communautaires se sont fait reprocher d’attirer les pauvres dans le centre-ville. « Il y a des gens qui demandent de déménager l’Accueil Bonneau ou qu’on empêche d’autres organismes de s’y installer. Mais s’il n’y avait pas d’organismes communautaires, ces gens-là viendraient quand même parce que c’est là qu’est la clientèle [pour mendier]. »


    Malgré tout, la cause a ses petits moments de grâce. Comme l’histoire de Claude, un des camelots qui sont passés par L’itinéraire. C’était en 1997, Jacques Villeneuve était au sommet de sa gloire et tenait un point de presse très couru. Les médias se bousculaient pour l’entendre. Mais Claude a réussi à rentrer dans la salle et poser sa question. « Il lui a demandé ce qu’il pensait des itinérants. Là, il y a eu un silence parce que ça sortait tellement de nulle part, cette question-là. […] Jacques Villeneuve a dit qu’il pouvait comprendre qu’il y avait des gens qui allaient moins vite que d’autres dans la société. » Ravi et très fier, Claude a écrit un article dans lequel il racontait son expérience. « Quand ils l’ont retrouvé mort, il avait cet article-là sur lui. »

     
     
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