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Médias - Former, informer, in-former

Premiers bilans savants de la couverture du printemps mouvementé

22 décembre 2012 | Stéphane Baillargeon | Médias
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	Un groupe de savants s’est penché sur la couverture du printemps étudiant dans une édition spéciale de la revue COMMposite.</div>
Photo : Annik MH De Carufel - Le Devoir
Un groupe de savants s’est penché sur la couverture du printemps étudiant dans une édition spéciale de la revue COMMposite.
La transformation du service de l’information de Radio-Canada
Chantal Francœur
Presses de l’Université du Québec
Montréal, 2012, 178 pages
C’est parti. Les premières productions universitaires sur l’agitation sociale du printemps commencent à germer. L’Université Laval proposera cet hiver un cours de sociologie intitulé « Question de sociologie II : le printemps québécois ». Le titulaire Olivier Clain a expliqué qu’il souhaitait étudier le mouvement, mais aussi « la manière dont s’est construit le discours » autour de cette crise. Plusieurs de ses collègues sociologues viendront l’épauler, par exemple pour décortiquer les statistiques sur l’accès à l’éducation des classes moyennes.

Un groupe de savants en communication de l’Université du Québec à Montréal et de l'Université de Montréal propose déjà ses propres analyses dans un numéro spécial (vol. 15, numéro 2) de la revue COMMposite disponible gratuitement en ligne. Les chercheurs ont plus l’habitude, la qualité et le défaut de travailler sur un temps lent en assumant « l’effort, la patience du concept », selon la jolie formule hégélienne. L’introduction au numéro parle plutôt de « chercheur.es » et aussi de « professeur.es » et d’« étudiant.es », dans une pure novlangue uqamiennne, pour inclure dans la même faute le masculin et le féminin.
 
Alors, que disent ces chercheur.res-là de ce printemps-là ? Alexandre Provencher réfléchit sur les relations publiques. Une assez longue digression théorique aboutit à deux ou trois pages qui développent l’idée somme toute banale que « le PLQ a laissé la situation s’envenimer et lui a permis de se judiciariser » et qu’il « aurait pu intervenir bien avant » et que le gouvernement aurait eu « avantage à faciliter une conversation dans le but de rechercher un consensus avec les étudiants, les recteurs, la population, etc. ».
 
L’article le plus éclairant du lot est signé par la professeure Chantal Francœur, qui vient de publier un livre sur la convergence… heu pardon, sur l’intégration des plateformes d’information à Radio-Canada. Dans COMMposite (quel nom moche, en passant…), elle invite à réfléchir sur les effets du formatage de l’information pendant le conflit. Mieux, elle montre comment les étudiants ont eu à «livrer bataille contre les multiples moules journalistiques qui les emprisonnent».
 
Quésaco ? Les « moules » en question définissent les règles à suivre pour organiser les informations de manière journalistique. « Ces règles dictent ce qui se fait et ne se fait pas en journalisme », résume Mme Francœur.
 
Premier cas d’espèce : la nouvelle, le fait brut, ce qui mérite d’être rapporté. Par exemple une manifestation réclamant une société plus juste. « Il n’y a pas de fait nouveau, d’événement ou de situation méconnue ou qui évolue dans le fait de réclamer un débat de société, note Mme Francœur. Réclamer ce débat en manifestant attirera l’attention des journalistes sur la manifestation, qui, elle, est un fait nouveau. La manifestation correspond à la définition journalistique de ce qu’est une nouvelle, mais pas le débat de société. Les formats journalistiques définissant ce qu’est une nouvelle ont pour effet d’attirer l’attention sur les coups d’éclat et moins sur le fond de la quête du mouvement étudiant. »
 
Deuxième cas : le reportage. Une fois la nouvelle reconnue, le journaliste la formate. Or, bien souvent, là encore, le journalisme ne peut s’empêtrer dans les « détails » (surtout dans les médias électroniques, a-t-on envie d’ajouter). La routine standardisée élude les longs discours et cible certains porte-parole.
 
« Une organisation comme la CLASSE, qui rejette ces titres et ces fonctions, n’entre pas dans ce moule journalistique, écrit alors la spécialiste. Expliquer pourquoi la CLASSE n’a pas de leader prend aussi trop de temps ou trop d’espace pour être conforme aux formats journalistiques. Même chose pour décrire le fonctionnement du comité médias de la CLASSE. La CLASSE est donc condamnée à être un mouvement marginal, bizarre, étrange, “ déviant ”, à cause des formats journalistiques. »
 
In-former

Les effets du moulage se font sentir partout. Les journalistes et les patrons de presse eux-mêmes sont formatés par la culture d’entreprise. La concurrence en rajoute en encourageant le clonage des nouvelles et des reportages. Combien de fois, ici comme ailleurs, les chefs ou les reporters se désolent-ils d’avoir « manqué » une simple info, pas un scoop, déjà relayée partout de toute manière.
 
Tout cela n’est pas anodin. Les moules limitent le champ des possibles tout en incorporant les préjugés sociaux ou politiques. Les informations forment et « in-forment », explique Mme Francœur, en imposant des façons de voir et de contrôler le monde. Les chroniqueurs ont par exemple passé le printemps à triturer le vocabulaire, notamment pour parler de « démocratie étudiante » entre guillemets.
 
« Cela ne veut pas dire que le mouvement étudiant ne mène à rien, conclut la professeure. Cela ne veut pas dire que le débat de société n’a pas lieu. La démonstration ci-haut n’exclut pas que des reportages journalistiques aient informé le public autant qu’ils l’aient in-formé. De plus, certains journalistes et certaines entreprises de presse explorent de nouveaux formats journalistiques, tentent d’ouvrir les formats journalistiques prescrits. C’est d’ailleurs grâce à des reportages journalistiques que nous savons ce qu’est une “ gardienne du Senti ”, un “ porte-parole ”, la “ démocratie étudiante ”. C’est aussi grâce à des reportages journalistiques que nous comprenons pourquoi il y a des guillemets pour chacun de ces mots… »
 

 
***
 
La convergence radiocanadienne

Les autres médias convergent. Radio-Canada intègre. Franchement, au fond, c’est du pareil au même. En tout cas, ça se ressemble. 
 
« L’intégration est l’adaptation ou l’appropriation radiocanadienne de la convergence, écrit Chantal Francœur dans son livre sur le sujet, La transformation du service de l’information de Radio-Canada, tout juste sorti des Presses de l’Université du Québec. « Radio-Canada prend ainsi ses distances du mot convergence tout en en adoptant sa discipline. Le radiodiffuseur public se transforme pour garder sa pertinence. »
 
Cette transformation, Mme Francœur l’a suivie à la trace, pas à pas, à l’hiver 2010, quand les cadres, les gestionnaires et les journalistes des trois plateformes radiocanadiennes (télé, radio et Web) se préparaient aux fusions. Elle-même une ancienne reporter de la maison, elle a fait de cette « révolution culturelle » le sujet de sa thèse de doctorat. La direction lui a donné un accès privilégié aux réunions de planification, aux salles de nouvelles et aux documents de Radio-Canada, mais aussi aux acteurs de la transformation, qu’elle a pu interviewer pour tracer ce portrait à chaud et en même temps froidement analysé de la grande mutation.
 
Trois grandes questions organisent son analyse : Pourquoi intégrer les équipes de reporters ? Comment réagissent les journalistes ? Et comment se transforme le journalisme à la suite de cette intégration ? L’examen approfondi étudie notamment les paradoxes de la convergence. Dans un univers multiplateforme, par exemple, le clip formaté passe-partout s’avère encore plus utile (voir le texte ci-dessus). En même temps, l’intégration permet à l’entreprise médiatique de se détacher de la « culture de relations publiques » en confiant le message construit à un seul journaliste pendant que les autres plongent dans les enquêtes ou les analyses.
 
Le texte, très vivant, se lit comme le long reportage d’une envoyée spéciale au pays de l’intégration. Ce livre devrait devenir le bréviaire de tout patron de presse et de ses employés que le présent et l’avenir du journalisme intéressent encore. D’ailleurs, chacun des chapitres s’ouvre sur une présentation synthétique du sujet sous la forme de la transcription d’un reportage radio bel et bien formaté…

 
 
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