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Les maux des mots

Denise Bombardier   20 septembre 2003  Médias
Les temps sont durs pour ceux qui usent des mots avec réserve, précision, parcimonie et nuance. Pour ceux aussi qui croient que les mots ne sont pas innocents et qu'ils sont l'expression de la pensée. Parler pour ne rien dire est révélateur d'un flottement de l'esprit lorsque cela ne sert pas d'écran derrière lequel se cache le locuteur. Mais la maladie actuelle, si on veut diagnostiquer la parole, ne serait-elle pas avant tout l'enflure verbale? Or l'enflure est un bon indicateur de l'inflammation qui sourd.

Sous l'influence des médias sans doute, on parle couramment comme les manchettes des bulletins de nouvelles, les personnages de téléroman et les animateurs excités et «punchés». Les enfants de six ans nous disent qu'ils sont «stressés», qu'ils «capotent», les porte-parole de n'importe quel mouvement se sentent «discriminés» quand ils ne subissent pas l'«exploitation», voire l'«apartheid». Le voyageur, entendons celui qui prend la route sous la pluie ou la neige, craint «la tempête», les spectateurs voient des films qui sont soit des «chefs-d'oeuvre», soit des «merdes». Les enfants sont «géniaux» ou «crétins», les amis sont «sublimes» et les ennemis des «fascistes» ou des «tarés». Cela n'empêche pas tous ces bien-pensants de s'insurger contre les autres, ceux qui ne s'accommodent pas du vocabulaire délavé, aseptisé, de la rectitude politique, des paroles qui parlent plutôt des sourds que des «entendants différents».

Les mots-tics de l'heure n'expriment que l'excès et l'exacerbation, quand ils ne recouvrent pas de vertus la normalité du comportement. Le chanteur qui donne un rappel, l'invité qui accorde une entrevue, la plupart du temps pour parler de son spectacle ou pour vendre son disque ou son livre, toutes choses légitimes par ailleurs, se font remercier pour leur «générosité», si bien que ce mot a perdu tout sens. Les gens trouvent la moindre niaiserie «super» ou «hyper». Un vendeur est «super fin» et une route «hyper bloquée». Alors que jadis on roulait à bicyclette sans en faire un plat, on s'adonne aujourd'hui au vélo «extrême», déguisé, ça va de soi, en extraterrestre.

La marche à pied, vieille comme le monde, s'est transformée en exercice «sportif» avec prise de pouls, bouteille d'eau à la ceinture et montre-chronomètre au poignet.

Cette dramatisation générale de la quotidienneté, cette exagération du sens des choses par le choix des mots, banalisent, c'est inévitable, la réalité lorsqu'elles ne la pervertissent pas.

L'hyperbolisme ambiant est aussi une autre manière de niveler et d'homogénéiser la vie. Si l'excès est la règle, il s'anéantit lui-même car il ne peut exister dans la durée mais dans l'intensité. L'hyperbolisme est aussi une fuite en avant pour ceux qui ne contrôlent pas la parole ou qui manquent de mots. J'ai connu une personne qui a traversé la France avec deux phrases. Devant les splendeurs du passé qui l'impressionnaient incontestablement, elle s'exclamait: «C'est un très beau genre. C'est super!» Et face à l'architecture plus moderne, elle s'écriait: «C'est plus que super à la mode.» Dans le premier cas de figure, elle contemplait Versailles et, dans le second, Beaubourg.

L'enflure du vocabulaire pourrait aussi marquer l'obsession d'échapper à la quotidienneté routinière, le lot de chacun, qui ne ressemble en rien à l'image que nous renvoie de cette quotidienneté le monde médiatique qui nous gouverne. À travers le petit écran devant lequel les gens passent la majorité de leur temps de loisir, ne l'oublions pas, personne n'est dans la norme; le monde, contrairement à l'expression consacrée, n'est jamais ordinaire. La télé-réalité, genre qui fracasse les cotes d'écoute, nous le rappelle avec force et efficacité: vivre apparaît alors comme un sport extrême, excitant, exaltant et toujours dramatique. Les mots pour décrire les situations et les sentiments participent de cette irréalité qu'on désigne réalité. Les mots craquent à la manière des allumettes. Tout devient «écoeurant», «effrayant», «débile», «au boutte», «extraordinaire», «hyper super», donc insignifiant.

Dépouillés de leur sens originel, par leur enflure, les mots risquent hélas de devenir des instruments d'incommunicabilité. Comment se parler et surtout se comprendre avec des mots dont le sens objectif nous échappe? Quand on appelle «agression» un geste d'impatience, «discrimination» un désaccord d'opinion, «catastrophe» une tache de vin sur un tapis et «chef-d'oeuvre» un téléroman à la mode, on ne peut pas se faire comprendre par beaucoup de gens en dehors du premier cercle dans lequel on circule.

Que penser enfin du détournement des mots à des fins plus ou moins avouables? Traiter par exemple d'homophobe celui qui s'oppose au mariage entre personnes du même sexe? Décidément, les mots ne sont jamais innocents.

denbombardier@earthlink.net
 
 
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  • yvon st jean
    Inscrit
    samedi 20 septembre 2003 08h36
    Le mot juste dans l'écrit, le mot taré dans le parlé
    Chère Denise...
    un si beau texte tout en nuances importantes, tout en teintes intelligences. Limpide et clair même si le propos demandait une grande adresse pour le rendre accessible. Pourquoi ne pas appliquer ce style de grande classe lorsqu'il s'agit d'une intervention télévisée? Est-ce la preuve que la télévision est devenu un médium extrême où seuls les superlatifs dénoncés ici ont droits de diffusion pour être dans la norme de la tendance?
    Mario Montpetit

  • Eric Lessard
    Inscrit
    samedi 20 septembre 2003 09h54
    L'homophobie n'est pas une boursouflure de langage
    Je voudrais dire à Mme Bombardier que l'homophobie, ça ne consiste pas seulement à taper à coups de battes de baseball les homosexuels.

    Nous vivons dans une société qui est encore homophobe. De nombreux homosexuels se suicident ou se font passer pour hétérosexuels, tout simplement parcequ'ils ne se sentent pas acceptés dans notre société.

    Si vous doutez de ce que je dis, demander à deux hommes hétérosexuels de se promener main dans la main, en dehors du village gay, par exemple à Trois-Rivières, Shawinigan ou St-Georges de Beauce, et voyez les réactions. Les injures verbales sont garantites, si ce n'est pas l'agression physique.

    La majorité des hétérosexuels sont totalement inconscient de leur homophobie. Ils ne savent pas ce que c'est que d'être obliger à "la discrétion" qui est un mensonge obligatoire. Lorsequ'ils sont à leur travail, les hétérosexuels parlent de leurs conjoints, sans même se rendre compte, qu'un homosexuel, se mettrait en péril s'il faisait la même chose.

    Je crois que s'opposer au mariage gay, celà relève effectivement de l'homophobie. Simplement, cette homophobie n'a pas conscience de ce qu'elle est.

  • Jean-Philippe Delorme
    Abonné
    samedi 20 septembre 2003 12h38
    La pente douce
    Et si une bonne part des gens dont vous parlez ressentaient réellement leurs débordements. Pourquoi tenter de les convaincre que ce qu'ils qualifient de "super trippant" ne serait que "bien" ou que les personnes qu'ils "détestent" ne seraient "qu'ennuyeux". Serait-ce une quête du contre-pied systématique? Est-ce tellement "in" d'être singulier, à contre courant? Est-il possible de ressentir de l'intensité dans la vie sans un passage obligé par la Sorbonne? Pourquoi mettre le nez des gens dans leur désespoir sous couvert de nullité?
    D'autre part, puisque vous persistez et signez, comment voulez-vous que votre refus du mariage homosexuel ne porte pas à conséquence? (Il est en passant curieux que vous fassiez la promotion de vos opinions personnelles en tantqu'animatrice du Point et il me semble que pour ce faire vous devriez plutôt y être invitée... En tout cas votre argumentation était digne de L'ART D'AVOIR TOUJOURS RAISON de Schopenhauer.)

    Il était en tout cas manifeste qu'il révèle une part d'homophobie sous-jacente plus ou moins assumée. Il y a un reportage très éclairant sur l'actualité des revendications homosexuelles à RDI ces temps-ci. Contrairement à l'Iran, on ne lapide pas les gens convaincus d'homosexualité ici, bon. Dans leur perspective les gays ont le sentiment de revenir de loin. Leur action vise à occuper TOUT l'espace civil dont ils ont été trop lontemps évincés. Ça devrait être lumineux pour une femme, non? Ben non! J'espère que vous avez finalement compris le concept de "fierté gay". Sinon (ré)écoutez les propos de votre respectueux invité au Point.

    Sauf votre respect,

    Jean-Philippe Delorme

  • Michel Rheault
    Inscrit
    samedi 20 septembre 2003 16h04
    La poutre dans l'oeil...du voisin!
    Madame Bombardier n'en découdra donc jamais de s'amuser, en se payant la tête de ceux et celles qui, à sa suite, se gargarisent des "mots", pour contrer les "maux" linguistiques de la vile population des gens d'une génération qui n'est pas la sienne.
    L'heure des «collèges classiques» et des «écoles normales» de bonnes soeurs est d'un autre temps....elle ne sait que trop!

  • Rene Crescent
    Inscrit
    lundi 29 septembre 2003 23h54
    Un peu plus de générosité, S.V.P.
    Chère madame,

    Je suis une de vos lecteurs assidus. Vos commentaires sont intéressants pour les idées qu'ils présentent et les réflexions qu'ils suscitent. On peut être d'accord ou pas (sur une vingtaine de chroniques par année, on ne peut pas tout aimer); ce n'est pas vraiment important. J'ai plus d'intérêt à écouter le point de vue d'autrui qu'à faire triompher le mien au nom d'une possession illusoire de la Vérité.

    Je salue toute personne qui fait l'effort (car c'est un effort) d'articuler une pensée un tant soi peu abstraite sur des problèmes complexes, en autant qu'elle soit honnête et qu'elle veuille contribuer au bien de tous les individus de la société. Que mes propres discussions ne servent qu'à inviter mon prochain à s'exprimer, cela me suffit. Cela ne m'empêche aucunement d'avoir des opinions bien arrêtées.

    À partir de cette perspective, je vois dans votre chronique sur les maux des mots est une tentative méritoire de commenter la tendance hyperbolique du discours télévisé contemporain. Je suis dans l'ensemble d'accord avec vos observations. Cette tendance est le reflet du besoin de «faire choc» pour des médias condamnés à devoir accrocher les téléspectateurs pour constituer des cotes d'écoute. Elle porte toutefois le germe de sa propre «irrelevance»: si la population reconnaît éventuellement que les médias présentent une image hyperbolique de la réalité, elle s'en détachera pour réserver son attention à la vrai fiction. Au moins celle-ci n'est pas prétentieuse d'objectivité, de vérité ou de réalité.

    Ceci dit on ne peut pas ne pas constater la coïncidence entre l'entrevue du 9 septembre et le propos de cette chronique. Je doute que vous ayez apprécié que malgré votre honnêteté et votre sincérité que je n'accepterai jamais de mettre en doute ou de discuter, votre interlocuteur lors de l'entrevue vous ait plus ou moins traitée d'homophobe.

    Était-ce une hyperbole? Possible. Était-ce une injure? J'espère que non mais je n'en suis pas certain (vous êtes agressive mais vous n'êtes pas une harpie comme il l'a dit par après!) Toutefois, sur un plan strictement objectif, je dois dire que le qualificatif d'homophobe collerait à une personne aux opinions semblables aux vôtres. Pour fins d'illustration et que Dieu me garde du péché d'exagération, on est par définition raciste si on a une attitude différente envers son prochain pour raison de race, antisémite si on agit de même avec les juifs, macho pour les femmes, etc.

    Faire des distinctions ségrégationnistes étant dans la nature de l'être humain, on ne devrait se refuser ces constatations quand elles sont personnelles mais apprendre à vivre avec de manière à ne pas nuire à son prochain. On peut avoir des raisons valables de réserver le mariage aux hétéros, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'une ségrégation.

    Je pense que vous avez été victime de votre propre style. Vous aimez la polémique, la discussion vive. Mais vous receviez quelqu'inconnu à la télévision. J'aurais aimé mieux comprendre vos idées et les siennes. Cela aurait pris un peu plus de générosité de part et d'autre pour l'opinion d'autrui. On aurait peut-être pu apprendre quelque chose. On a eu le droit à la place à un mauvais combat de boxe où l'inconnu «a survécu» avec les honneurs. C'est peut-être la formule de cette partie du Point mais elle vous a mal servie dans ce cas-ci.

    On aimerait un attitude plus posée dans ce grand débat comme dans tout autre mais pour ne relever qu'un seul exemple, quand le Vatican sonne le coup d'envoi en proclamant l'homosexualité comme une perversion et que Le Petit Robert associe par le mot perversion, l'homosexualité à la bestialité, la pédophilie, la nécrophilie et j'en passe plusieurs, on ne peut pas dire que le Vatican fait dans la dentelle en matière de pensée nuancée et généreuse. Que cela échauffe les tempéraments et tende à ranger dans le camp des ennemis du bien les amis de la pensée nuancée quoique opposée au mariage gai, doit-on s'en étonner? Je pense que vous n'auriez pas dû défendre à la télévision (médium tyrannique pour son manque de nuance) les positions des opposants au mariage gai. Vous valez infiniment mieux que ces bigots de l'Alliance canadienne, Mgr Henry et les autres véritables homophobes plus ou moins avoués.

    Cordialement

  • Marie-France Legault
    Inscrit
    vendredi 21 novembre 2003 09h49
    Le mariage hétéro, ségrégation?
    Monsieur Drouin, vous charriez! Le mariage réservé aux hétéros n'est pas une ségrégation mais une conséquence normale de l'existence de deux sexes. Il faudrait quand même pas nier l'existence de deux sexes, se mettre la tête dans le sable, ignorer totalement cette réalité. Cette réalité admise par toutes les civilisations, religions, cultures.

    Que faites-vous du principe de l'altérité?
    Vous qui employez des "grands" mots pour faire étalage de votre culture, savez-vous ce qu'est l'altérité?

    Narcisse qui contemple son image dans l'eau d'une fontaine, et qui est en amour avec lui-même, ça vous dit quelque chose?
    Un petit effort, lâchez le vocabulaire pédant, et arrêtez-vous un instant.

    Narcisse; mythologie. Fils d'un fleuve divinisé et d'une nymphe célèbre par sa beauté.
    Méprisant l'amour, il fut séduit par sa propre image réflétée par l'eau d'une fontaine, et se laissa mourir de ne pouvoir la saisir. A l'endroit même de sa mort, poussa une fleur qui porte son nom.
    réf. Le petit Larousse page 1545

    "méprisant l'amour"=refusant cet amour en dehors de lui.

    se "laissa mourir"=abandonna la richesse de l'altérité, se referma sur lui-même.

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