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    Archéologie du cynisme politique

    Depuis le premier débat des chefs télévisé, en 1962, il y a eu un glissement vers la politique formatée et le journalisme d’opinion

    12 novembre 2012 | Stéphane Baillargeon | Médias
    En 2003, Bernard Landry (PQ), Mario Dumont (ADQ) et Jean Charest (PLQ) s’affrontaient au cours d’un débat télévisé.
    Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir En 2003, Bernard Landry (PQ), Mario Dumont (ADQ) et Jean Charest (PLQ) s’affrontaient au cours d’un débat télévisé.
    Pour en savoir plus
    Certains détails révèlent l’essentiel. Le 11 novembre 1962, il y a tout juste 50 ans, lors du premier débat des chefs télévisé de l’histoire canadienne, le spectateur a vu à cinq reprises Daniel Johnson père, de l’Union nationale, tenter de couper la parole à son homologue libéral Jean Lesage, même si son propre micro était fermé, comme le voulait alors la règle du jeu.

    En 2003, pendant le débat d’une durée similaire, les adversaires Mario Dumont (ADQ), Jean Charest (PLQ) et Bernard Landry (PQ) se sont mutuellement interrompus à 175 reprises. Ce qui fait 35 fois plus. Ce qui fait aussi beaucoup pour résumer la dérive sauvage, agressive et non policée des débats politiques dans notre société hypermédiatisée.


    Le drôle de compte a été fait et bien fait par le jeune historien Olivier Côté, docteur de l’Université Laval, spécialiste de la mise en récit de l’histoire à la télévision, pour une recherche publiée ce printemps dans le cadre d’un stage réalisé à l’Assemblée nationale grâce à la Fondation Jean-Charles Bonenfant. « Pour moi, l’agressivité croissante des échanges contribue à étendre l’attitude désabusée, surtout de la part des citoyens moins intéressés par la politique, explique M. Côté en entrevue téléphonique au Devoir. J’avais à produire un essai et j’ai donc voulu comprendre en quoi le discours politique et la couverture médiatique de ce discours génèrent du cynisme. »


    Vaste sujet. L’étude intitulée Politiciens, médias et cynisme politique des citoyens s’appuie donc sur la comparaison du discours politique et des couvertures médiatiques des débats des chefs québécois de 1962 et 2003. Dans les deux cas, les échanges ont réellement compté en renversant des tendances de l’électorat. « Je suis parti d’un monde qui commence à intégrer la télé à un autre où le dispositif médiatique est beaucoup plus élaboré. Il faut comprendre qu’en 1962, la télé devient un média de masse. Ce média a changé le rapport à la politique. »


    Et comment ! M. Côté propose plusieurs « constats frappants » en comparant la politique en noir et blanc des tubes cathodiques à celle en couleur de nos multiples écrans plats :


    Le flou s’accentue : « Autant en 1962 qu’en 2003, le discours politique présente des aspects ambigus ou désorientés, dit M. Côté. Le discours revalorise les promesses vagues, désorientées sans prise concrète sur les promesses ou les modalités d’application des promesses. Mais il y a une accentuation très claire de ces promesses creuses entre les deux périodes. » On connaît très bien cette langue de coton qui parle pour ne rien dire, ou presque, avec des phrases du genre : « Nous allons donner à la population l’occasion de se faire entendre. »


    La parole s’appauvrit : « En 1962, un vocabulaire plus riche, plus technocratique affirme l’autorité du politicien sur un sujet donné, dit M. Côté. En 2003, on passe à un discours beaucoup plus accessible. » Il rappelle que le documentaire À hauteur d’homme sur la campagne d’alors de Bernard Landry montre ses conseillers lui demander de simplifier son discours. « Je ne suis pas prêt à dire que cette simplification génère du cynisme, dit toutefois le chercheur. Je remarque, c’est tout. »


    Le mimétisme par sondage s’amplifie : « En 2003, M. Charest dit que sa priorité c’est la santé, sans oublier la famille et l’éducation tandis que M. Landry propose plutôt la famille, l’éducation et la santé, explique M. Côté. Ce centrisme autour de positions populaires peut plaire, mais accentue l’idée que tous les partis sont pareils tout en aliénant une frange de l’électorat qui veut des politiciens francs capables s’assumer des positions divergentes. » Il note qu’au débat d’août dernier l’attitude honnête et transparente de Françoise David de Québec solidaire a plu justement parce qu’elle ne se positionnait pas dans un « mimétisme des valeurs par sondage qui valoriserait encore le flou ».


    Le triste jeu se joue à deux. Le journalisme lui-même alimente le cynisme généralisé et, là encore, le jeune savant aligne les mutations éclairantes :


    L’opinion double l’information. M. Côté a calculé qu’en 1962, les articles « producteurs de faits » sur le débat comptaient pour 82 % du lot dans La Presse et 73 % dans Le Devoir. En 2003, la tendance se renverse alors que les textes d’opinion (caricatures, éditoriaux, chroniques, commentaires des électeurs, etc.) sur le débat récoltent 75 % du lot dans La Presse et 60 % du total au Devoir. « En 1962, j’observe ce que j’appelle affectueusement une absence d’interférence journalistique, dit le chercheur. Le discours est reproduit tel quel et la perspective critique, quand elle s’exprime, se veut plutôt déférente. Il y a un respect inhérent des journalistes pour la classe politique. En 2003, Le discours des journalistes passe à l’avant-plan. Les commentateurs contrôlent le jeu médiatique. Cette année, l’autocar de TVA qui couvrait la campagne électorale affichait en très gros la tête des animateurs-vedettes. »


    La stratégie obsède. La tyrannie du commentaire teinte énormément la lecture du débat politique en mettant beaucoup l’accent sur la stratégie de coulisse (le strategic framing), la mécanique de la politique, disons les moyens plutôt que les fins. Le commentateur devient une sorte de gérant d’estrade de la joute qu’il décortique comme telle, parfois au détriment de l’essentiel : les idées, les opinions, les valeurs. « Le journalisme d’opinion s’intéresse moins aux enjeux qu’aux stratégies qui sous-tendent chaque action des politiciens, dit M. Côté. Ce cadrage réducteur suppose un caractère malicieux et de l’opportunisme de la part des politiciens. Une exposition prolongée à ce genre de couverture finit par susciter du cynisme. »


    Alors que faire ? Olivier Côté n’a pas de solution miracle. Il note que les politiciens et les journalistes s’accusent mutuellement de générer le cynisme, la cassette et les chicanes des uns (on répète : 175 interruptions au débat de 2003…) stimulant la couverture de confrontation et l’obsession stratégique des autres. « Les politiciens et leurs conseillers devraient admettre le problème et procéder à un sérieux examen autocritique, conclut l’historien. Les médias, eux, devraient davantage opter pour un journalisme civique d’enjeux revalorisant le contenu. »

    En 2003, Bernard Landry (PQ), Mario Dumont (ADQ) et Jean Charest (PLQ) s’affrontaient au cours d’un débat télévisé. Le 11 novembre 1962, il y a tout juste 50 ans, a eu lieu le premier débat des chefs télévisé de l’histoire canadienne entre Jean Lesage et Daniel Johnson père.
     
     
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