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Le reporter, son média, le financement et une ampoule

Une étude suggère que le mode de financement d’un média influence sa couverture électorale

13 octobre 2012 | Stéphane Baillargeon | Médias
Une mêlée avec Josée Verner, lors de la campagne électorale fédérale de 2008, qui fait partie de l’échantillon observé par l’enquête.
Photo : Louise Bilodeau Le Devoir Une mêlée avec Josée Verner, lors de la campagne électorale fédérale de 2008, qui fait partie de l’échantillon observé par l’enquête.

Il faut combien de reporters pour changer une ampoule ? La question est évidemment mal posée : les reporters ne changent rien du tout, ils rapportent objectivement, c’est tout.


Heu, est-ce bien le cas, sérieusement ? Une étude sur la couverture de récentes campagnes électorales fédérales montre que les médias biaisent leur couverture en faisant plus ou moins de place aux enjeux ou à la course elle-même. Les reportages eux-mêmes glissent plus ou moins vers le commentaire éditorialisant, ou, enfin, ce qui s’en rapproche.


Banal ? Évident ? Nenni, nenni, parce que l’étude ose en plus lier ces différentes orientations journalistiques au mode de financement des entreprises médiatiques. L’étude note alors que les médias publics (en clair, Radio-Canada) s’attardent plus à la couverture des enjeux de la campagne tandis que les médias privés (en fait, TVA) mettent plus l’accent sur la course elle-même, la compétition quoi, telle qu’exprimée par exemple dans les sondages. En plus, les premiers bulletins proposent un contenu plus descriptif alors que les seconds se permettent plus d’« énoncés orientés », des commentaires, quoi.


« Le mode de financement d’un média influence sa couverture », résume Philippe Marcotte, coauteur de l’étude intitulée L’influence du mode de financement des médias audiovisuels sur le cadrage des campagnes, qui paraît dans le dernier numéro de la Revue canadienne de science politique. « La radio de Radio-Canada, par exemple, qui est totalement financée par les fonds publics, a moins de pression que TVA. La différence semble plus marquée avec RDI qui s’inscrit encore moins dans la concurrence et la recherche de publics. »

 

La course et les enjeux


L’enquête s’appuie sur 2000 « unités » de nouvelles (reportages, brèves ou analyses) diffusées par certains réseaux de télé et de radio francophones pendant les campagnes électorales fédérales qui ont précédé les élections de janvier 2006 et d’octobre 2008. Le matériel représente plus de 60 heures de journaux télévisés (TVA, RDI, télévision de RC) et de radiojournaux (Première chaîne). Ce corpus a été constitué par le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval à la demande de Radio-Canada afin de vérifier, dans un premier temps, l’impartialité de sa couverture. La nouvelle enquête comparative se veut toutefois complètement indépendante.


Philippe Marcotte, étudiant au doctorat à l’Université Laval et à Paris II, travaille avec le professeur Frédérick Bastien de l’Université de Montréal. Les chercheurs classifient les « unités » d’information en fonction du cadrage, des sujets traités quoi, notamment les enjeux, la course électorale elle-même, les attaques partisanes et la personnalité des candidats. Les deux premières variables s’avèrent particulièrement éclairantes. Dans le cas des enjeux, le reportage parle des programmes par exemple ; dans le cas de la course, il s’attarde plutôt à la stratégie électorale et à la compétition entre les partis ou les candidats.


Et alors ? En 2008 par exemple, TVA privilégie davantage la course (58 %) que les radiojournaux (40 %). La télé privée se concentre aussi beaucoup moins sur les enjeux (12 %) que les trois autres médias d’État, le Téléjournal de 22 h (26 %), le Téléjournal de 17 h à RDI (25 %) et les radiojournaux (38 %).


L’enquête tient aussi compte du traitement de l’info en s’attardant cette fois aux « énoncés orientés ». Dire qu’un sondage révèle une baisse des intentions de vote pour le Bloc québécois, mettons, c’est une chose ; ajouter que le Bloc « s’effondre dans les sondages », c’en est une autre.


Dans ce cas aussi les médias se distinguent. Toujours pour l’élection de 2008, les chercheurs comptent 2,2 énoncés orientés par tranche de deux minutes dans les radiojournaux de RC, 3 à RDI, 4 au Téléjournal et 4,6 à TVA Nouvelles. Les données montrent aussi que le glissement vers le commentaire est plus fréquent quand les journalistes parlent de la course au lieu des enjeux.

 

Un marxisme naïf ?


En conclusion, l’article savant rappelle la distinction entre le travail des journalistes « experts » et celui des reporters, les premiers étant plus naturellement enclins à passer du factuel au normatif, sans toutefois élaborer sur ce point. Au contraire, la question essentielle à poser ne concernerait-elle pas l’orientation idéologique de ces « énoncés orientés » ?


« À aucun moment je n’ai été en mesure de dire que l’opinion du journaliste transparaît et s’il vote de tel côté, répond M. Marcotte. Peut-être que l’analyse de la couverture de la crise étudiante mènerait à une autre conclusion. On pourrait aussi faire l’examen des émissions d’affaires publiques et obtenir d’autres résultats. Mais dans le cas des campagnes électorales, les journalistes [des bulletins] ne traversent pas la frontière de l’opinion. »


Très bien, seulement, il faut revenir alors à l’autre question essentielle : en quoi ces couvertures dépendent-elles des types de financement des médias ? Les chercheurs se soumettent-ils à une sorte de marxisme naïf où la propriété des moyens de production de l’information détermine grossièrement le traitement de l’info ?


« Quand on dit qu’il y a plus d’énoncés orientés là où il y a plus de concurrence, on veut juste noter que les journalistes tiennent des propos plus percutants, plus critiques, avec un peu plus de valeur ajoutée, réplique finalement le doctorant Marcotte. Ce qui n’a rien à voir avec une quelconque manipulation de l’information ou la défense d’intérêts des propriétaires, par exemple. Nous n’avons pas fait l’analyse sous cet angle. Ce que nous disons, c’est que certains médias misent sur le caractère punché d’une information. Il faut que ça bouge, dire que telle chose a du bon ou du mauvais au lieu de se contenter de rapporter. Ça prend de la valeur ajoutée. Le meilleur exemple, c’est quand les journalistes disent que tel politicien vient de faire une gaffe avec telle déclaration au lieu de laisser le public décider si c’en est une. C’est dans ce sens que nous faisons un lien entre le mode de financement et le ton de la couverture. »


Les savants non plus ne changent pas le monde. Ils rapportent, c’est tout…

 
 
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