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    Longueurs d’ondes

    Pourquoi les formats radiophoniques ont-ils tous rapetissé ? Mais est-ce bien le cas ?

    6 octobre 2012 |Stéphane Baillargeon | Médias
    Si tous les médias souffrent de la maladie de la vitesse, les symptômes semblent encore plus tristes à la radio.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Jean-Pierre Muller Si tous les médias souffrent de la maladie de la vitesse, les symptômes semblent encore plus tristes à la radio.
    Du bon usage de la lenteur. Un exemple : l’émission Aux premiers temps de la chrétienté diffusée à Radio Ville-Marie, le mardi soir et le dimanche matin. Le sujet : l’origine et le développement du christianisme pendant ses trois premiers siècles. La formule : un animateur (Normand Cazelais) reçoit un savant (son cousin Serge Cazelais) et le questionne pour vulgariser une matière fascinante mais complexe. Le résultat : franchement intéressant ; enfin, si on fait l’effort d’écouter patiemment pour se faire expliquer par exemple comment traduire le mot hébreu « besherit », premier mot de la Bible, clef de voûte de la philosophie, de l’éthique et de la tradition ésotérique juives. Au total, l’analyse des racines de notre temps devrait s’étendre tout l’automne, sur des heures et des heures. Tempo giusto !

    Cette patience tranche avec l’accélération et la compression du temps comme de l’espace médiatique partout ailleurs. Le formatage généralisé précipite et condense dans le moule les nouvelles, les reportages, les interviews, les analyses, les commentaires. Et si tous les médias souffrent de cette maladie de la vitesse, les symptômes semblent encore plus tristes à la radio.


    Qu’une chaîne d’information continue consomme l’info boulimiquement, ça se comprend. Que les nouveaux médias carburent au présentisme, rien de plus normal. Par contre, quand la radio se soumet aux diktats de l’instantané en bousculant ses bonnes vieilles habitudes à mélanger le court et le long, le rapide et le patient, on comprend que la gangrène s’étend.


    Mais est-ce bien le cas ? « La vraie réponse franche à cette question, c’est : je ne sais pas », dit la professeure de journalisme de l’UQAM Chantal Francoeur, spécialiste de la radio, elle-même une ancienne reporter de ce média. « D’après moi, ce n’est pas chronique. On est beaucoup dans des phénomènes de mode, et la situation varie beaucoup en fonction des personnes en place (les animateurs, les réalisateurs, les journalistes et les patrons), mais aussi en fonction des budgets et même de l’actualité. C’est difficile de se battre contre la commission Charbonneau, ou les élections, ou une grève étudiante, ou les Olympiques… »


    Mario Gauthier, réalisateur à l’ex-Chaîne culturelle de Radio-Canada, se fait beaucoup plus sévère. « Les formats rapetissent, c’est indéniable, dit-il. Je ne sais pas si c’est l’influence américaine du topo très serré qui a fini par éroder cette idée plus française de l’entretien prolongé. C’est peut-être aussi un déni culturel d’une certaine forme de pensée. Je situerais l’enjeu dans cette tension, sans pouvoir trancher. En tout cas, il faudrait qu’un chercheur réfléchisse à tout cela pour nous expliquer ce qui s’est passé depuis une vingtaine d’années, pourquoi, sous le couvert de compressions budgétaires, on donne de moins en moins de place aux longs formats. »


    Mais pourquoi sont-ils même si nécessaires ? Les deux pros de la radio répondent en liant le contenant et le contenu. Mme Francoeur donne l’exemple des silences parlant que permettent d’introduire les plus longs reportages. M. Gauthier lie carrément la forme longue et la réflexion.


    « Depuis une quinzaine d’années maintenant, on considère que la radio est essentiellement “ un service ” (c’est une des marottes de Radio-Canada, en tout cas) et, pour cette raison, le contenu doit être assimilable sans effort, écrit au Devoir M. Gauthier parallèlement à l’entretien téléphonique. On y cultive donc implicitement le préjugé selon lequel un “ contenu d’idée ” est a priori élitiste, parce que jugé trop dense, trop “ pointu ”, et aussi “ non radiophonique ”. En posant des jugements de valeur de ce type, on écarte du coup tout regard critique sur les spécificités propres à ce média et on sous-estime l’habileté de ses artisans à rendre ce type de contenu “ accessible ”. Il y a des exceptions à cette “ règle ”, mais elles me semblent, pour l’heure, marginales. »


    Internet à la rescousse


    Le Web permet de compenser. D’abord, il donne accès à de longues et formidables productions étrangères, dont l’exemplaire et surélevée programmation de France Culture. Des sites autonomes, non affiliés à des services publics, en rajoutent encore et toujours. M. Gauthier pointe vers Le Globe sonore, qui relaie notamment les émissions du professeur-essayiste Jean Larose. À sa dernière mouture, il s’entretenait avec Pierre Ouellet. M. Gauthier cite aussi Ubuweb, un « vieux site », fondé en 1996, où se concentrent des fichiers sur une foule de sujets d’avant-garde : la musique, le cinéma, la danse, la poésie sonore.


    « Avec le Web, on approche de l’utopie de Bertolt Brecht, qui espérait la création d’une radio participative, d’une radio où l’auditeur parlerait, commente la professeure Francoeur. On approche de ce rêve avec certaines productions extraordinaires. » Elle cite l’exemple du documentaire Les réfugiés oubliés de Radio-Canada, sur les Palestiniens de Beyrouth, une création récente maintes fois primée qui compose une sorte de symphonie multimédia où le son joue un rôle central. Elle cite aussi 22 vues, sur les conflits étudiants, une autre production multimédia de Radio-Canada, et les « exemples remarquables » de Mario Proulx qui a orchestré les séries Vivre autrement, Vivre jusqu’au bout et Une enfance pour la vie.


    Il y en a eu d’autres récemment, sur René Lévesque, la Révolution tranquille, Luc Plamondon, Michel Tremblay ou les enfants de la Crise d’octobre. Seulement, la série ne constitue pas la seule grande forme et les budgets semblent manquer pour en produire encore à la pelle.


    « Il y a de l’avenir à la radio pour les longs formats, corrige malgré tout la professeure en misant encore sur Radio-Canada. La radio ne coûte presque rien. C’est un compagnon extraordinaire et généreux qui laisse beaucoup d’espace à l’auditeur. Tout ce que ça prend, ce sont des idées, des thèmes et des gens pour s’en occuper. Je pense que parfois, pour toutes sortes de raisons, le format long s’endort et que parfois, pour d’autres raisons, il se réveille. »













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