Transaction Bell-Astral - Inquiétante concentration de contenu
Bell aura le contrôle sur environ 80 % des montants dédiés à l’acquisition de contenu des chaînes spécialisées francophones au pays. Au Canada, Bell encaisserait environ 40 % des redevances des chaînes spécialisées pour plus d’un milliard de dollars et 45 % des recettes publicitaires de celles-ci. Les chaînes spécialisées francophones sont d’ailleurs celles dont l’écoute a le plus progressé au cours des dernières années alors que les stations généralistes ont vu leur auditoire fléchir.
Au Québec, Bell détiendrait 8 des 10 chaînes spécialisées et payantes francophones les plus fréquentées. De plus, en tenant compte des chaînes anglophones, Bell disposerait de 63 % de l’auditoire français et anglais des chaînes spécialisées au Québec. Enfin Bell serait le plus important propriétaire de stations de radio au Canada, avec 117 stations, dont 99 stations musicales. On est donc assez loin de l’affirmation de Bell qui prétend par cette acquisition simplement être en mesure de concurrencer les autres joueurs du marché québécois.
Asymétrie de marché
Il faut savoir que plusieurs des chaînes spécialisées d’Astral sont des constructions du CRTC qui leur a octroyé un monopole thématique ou la distribution obligatoire. Toutes bénéficient par ailleurs de l’accès à des redevances prélevées par les entreprises de distribution (EDR). Ceci crée une asymétrie de marché face aux chaînes généralistes qui sont d’importants fournisseurs de contenu canadien original, mais qui n’ont pas accès aux redevances.
Or, en plus de ces revenus, les chaînes spécialisées perçoivent également des recettes publicitaires dont elles peuvent moduler les tarifs pour attirer des annonceurs, grâce aux revenus tirés des redevances. Ces multiples avantages font en sorte qu’Astral a réalisé une marge bénéficiaire de l’ordre de 38 % lors de son dernier exercice. Déjà propriétaire de nombreuses chaînes spécialisées au Canada, Bell bénéficierait donc, par l’acquisition d’Astral, de ces profits à caractère monopolistique pour étayer ses stratégies sur le marché canadien.
Grâce à sa position dominante sur le marché canadien des médias, Bell pourrait ainsi devenir un guichet dominant pour les annonceurs, étant en mesure, grâce au volume de sa demande et aux redevances de ses multiples chaînes spécialisées, de leur offrir des tarifs au rabais. Cette pression à la baisse sur les tarifs aurait pour effet de réduire les recettes publicitaires des autres concurrents et d’affaiblir leur position dans le marché.
Bell pourrait ainsi, grâce à la rentabilité des chaînes spécialisées, interfinancer ses autres services offerts aux consommateurs et mener ainsi une concurrence déloyale aux autres acteurs du marché des télécommunications et de la radiodiffusion. Bell pourrait par exemple offrir des forfaits pour l’ensemble de ses services qui défieraient toute concurrence.
Avec un très large portefeuille de contenu, Bell serait dans une position exceptionnelle pour offrir des contenus protégés sur toutes ses plateformes électroniques et en particulier à ses abonnés sans fil et ainsi récupérer des revenus publicitaires supplémentaires sur le marché en pleine croissance du mobile.
Position dominante
L’étendue du contrôle qu’exercerait Bell soulève donc un défi majeur pour les autorités réglementaires (le CRTC, mais aussi le Bureau de la concurrence). Le modèle d’intégration verticale par lequel une entreprise de télécommunications détient aussi du contenu qu’elle va distribuer sur ses diverses plateformes comporte divers avantages aux yeux du CRTC.
Ce n’est donc pas le modèle d’affaires de Bell qui est en cause ici, mais plutôt sa position dominante sur le marché, qui non seulement pose un problème majeur de concurrence, mais va aussi contre certains des principes soutenus par le régulateur. L’ensemble Bell-Astral dominerait pour les achats auprès des fournisseurs de contenu canadien des droits de diffusion de programmation anglaise et française. La forte concentration de contenu soulève la question de la diversité des voix et de l’accès du public à du contenu diversifié et de qualité. Il y a aussi la protection des consommateurs qui devraient être en mesure de choisir librement leurs médias à des prix abordables grâce à une saine concurrence.
Dans de tels cas, les autorités demandent parfois à une entreprise qui fait des acquisitions importantes de se défaire de certains actifs pour éviter un effet dominant sur un marché. Toutefois, dans le cas de Bell, l’effet de domination découlant de l’achat d’Astral est tellement omniprésent dans l’ensemble de l’économie médiatique que les autorités devraient tout simplement bloquer la transaction. On excède en effet de beaucoup les 35 % de présence dans un marché généralement considérés comme acceptables par les autorités réglementaires.
Dans la mouvance d’une déréglementation du secteur des médias et d’une concurrence internationale accrue à travers les plateformes électroniques, Bell possède déjà dans sa forme actuelle les actifs et tous les atouts nécessaires pour faire face à cette concurrence étrangère. En fait, l’achat d’Astral par une autre société qui n’a pas de position importante dans ce marché serait probablement la solution appropriée pour la santé de ce secteur tant au Québec et qu’au Canada.








