Pour en finir avec la dictature de l’instant
Après avoir succombé à l’urgence d’exister sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes cherchent maintenant à renouer avec le réel
Après trois ans passés à commenter, partager, s’offusquer, aimer et « pomper » en 140 caractères, comme elle dit, celle qui se présentait en ces lieux sous le pseudonyme Lycheeland, a prévenu ses amis puis ordonné au réseau de microclavardage d’effacer définitivement son compte. Fini les petites phrases assassines, les montées de lait autour des déclarations de l’un ou de l’autre, les commentaires sur les oiseaux au printemps, sur les mojitos partagés avec ses amis ou sur la dure vie de cycliste en milieu urbain. Arrivée au bout de ses quelque 10 000 tweets livrés avec hyperactivité à ses 2000 abonnés, l’accro au réseau a eu envie de se soustraire aux impératifs de ce réseau chronophage. Et elle l’a matérialisée.
« Je ne le regrette pas, lance en souriant la jeune trentenaire rencontrée cette semaine sur une terrasse de Montréal. Twitter occupait une bonne partie de mes journées et la plupart de mes conversations autour d’un verre avec mes amis. Je sentais l’obligation d’interagir et de commenter ce qui se passait sur ce réseau et cela a fini par devenir pesant. Quand j’ai pris conscience que je n’étais pas obligée d’être là, que j’y entretenais des rapports sociaux plutôt superficiels, mais aussi que la fille calme et réfléchie que je suis s’emportait régulièrement sur ce réseau en envoyant des messages écrits en majuscules, j’ai tout débranché. »
À contre-courant. Dans les dernières années, s’ils ont répondu sévèrement à l’urgence d’exister induite par les réseaux sociaux, désormais, plusieurs adeptes de ces nouveaux espaces de socialisation semblent, tout comme Mme Lavoie, chercher à en prendre leurs distances.
C’est le cas du journaliste français Nicolas Delesalle qui, au milieu de l’été, a lui aussi décidé de renoncer définitivement à son existence numérique pour mieux recommencer à « infiltrer la vraie vie ». « Terminé l’obligation de faire des bons mots, de partager les bons plans, les liens, les articles, de raconter des histoires, réagir, commenter, croiser le fer, tailler le verbe en cent quarante caractères ciselés, [terminé aussi] le devoir d’ironiser », a-t-il écrit en guise de testament dans les pages du magazine Télérama où, explique-t-il au Devoir, il « aspire » désormais « à une forme d’oubli » numérique. « Je retourne dans la forêt au bord de la rivière et j’écoute pousser ma barbe dans le vent tiède du monde réel ».
Sortir du virtuel pour reconquérir les univers matériels, à l’ère du tout à l’ego, amplifié par les Twitter, Facebook, Pinterest et consorts, le geste est bien sûr étonnant. Il serait aussi salvateur, selon le responsable des réseaux sociaux de l’agence Reuters, Matthew Keys, qui lui aussi au début de l’été a fui Twitter pour de bon après l’avoir nourri méthodiquement et maladivement pendant des années. « J’ai été aspiré par ce réseau, a-t-il résumé en juillet dernier dans une entrevue au magazine Adweek. J’ai aimé ça, mais il fait pendre une pause. Je n’ai jamais aussi bien dormi dans les dernières semaines que dans les quatre dernières années. »
Aspiré. Catherine Lavoie partage ce sentiment en se souvenant des moments où elle planifiait à l’avance les messages qu’elle allait envoyer sur le réseau en plus d’anticiper les réactions que cela allait susciter. « Quand tu fais ça, ça veut dire qu’il est temps que tu débarques », résume-t-elle. « Comme Twitter est un réseau public, j’étais aussi préoccupée par l’image de moi que mon compte pouvait exposer. J’effaçais d’ailleurs beaucoup de tweets que je trouvais insignifiants et tout ça commençait à m’énerver. Aujourd’hui éloignée du réseau [elle a toutefois conservé son compte Facebook pour rester en lien avec sa famille, explique-t-elle], je suis plus critique face à cette socialisation numérique, et physiquement, je me sens également beaucoup mieux ».
Effets pervers
La science explique d’ailleurs ce phénomène par la surcharge informationnelle, et surtout par ses effets pervers, qui viennent avec cette socialisation en réseau. C’est que l’accélération des communications, l’instantanéité des échanges liés à Twitter, à Facebook, aux textos, l’impression d’être devant un fil continu d’information en tout genre, qu’il faut nourrir pour qu’il nous nourrisse, n’est pas sans nuire aux utilisateurs. « C’est une vraie souffrance », a résumé il y a quelques jours dans une dépêche de l’AFP la spécialiste de « l’infobésité », comme on dit, Caroline Sauvajol-Rialland, de l’Université catholique de Louvain en Belgique. « Cela met les personnes en situation d’angoisse constante, de frustration, parce qu’elles n’arrivent pas à suivre ce flot continu, et du coup, entraîne un sentiment d’impuissance et un fort stress », le tout en alimentant un incroyable paradoxe, d’ailleurs : « Nous sommes à la fois des récepteurs et des utilisateurs d’information, mais également des émetteurs, donc à la fois les premières victimes de cette surcharge, mais aussi les principaux acteurs. »
Pour la sociologue Madeleine Pastinelli, de l’Université Laval, l’effet de surcharge d’information est réel, mais il n’est pas en train d’induire une désaffection massive des réseaux sociaux, comme pourraient le laisser croire ces quelques cas de « suicides numériques ». « Ce sont des gestes signifiants, mais ils sont anecdotiques, lance-t-elle à l’autre bout du fil. Les réseaux sociaux s’inscrivent dans la vie quotidienne à travers une multitude de pratiques. Il y a une invention, un apprentissage des règles du jeu social, qui sont en mutation, et cet apprentissage, pour certains, ne se fait pas sans douleur », ajoute l’universitaire. « Cela fait que l’on s’investit dans cette vie sociale en ligne par épisodes, selon ce qui se passe dans notre vie hors ligne ».
Nicolas Delesalle semble d’ailleurs un peu le confirmer. « Je profite de ma mort : je pète le feu », a-t-il écrit pour dire au revoir à ses 6500 abonnés. « Je ne suis plus en permanence le nez sur mon smartphone à vérifier les dernières infos […], à batailler avec des ombres. Chose remarquable, je suis même capable de suivre une conversation jusqu’au bout à la terrasse d’un café. Un clic a suffi. Je suis vivant ». Et il conclut : « Et je peux donc revenir quand il me plaira »… ou quand le besoin d’exister dans des espaces qui cultivent l’urgence de le faire lui reviendra.








