#chroniquefd - La grossièreté érigée en argument
Sale temps pour l’art du débat dans les univers numériques. À grands coups d’attaques personnelles et de commentaires à la frontière de la diffamation, les tensions sociales des derniers mois ont confirmé une tendance sur le point de devenir lourde en format 2.0 : la grossièreté, l’incivilité, en plus de s’épanouir dans les nouveaux espaces de communication, semblent de plus en plus érigées en arguments dans les débats en cours. Et tout ça, finalement, serait dommageable tant pour la société que pour la santé mentale de ceux et celles qui s’y exposent. Rien de moins.
Ce n’est pas nous qui le disons, c’est un professeur de psychologie de l’Université du Texas - Art Markman, pour ne pas le nommer - dans un papier de la revue Scientific American publié la semaine dernière. L’article se penche sur un phénomène similaire en train de miner le terrain des idées au pays de Barack Obama. Là-bas, la campagne présidentielle, la réforme du régime de santé public ou encore les incessants débats sur le contrôle des armes à feu font sortir le goujat 2.0 de sa tanière et laissent percoler dans l’espace public numérique tous ces commentaires orduriers qui, ici, alimentent ce que l’on appelle, par politesse et doux euphémisme, la « polarisation du débat ».
En ce moment, en ligne, dit Markman, on assiste à une montée en puissance de commentaires « extrêmement agressifs, qui n’apportent pas de solutions aux problèmes ». Or, à trop s’exposer à ce type d’échanges barbares et improductifs, l’humain pourrait finir par sombrer dans une certaine solitude en développant le sentiment que personne ne l’écoute, ajoute-t-il. Un sentiment de rejet, une impression d’être dans un cul-de-sac qui, au final, ne fait de bien à personne, ni sur le plan collectif, ni sur le plan individuel, estime le spécialiste de la psyché.
Selon lui, les conditions propices au développement de cette dépression collective sont largement réunies dans les univers numériques, où l’incivilité se nourrit d’un apparent anonymat et de sa conséquence directe : dans ce contexte, l’internaute en colère se sent moins responsable de ses impolitesses, y compris celles qui ciblent des personnalités publiques, des politiciens à qui, pourtant, dans les mondes non numériques, il se serait adressé avec un peu plus de déférence.
La distance favoriserait la grossièreté, chez certains éléments de la twittosphère et de la nation Facebook, grossièreté qui s’amplifie naturellement dans les formes écrites, où il est plus facile qu’à l’oral d’être rustre, estime le Scientific American. La logique de communication à distance, dans laquelle le Web nous a fait entrer, donne d’ailleurs des ailes à la chose en effaçant les pauses qui ponctuent une conversation physique, pendant lesquelles on écoute, on se calme - lorsque le sujet l’impose - pour au final faire honneur à Konrad Lorenz en démontrant que l’homme est certes un animal, mais qu’il arrive aussi très bien à maîtriser sa sociabilité.
La colère face au présent, et les nouveaux outils qui permettent désormais de l’exprimer, semble finalement faire oublier aujourd’hui, ici comme ailleurs, la retenue et le respect que pourtant, au Québec, depuis quelques années, l’on inculque aux enfants dans les garderies et les écoles primaires. Le programme s’appelle Madame Pacifique et Vers le pacifique. Il vise à enseigner la gestion de la colère et la gestion des conflits par le dialogue. En gros. Et finalement, on se dit qu’aujourd’hui, une version 2.0 de ce programme, pour adultes, ne serait pas un luxe.
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D’une colère à l’autre. Le mécénat est toujours plus élégant quand il se fait dans la discrétion. C’est ce que semble avoir oublié le constructeur automobile Kia, qui, depuis quelques semaines, abreuve les téléspectateurs canadiens d’une publicité servie aux heures de grande écoute et dans laquelle il se présente comme un « bon citoyen corporatif », selon la formule consacrée. En 30 secondes, le marchand de voitures parle de son appui aux « projets petits et grands qui ont des effets bénéfiques sur la communauté ». Il rappelle que l’an dernier, il a même donné 25 000 $ à Kids Safe, de Vancouver, « qui vient en aide aux enfants en difficulté », et annonce que cette année, il va faire don de 4 fois 10 000 $ à des projets qui « font du bien dans leur communauté». Pour une facture totale, donc, de 40 000 $.
La bonté, peu importe le montant en dollars qui l’alimente, est bien sûr impossible à dénoncer. Par contre, l’indécence l’est plus facilement : c’est que pour livrer ce joli message, Kia a en effet dépensé au bas mot plus de 200 000 $ pour la production de son spot de 30 secondes et certainement 2 millions de dollars en placement publicitaire essentiellement à la télévision, soit 55 fois plus d’argent pour plastronner, plutôt que pour appuyer ladite communauté.
Au mot « philanthropie » est intimement associée l’idée de désintéressement. Mais quand on s’intéresse beaucoup à son image, c’est moins évident de s’en souvenir.








