Médias - Les limites de l'inacceptable
Les escarmouches se multiplient, parce que la guerre continue. Un combat culturel, une guerre de valeurs et de principes, très postmoderne, où les médias jouent un rôle central.
Vendredi dernier, le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR) a rendu son jugement au sujet de l'entrevue-matraque avec la danseuse Margie Gillis diffusée par Sun News le 1er juin. L'animatrice Krista Erickson avait alors cuisiné la danseuse-chorégraphe au sujet de ses subventions et ridiculisé sa gestuelle. Pas moins de 6676 plaintes de citoyens plus tard, le verdict dit tout simplement que le travail était «acceptable». Mme Erickson était «libre d'afficher ses préjugés personnels» et Mme Gillis a pu se défendre. C'est tout.
La veille, jeudi, le ministre du Patrimoine canadien, James Moore, affichait ses propres préjugés à son tour en déclarant «inacceptable» la diffusion de la série française Hard sur le site Tou.tv en accès libre. Il a donc fait pression sur le proprio du site, la Société Radio-Canada (SRC), et obtenu une restriction de l'horaire de diffusion (entre minuit et 4h) de cette production pour 16 ans et plus, campée dans le milieu de la porno, avec des scènes assez explicites. Des députés de l'opposition ont appuyé l'intervention ministérielle.
Cette fois encore, le réseau Sun, propriété de Quebecor, s'est retrouvé à la source de la dénonciation d'un usage jugé inapproprié des fonds publics par le réseau d'État honni. «Voilà ce qu'est la CBC pour vous», a écrit dans le Toronto Sun l'idéologue libertarien Ezra Levant, ennemi public numéro un du diffuseur public. «C'est comme dans Sa Majesté des mouches: il n'y a pas d'adultes pour veiller au grain. Seulement un tas de fonctionnaires surpayés, syndiqués qui aiment la porno et ne veulent pas dévoiler combien ils paient pour l'obtenir.»
Dans un cas comme dans l'autre, le même argument comptable, la même perspective de béotien inculte (feinte ou réelle, peu importe), la même démagogie. Tout se tient dans cette offensive, des déclarations du sénateur Boisvenu sur la peine de mort à l'abolition du registre des armes à feu, de la répression des jeunes délinquants à la nouvelle passion monarchiste.
Une nouvelle «guerre culturelle» est déclenchée au pays entre des camps aux valeurs diamétralement opposées. Au temps des libéraux de Pierre Elliott Trudeau, la Chambre des communes n'avait rien à faire dans la chambre des citoyens, d'où la décriminalisation de l'homosexualité, par exemple. Au nouveau temps des conservateurs de Stephen Harper, le gouvernement et ses alliés médiatiques objectifs repartent en croisade morale.
Seulement, ridiculiser une création culturelle, c'est une chose. Intervenir du haut de l'État dans une programmation, c'est finalement beaucoup plus troublant.
«Le ministre Moore a contacté la SRC et lui a demandé de revoir l'ensemble de ses contenus en ligne pour s'assurer qu'une programmation offensante comme celle-ci ne soit répétée», a répété au Devoir l'attaché de presse Sébastien Gariepy.
Cette franche volonté de censure marque l'adieu au «arms length principle» si cher au gouvernement d'inspiration britannique. Selon cette règle, un organisme subventionné jouit d'une indépendance totale par rapport à l'État bailleur de fonds, une condition jugée névralgique en matière de justice, d'information et de culture. Avec les conservateurs, le bras de distance devient un bras d'honneur.
On comprend Radio-Canada d'obtempérer, même à contre-coeur, puisque sa survie semble en jeu à moyen terme. Dans quelques semaines, le même gouvernement devrait d'ailleurs commencer à lui taper dans le budget à bras raccourcis.
Où s'arrêtera cette volonté de surveiller et punir? Le jour même où le ministre Moore fustigeait Tou.tv, ARTV diffusait Xanadu, un épisode de la série française du réalisateur québécois Podz, elle aussi campée dans le milieu de la porno. Le lendemain, une chaîne câblée diffusait un autre épisode de The Right Hand, série subventionnée racontant les aventures d'un jeune cinéaste canadien embauché au sein d'une maison de production de films coquins.
Dans les deux cas sous perfusion étatique, les scènes osées paraissent autrement explicites. Alors, pourquoi ne pas interdire ces oeuvres-là? Pourquoi même s'arrêter à la censure d'oeuvres de fiction se penchant sur l'industrie (privée) de la porno, un phénomène social incontournable? Pourquoi ne pas bloquer le financement public de séries critiquant l'armée, la «phynance» ou Sa Majesté?
On y arrivera, certainement, d'une manière ou d'une autre. À la guerre culturelle comme à la guerre culturelle...
Vendredi dernier, le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR) a rendu son jugement au sujet de l'entrevue-matraque avec la danseuse Margie Gillis diffusée par Sun News le 1er juin. L'animatrice Krista Erickson avait alors cuisiné la danseuse-chorégraphe au sujet de ses subventions et ridiculisé sa gestuelle. Pas moins de 6676 plaintes de citoyens plus tard, le verdict dit tout simplement que le travail était «acceptable». Mme Erickson était «libre d'afficher ses préjugés personnels» et Mme Gillis a pu se défendre. C'est tout.
La veille, jeudi, le ministre du Patrimoine canadien, James Moore, affichait ses propres préjugés à son tour en déclarant «inacceptable» la diffusion de la série française Hard sur le site Tou.tv en accès libre. Il a donc fait pression sur le proprio du site, la Société Radio-Canada (SRC), et obtenu une restriction de l'horaire de diffusion (entre minuit et 4h) de cette production pour 16 ans et plus, campée dans le milieu de la porno, avec des scènes assez explicites. Des députés de l'opposition ont appuyé l'intervention ministérielle.
Cette fois encore, le réseau Sun, propriété de Quebecor, s'est retrouvé à la source de la dénonciation d'un usage jugé inapproprié des fonds publics par le réseau d'État honni. «Voilà ce qu'est la CBC pour vous», a écrit dans le Toronto Sun l'idéologue libertarien Ezra Levant, ennemi public numéro un du diffuseur public. «C'est comme dans Sa Majesté des mouches: il n'y a pas d'adultes pour veiller au grain. Seulement un tas de fonctionnaires surpayés, syndiqués qui aiment la porno et ne veulent pas dévoiler combien ils paient pour l'obtenir.»
Dans un cas comme dans l'autre, le même argument comptable, la même perspective de béotien inculte (feinte ou réelle, peu importe), la même démagogie. Tout se tient dans cette offensive, des déclarations du sénateur Boisvenu sur la peine de mort à l'abolition du registre des armes à feu, de la répression des jeunes délinquants à la nouvelle passion monarchiste.
Une nouvelle «guerre culturelle» est déclenchée au pays entre des camps aux valeurs diamétralement opposées. Au temps des libéraux de Pierre Elliott Trudeau, la Chambre des communes n'avait rien à faire dans la chambre des citoyens, d'où la décriminalisation de l'homosexualité, par exemple. Au nouveau temps des conservateurs de Stephen Harper, le gouvernement et ses alliés médiatiques objectifs repartent en croisade morale.
Seulement, ridiculiser une création culturelle, c'est une chose. Intervenir du haut de l'État dans une programmation, c'est finalement beaucoup plus troublant.
«Le ministre Moore a contacté la SRC et lui a demandé de revoir l'ensemble de ses contenus en ligne pour s'assurer qu'une programmation offensante comme celle-ci ne soit répétée», a répété au Devoir l'attaché de presse Sébastien Gariepy.
Cette franche volonté de censure marque l'adieu au «arms length principle» si cher au gouvernement d'inspiration britannique. Selon cette règle, un organisme subventionné jouit d'une indépendance totale par rapport à l'État bailleur de fonds, une condition jugée névralgique en matière de justice, d'information et de culture. Avec les conservateurs, le bras de distance devient un bras d'honneur.
On comprend Radio-Canada d'obtempérer, même à contre-coeur, puisque sa survie semble en jeu à moyen terme. Dans quelques semaines, le même gouvernement devrait d'ailleurs commencer à lui taper dans le budget à bras raccourcis.
Où s'arrêtera cette volonté de surveiller et punir? Le jour même où le ministre Moore fustigeait Tou.tv, ARTV diffusait Xanadu, un épisode de la série française du réalisateur québécois Podz, elle aussi campée dans le milieu de la porno. Le lendemain, une chaîne câblée diffusait un autre épisode de The Right Hand, série subventionnée racontant les aventures d'un jeune cinéaste canadien embauché au sein d'une maison de production de films coquins.
Dans les deux cas sous perfusion étatique, les scènes osées paraissent autrement explicites. Alors, pourquoi ne pas interdire ces oeuvres-là? Pourquoi même s'arrêter à la censure d'oeuvres de fiction se penchant sur l'industrie (privée) de la porno, un phénomène social incontournable? Pourquoi ne pas bloquer le financement public de séries critiquant l'armée, la «phynance» ou Sa Majesté?
On y arrivera, certainement, d'une manière ou d'une autre. À la guerre culturelle comme à la guerre culturelle...








