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    L'analphabétisme numérique

    Le code informatique trace-t-il les contours d'une nouvelle élite?

    27 janvier 2012 |Fabien Deglise | Médias
    «Si vous ne devenez pas un véritable usager de la technologie [en apprenant ses rudiments de langage], alors c’est elle qui va vous utiliser», dit Douglas Rushkoff, observateur des mutations en cours.<br />
    Photo: Agence France-Presse (photo) «Si vous ne devenez pas un véritable usager de la technologie [en apprenant ses rudiments de langage], alors c’est elle qui va vous utiliser», dit Douglas Rushkoff, observateur des mutations en cours.
    C'est une des résolutions les plus surprenantes du début de l'année. Il y a quelques jours, le maire de New York, Michael Bloomberg, a dévoilé sur son compte Twitter son intention d'apprendre d'ici la fin de 2012 les langages informatiques, ceux, composés de lignes de chiffres, lettres et symboles, utilisés pour créer des applications ou pour structurer l'information en réseau. Convaincu et déterminé, le premier magistrat de la Grosse Pomme est d'ailleurs passé de la parole aux actes en s'inscrivant à CodeAcademy, une école de programmation qui vient de voir le jour et dont les cours sont donnés en ligne par l'entremise de petits exercices d'encodage hebdomadaire.

    Près d'un million d'internautes ont répondu à ce jour à l'appel de cette nouvelle institution, avec un objectif similaire à celui avoué par M. Bloomberg: combattre, dans des sociétés où les machines et les applications pullulent, leur «analphabétisme numérique» en maîtrisant à la fin de l'année en cours les rudiments de ces langues qui font parler les machines et qui, de plus en plus, permettent d'organiser la vie des humains.

    Apprendre à encoder pour comprendre le présent et trouver sa place dans le futur: l'équation s'impose doucement dans un monde où les révolutions techniques du passé sont en train de muter en révolutions sociales. Désormais, socialisation, travail, consommation, divertissement, information, conduite d'une automobile, archivage de ses souvenirs... passent de plus en plus par une application informatique enchâssée dans un ordinateur, un téléphone intelligent ou une tablette numérique. Des applications encodées, circulant sur des réseaux encodés, dont le code a été écrit par des humains au pouvoir et à l'influence qui vont grandissant au rythme des ventes de iPad, des PlayBook, des consoles de télévision numérique, des iPhone, Androïd et consorts.

    «Aujourd'hui, le code est partout, lance à l'autre bout du fil Guillaume Latzko-Toth, professeur au Département d'information et communication de l'Université Laval et membre du Groupe de recherche et d'observation sur les usages et cultures médiatiques de l'UQAM. Il prend la forme d'applications, oui, mais également de protocoles qui permettent la communication entre les composantes d'un réseau, il définit le format des données que nous faisons circuler, il construit les algorithmes servant à la discrimination et au tri de l'information qui nous entoure. Et bien sûr, pour ces raisons, plusieurs penseurs du présent jugent qu'il est aussi important au XXIe siècle de maîtriser le code informatique qu'une langue étrangère» pour s'assurer d'une place dans une nouvelle élite en formation dans un monde où les réseaux sans fil ou les réseaux sociaux ne répondent plus à des besoins techniques, mais comblent des besoins essentiels.

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    Aux États-Unis, Douglas Rushkoff, fin observateur des mutations en cours, est certainement du nombre. Sa formule, «program or be programmed» (traduction libre: «programmer ou être programmé»), résume une pensée dans laquelle le code informatique est placé au même rang que l'alphabet et l'arithmétique: son apprentissage est nécessaire pour appréhender la vie en société, au temps présent. À une autre époque, le notable se distinguait par sa maîtrise de la lecture et l'écriture. En 2012, le code informatique s'ajoute désormais à la liste de ces aptitudes qui tracent les contours de l'élite.

    «Le code c'est cette chose qui fait fonctionner les ordinateurs, cette liste de commandes qui disent à un processeur, un site Web, un jeu vidéo ou le système de navigation d'un avion quoi faire, résumait récemment Rushkoff sur le site de CNN. Si vous ne devenez pas un véritable usager de la technologie [en apprenant ses rudiments de langage], alors c'est elle qui va vous utiliser.»

    L'analyse, contrairement à une ligne de C++ ou de Java, a le mérite d'être claire. Elle trouve aussi écho dans les travaux du juriste américain Lawrence Lessig qui déjà, au début du siècle, entrevoyait la place importante du code informatique dans le «vivre en commun». Dans un texte majeur publié en 2000 dans les pages du Harvard Magazine, «Code Is Law» (le code fait loi), l'homme y expose d'ailleurs le rôle de régulateur joué par ce code qui «définit la manière dont nous vivons le cyberespace» et désormais au-delà. «Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu'on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d'une myriade de manières, le code du cyberespace régule».

    Les algorithmes, ces lignes de code qui président au fonctionnement des moteurs de recherche, qui sont le fondement des agrégateurs de contenus, en font chaque jour la démonstration en sélectionnant l'information jugée pertinente pour nous dans la masse d'information produite chaque jour dans les espaces numériques, et ce, selon des règles que seuls les programmeurs et les penseurs de ces formules de sélection connaissent. «L'algorithme, on lui fait confiance, sans se questionner sur ses arcanes, dit M. Latzko-Toth. Et pourtant, s'il est utilisé pour trouver de l'information, il peut aussi l'être pour en cacher», posant ainsi les bases d'une nouvelle censure à laquelle les «lettrés» du numérique pourront certainement mieux résister que d'autres.

    Ce pire est envisageable, mais François Laviolette, du Département d'informatique de l'Université Laval, le trouve «un peu exagéré». «En matière de censure, l'informatique s'est toujours bien tirée d'affaire, dit-il, parce que la communauté des scribes [qui écrivent le code] travaille beaucoup plus à l'amélioration de l'accès à l'information, plutôt qu'à sa restriction», la faute sans doute au caractère créatif du code qui, dit-il, ne sert «pas seulement à programmer des choses, mais aussi à inventer de nouvelles façons de faire», bref à écrire le demain en l'encodant aujourd'hui.

    Cette capacité d'écriture du futur donne d'ailleurs de la valeur à ceux qui la maîtrisent, comme en témoigne la vague d'acquisitions de petites entreprises par Google et Facebook, acquisitions motivées en partie par les idées qu'elles produisent, mais surtout par leurs ressources humaines composées de gens sachant programmer. Cet «achat de talent», comme disent les Anglais, a même un prix, prétend le gourou des technos Jason Calacanis qui estime, dans de telles transactions, la valeur d'un seul employé maîtrisant le code à entre 500 000 $ et 1 million de dollars.

    Un million de dollars pour changer la face du monde, et qui sait, aussi changer le cadre économique du nouveau passe-temps de Michael Bloomberg, CodeAcademy, qui offre pour le moment ses cours d'encodage gratuitement. Mais, vu la valeur du produit, l'offre pourrait rapidement être sujette à condition.












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