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    Médias - Les kleenex de Quebecor

    Stéphane Baillargeon
    21 novembre 2011 |Stéphane Baillargeon | Médias | Chroniques
    Allez ouste, dehors! Le quotidien 24 heures de Montréal, le gratuit du métro, vient de congédier les deux tiers des employés de sa salle de rédaction. Et n'oubliez pas de déposer votre BlackBerry en partant. Et de toute façon, on a changé les serrures. La routine habituelle, quoi.

    La grande saignée a été annoncée mercredi dernier par des hauts gradés de Quebecor, propriétaire du journal. Des avocats épaulaient les sbires. Ils ont distribué des lettres laconiques à sept ou huit rédacteurs, des pupitreurs, trois photographes. «Vos services ne sont plus requis à compter du 30 novembre, dit le coup de marteau. Nos relations d'affaires cessent à compter de cette date.»

    C'était une mort professionnelle annoncée. D'ailleurs, la direction de la salle était déjà passée à la trappe les semaines précédentes. «On vivait dans l'angoisse constante», explique un nouveau chômeur au Devoir.

    Ainsi va la triste vie des médias en ce début de XXIe siècle? Oui, bien sûr. Le tiers des journalistes ont perdu leur job depuis une décennie en Amérique du Nord. Alors une douzaine et demie de plus ou de moins, hein...

    Sauf que tout ne se vaut pas dans ce secteur en crise. L'empire médiatique québécois garde sa logique, sa manière bien distinctes.

    Rogerio Barbosa a posté un texte intitulé Quebecor et les kleenex pour expliquer pourquoi il a démissionné de son poste à 24 heures en 2008 après quatre années de service. Il était le seul photographe à l'époque et «ce travail, je l'aimais vraiment», précise-t-il sur son blogue rogeriobarbosa.com. Seulement, il devait remplir six à neuf affectations quotidiennes d'un bout à l'autre de la métropole. Tout ça pour 100 $ par jour en fournissant l'équipement, dont le cellulaire et la voiture.

    Quand le prix de l'essence a doublé, il payait de sa poche pour travailler. «Pour la direction du 24 heures et de Quebecor, je n'étais qu'un kleenex, qui après avoir été utilisé, était jeté aux poubelles...»

    M. Barbosa a démissionné le 1er janvier 2008. Six mois plus tard, 24 heures le remplaçait non pas par un, mais par trois photographes mieux payés. Bizarre. Encore six mois plus tard, Quebecor imposait un lock-out au Journal de Montréal. Pendant tout le conflit, les photos comme les textes d'un quotidien se sont retrouvés dans les pages de l'autre, en transitant par l'agence QMI.

    Les tribunaux l'ont dit et redit: il n'y a rien d'illégal dans cet emploi de ce que le patronat appelle les «travailleurs de substitution». Enfin, selon la loi antibriseurs de grève rédigée à une époque où le télétravail n'existait pas. C'est maintenant facile de franchir un piquet de grève quand les grévistes sont à Montréal et les ordinateurs des briseurs de grève à Toronto. La commission parlementaire de l'économie et du travail de Québec vient d'ailleurs de recommander de modifier la définition de l'«établissement» dans la loi pour tenir compte de cette réalité du travail délocalisé.

    Cela ne se fera probablement pas. Les employés du Journal de Québec seront alors les prochains à en faire les frais en 2013, quand ils renégocieront leur convention collective. Entre-temps, pour les remercier de leurs bons services pendant le conflit au Journal de Montréal, Quebecor congédie donc les scabs-qui-n'en-étaient-pas et les employés arrivés à 24 heures après le plus long conflit de l'histoire des médias au Québec. Encore des kleenex...

    Un journal sans journalistes, sans pupitreurs et sans photographes se prépare. À partir de maintenant, le contenu rédactionnel de 24 Heures - Montréal sera en bonne partie fournie par l'agence QMI, dont le JdeM, puisque les deux médias couvrent le même territoire. Le tout nouveau patron du journal gratuit vient aussi du journal payant.

    Et ce qui reste de salle (sept reporters et un graphiste) n'a qu'à bien se tenir: les autres 24 heures du pays (Calgary, Edmonton, Ottawa, Toronto, Vancouver) n'emploient aucun journaliste. Leur matériel est fourni clé en main par l'agence interne de Quebecor. Le montage des pages, lui, se fait à Ottawa, enfin en partie, y compris pour le gratuit de Montréal depuis quelques semaines.

    24 heures a remporté l'appel d'offres pour la distribution exclusive dans le réseau souterrain de la Société de transport de Montréal en janvier dernier, contre le concurrent Métro. En moins d'un an, le gratuit de Quebecor a donc mis à pied la grande majorité de ses cadres et de ses employés pour devenir le déversoir du contenu de l'empire tout en délocalisant une partie de sa production dans une autre province.

    Allez ouste, à la poubelle les kleenex, avec les compliments d'un organisme public en plus...












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