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    Tout nu... mérique, jusqu'à l'absurde

    22 octobre 2011 |Fabien Deglise | Médias
    La mise à nu collective stimulée par l'informatique, les réseaux sociaux et la vie sans fil au cœur d'environnements où l'Internet à haut débit est devenu un service essentiel, arriverait-elle à la frontière du bon goût? C'est en tout cas la question qui s'impose à la page 26 du mensuel publié par le Massachusetts Institute of Technology (MIT), lorsque le lecteur tombe par accident sur un court article présentant le pèse-personne numérique et Wi-Fi — c'est-à-dire qu'il peut-être connecté à Internet — de la compagnie Withings.

    Entre une voiture à essence dont les performances feraient frémir les véhicules hybrides, lit-on, et un bracelet qui détecte le stress contre 2000 $, l'objet de salle de bains qui angoisse tant de gens y est exposé avec des courbes contemporaines, son prix (160 $) et surtout une particularité qui fait un peu frémir: par l'entremise du système Wi-Fi enchâssé dans le pèse-personne, l'usager peut transmettre son poids, sa masse corporelle et son indice de masse corporelle sur Twitter ou Facebook, indique le magazine.

    On ajoute aussi que, pour plus de discrétion, il est possible d'envoyer ces données à une application sur son téléphone intelligent, qui va les conserver et les organiser en tableaux comparatifs.

    C'est, paraît-il, le progrès qui vient parfois poser sur le thalamus des images qui laissent perplexe. On ferme les yeux et on regarde: une femme ou un homme décide de se peser au sortir du lit pour voir si son programme d'activité physique des 90 derniers jours a porté fruit ou si l'adoption, depuis un mois, de ces nouvelles céréales vendues comme une arme redoutable pour maigrir a été bénéfique.

    Le pèse-personne Withings lui donne un chiffre: 75 kilos (165 livres, comme disent les «anciens»). Au même moment, un collègue de travail à son ordinateur se questionne devant le message Facebook ou le tweet qui vient d'apparaître à l'écran: tiens, Jonathan a grossi depuis le mois dernier! Ne devrait-il pas se mettre à manger plus léger? À l'autre bout du Québec, une mère pourrait aussi s'inquiéter: c'est sûr, ma Julie ne va pas rentrer dans sa robe de mariée dans un mois.

    Un moment Web, un instant socialement numérique vient de se jouer sur la planète binaire. Et ce n'est pas parce que c'est drôle qu'il faut évidemment en rire.

    C'est que le pèse-personne Withings, conçu par une compagnie qui dit vouloir prendre part à une «révolution profonde des objets de la vie quotidienne», a beau être présenté comme une innovation censée aider l'humanité à mieux vivre, l'objet raconte finalement bien plus sous son verre et son aluminium: il s'agit de l'énième expression d'un symptôme très contemporain qui, en déplaçant les frontières de l'authenticité, du vrai, de la mise à nu et du rien à cacher dans les espaces numériques de communication, est en train d'atteindre doucement les frontières de l'absurde et de l'inconfort.

    Difficile d'en être surpris. Dans un monde en réseau où désormais l'identité se construit par l'étalage d'indicateurs «J'aime», de positionnements géographiques alimentés par Foursquare, de commentaires «à haute voix» sur Twitter concernant l'émission de télé qu'on regarde, par la présentation à ses amis en ligne de la musique qu'on écoute au moment où on l'écoute ou de la robe qu'on achète au moment où on l'achète, l'apparition sur le marché d'un appareil pour se peser et informer la planète entière de son poids entre donc dans la suite logique des choses. Pas très loin de ce système Nike+GPS qui permet aux amateurs de course à pied d'enregistrer leur parcours pour ensuite le transmettre à leurs amis via Facebook et consorts.

    On pourrait aussi parler des «apps» qui facilitent la production et le partage de photos des plats que l'on ingurgite quotidiennement, mais ce serait indigeste.

    La mise à nu numérique est bien sûr plus qu'alimentée par des outils d'échange qui, en plaçant l'humain au centre d'un réseau connecté 24 heures sur 24, 365 jours par an, peu importe l'endroit où il se trouve sur la planète, ouvrent la porte sur des vides de communication qu'il faut sans cesse combler pour justifier son existence et se rappeler au bon souvenir des amis qu'on ne voit plus, mais à qui on parle désormais par micromessages de moins de 140 caractères.

    Pis, ces fragments de quotidien en forme de confidences, ces détails sur un parcours qu'on vient de faire dans la ville, ces commentaires sur la cravate de l'animateur, viennent également donner un semblant d'humanité à des échanges portés désormais par des circuits électriques ou des composantes électroniques qui, eux, comme tout le monde sauf les auteurs de science-fiction, on le sait, n'ont pas de sentiments.

    En évoquant l'achat de fromages dans un petit commerce branché de la Rive-Sud de Montréal — ça arrive régulièrement sur Twitter —, on se distingue de la machine qui ne peut pas faire ce genre de chose. En disant qu'on «aime», qu'on déteste, qu'on sent les feuilles en automne, qu'on se sent seul, on donne de la chaleur à un écran de verre qui n'en a pas. En indiquant ses coordonnées sur le globe, on dit qu'on est là et, inconsciemment, qu'on veut y rester.

    Tout ça pour quoi ?

    Et tout ça pour quoi? Pas forcément pour le mieux, croit le chroniqueur du Maclean's et reporter au Canadian Business Magazine Andrew Potter, qui voit dans cette course au vrai, stimulée entre autres par le numérique, un «malaise profond» qui «transforme le monde en une société de consommation superficielle qui érode les relations et l'esprit de la communauté», écrit-il dans Je suis vrai - Tomber dans le piège de l'authenticité (Les éditions Logiques). C'est la traduction récente de son livre The Authenticity Hoax, publié l'an dernier dans le ROC.

    Et cette mutation des rapports sociaux guidée par la recherche d'un statut social exclusif, par la culture du vrai jusqu'au-boutiste, pervertirait aussi, selon lui, bien plus que nos interrelations ou notre vision du collectif.

    Elle vient aussi faire percoler cette superficialité, cet artificiel et paradoxalement ce faux dans la sphère politique, l'économie, la vie en famille, la consommation, l'éducation... et finalement toutes les autres sphères de l'activité humaine.

    Mais, bien sûr, lorsqu'on décide d'acheter un pèse-personne pour partager avec la planète les hauts et les bas de son poids ou les variations de son indice de masse corporelle, en temps réel et par l'entremise d'un réseau sans fil, cela laisse un peu moins de temps pour s'en rendre compte.

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