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Médias - Notre part d'ombre

Stéphane Baillargeon   16 mai 2011  Médias
Le Québec francophone aime tellement les empires de presse qu'il aime mieux en avoir deux. Une paire de Citizen Kane, nos jumeaux surpuissants.

Chaque semaine ramène son lot de surprises venant de l'un ou de l'autre über-camp, de leur constante rivalité aussi. Gesca, Quebecor: deux mégamaisons réputées d'égale dignité, qui, d'anciennes querelles, en viennent à de nouvelles mutineries, pour pasticher un célèbre prologue.

Une récente bisbille concernait les rôles respectifs du public et du privé dans le financement des arts et de la culture. Tout au marché, criait l'une. Et ne touche pas à la perfusion étatique, répondait l'autre. Les chroniqueurs des deux camps ont tiré leurs salves sans que personne bouge le moindrement de sa position idéologique, évidemment. Rendu là, on n'écoute pas: on crie.

Bonne question

Une histoire chasse l'autre. La chicane reprend de plus belle au sujet d'un câble diplomatique de WikiLeaks révélé la semaine dernière par Le Devoir. Dans cette correspondance de décembre 2009, l'ambassadeur américain au Canada s'interroge au sujet de l'influence de Power Corporation sur le premier ministre Jean Charest. David Jacobson se demande pourquoi Québec a soudainement cessé de critiquer les politiques environnementales d'Ottawa à la Conférence sur le climat organisée par les Nations unies, à Copenhague, du 7 au 18 décembre 2009. Maudite bonne question.

Le diplomate écrit que «l'influence sur le milieu fédéral et provincial de cette [entreprise] est indéniable». Il ajoute que, dans un éditorial du 17 décembre, La Presse a défendu la position d'Ottawa sur les sables bitumineux. Power Corp détient des intérêts financiers majeurs dans cette industrie polluante, en plus de contrôler Gesca qui possède le quotidien montréalais. Tout semble se tenir.

«Il est difficile de dire, observe l'ambassadeur, si Charest réagissait à la position de La Presse, à une pression de la famille Desmarais, ou en fonction d'autres facteurs, mais à la fin de la conférence, il a adopté un profil bas, laissant passer plusieurs occasions médiatiques de critiquer le gouvernement Harper.»

Le premier ministre a tout nié en bloc et a répété se tenir debout devant le fédéral. Les milliardaires de Power Corp, agacés, ont aussi tout rejeté.

Chose certaine, dans La Presse du 17 décembre 2009, l'éditorialiste en chef passait un sévère savon aux premiers ministres de l'Ontario et du Québec décrits comme des «irresponsables» aux arguments «consternants». Un columnist en rajoutait le lendemain en disant que le Canada et le monde ont besoin du pétrole provenant des sables bitumineux, un point c'est tout.

Vendredi, dans Le Journal de Montréal, Richard Martineau rappelait que son quotidien avait dénoncé publiquement, à peu près en même temps que l'ambassade, les apparences de collusion entre Gesca et Power. «Il aura fallu qu'un diplomate américain soulève la question pour que, soudainement, l'élite médiatique se réveille et prenne la chose au sérieux», écrit-il en parlant d'un «réflexe de colonisé».

Qui colonise qui? Tout porte à croire que l'ambassadeur, nommé à Ottawa en octobre 2009, a tout simplement repiqué les analyses du Journal de Montréal publiées dès le 12 décembre. Après tout, beaucoup de textes du Cablegate ne font que relayer vers Washington les meilleures histoires dénichées par les médias étrangers. C'est de la diplomatie à coups de revues de presse...

Le fin fond de l'histoire médiatico-idéologique n'en demeure pas moins captivant. Le professeur de journalisme Marc-François Bernier, de l'Université d'Ottawa, appelle «part d'ombre» cette zone obscure où se concentrent les conflits d'intérêts et les contradictions d'un média. À chacun la sienne, au service du propriétaire, d'une classe, d'une cause.

Habituellement, il appartient aux universitaires indépendants et aux autres médias d'éclairer la portion enténébrée d'une télé, d'une radio, d'un journal ou d'un conglomérat. Cette fois, un ambassadeur maniait le «spot» et merci WikiLeaks, encore une fois.

On peut s'offusquer de la soumission et de la connivence idéologiques. On ne doit pas s'en surprendre. Pas besoin d'être marxiste pour savoir que les grandes compagnies influencent les gouvernements. Pas besoin d'un doctorat en politique pour comprendre que les «intellectuels organiques du pouvoir» monopolisent et manipulent les opinions des médias, de tous les médias. C'est d'ailleurs précisément pour cette raison que les empires de presse (ou Le Devoir) les embauchent: pour défendre des intérêts, des idées, des valeurs.
 
 
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  • France Marcotte - Abonnée
    16 mai 2011 08 h 24
    Part d'ombre de cette chronique
    Comme souvent, c'est dans le soubassement de cette chronique aussi que niche le meileur.
    "Pas besoin d'être marxiste pour savoir que les grandes compagnies influencent les gouvernements. Pas besoin d'un doctorat en politique pour comprendre que les «intellectuels organiques du pouvoir» monopolisent et manipulent les opinions des médias, de tous les médias."
    Les intellectuels organiques du pouvoir, qu'est-ce que c'est que cette engeance? Et si on peut placer dans le même panier que les autres un journal qui se dit indépendant, comment se définie au juste son indépendance?
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  • Socrate - Inscrit
    16 mai 2011 08 h 45
    valeurs
    Les valeurs de Tintin ou celles des inspecteurs Dupont et Dupond?
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  • Louis Lapointe - Abonné
    16 mai 2011 10 h 51
    L'ombre du quatrième pouvoir qui plane sur l'humanité
    Bonjour M. Baillargeon,

    Votre questionnement de ce matin au sujet de votre profession qui est contrôlée par deux grands empires médiatiques nous ramène à la même question posée hier par votre collègue de la Presse, Pierre Foglia, dans sa chronique intitulée « Toute l’humanité».

    Que ferions-nous si nous étions en Allemagne nazie?

    Toutefois, fidèle à lui-même, Pierre Foglia évite d’impliquer ses collègues de la Presse en ne posant pas la question sous l’angle du journalisme, préférant l’étirer au commun des mortels. Il ne pourra tromper ses lecteurs bien longtemps. Le rôle que jouent les journalistes dans une démocratie est fondamental et ne peut en aucun cas être assimilé à celui du simple boucher ou du petit comptable.

    Si Foglia pose la question en général au sujet de nous tous, pourquoi ne la poserait-il pas en particulier au sujet de ses collègues journalistes qui influencent quotidiennement leurs lecteurs et par conséquent l’opinion publique en général?

    Que feraient les journalistes ?

    Comme cela fût le cas en Allemagne nazie dès 1933, il y aurait certainement des journalistes qui accepteraient de collaborer comme il y en aurait d’autres qui préféreraient résister ou démissionner si nos deux empires étaient invités à soutenir un hypothétique régime nazi.

    ***

    Comme vous nous le démontrez ce matin, à moins d’être totalement aveugle, il est difficile de ne pas remarquer que La Presse et le Journal de Montréal sont devenus des journaux à fort contenu idéologique – un est ultra fédéraliste et l’autre tend de plus en plus vers l'extrémité de la droite – et leurs journalistes et chroniqueurs sont invités chaque jour, chacun à leur façon, à participer à la mission que poursuivent leurs propriétaires.

    Paraphrasant Nathalie Elgraby-Lévy, votre collègue Jean-Jacques Strélisqui en fait une éloquente démonstration dans sa chronique de ce matin.

    L.L.
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  • Savoie,Serge - Abonné
    16 mai 2011 11 h 46
    La solution !
    Une chose saute aux yeux : les grands capitalistes ont calculé dans les années '50 que le contrôle des média était stratégiquement essentiel pour faire avancer leurs intérêts. Comme les politiciens sensés représentés le peuple sont dépendants des média, l'équation n'est pas difficile à résoudre. Pour contrôler les politiciens, contrôlons les médias ! Depuis ce temps. on ne compte plus les cas de manipulation médiatique qui ont favorisé l'enrichissement de grands groupes économiques au détriment du peuple et de la survie de notre planète.

    Comment faire pour que les médias travaillent authentiquement au bien de l'humanité. Une condition essentiel, serait de rendre les média réellement indépendants de toutes attaches politiques ou privées. Une loi à cet effet ne dépend plus que de la volonté populaire. C'EST SIMPLE !
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  • asclepios - Inscrit
    16 mai 2011 12 h 39
    Le pouvoir de la presse
    On semble avoir oublié que la presse est un pouvoir. Avec la concentration de la presse, ce pouvoir risque d'être inféodé à des intérêts autres que ceux du public, ce qui nuit à une information de qualité. Le Devoir et Rue Frontenac sont plus libres parce qu'ils sont plus petits et donc moins sujets à être des objets de convoitise.

    J'ai envoyé une plainte au Journal de Montréal au sujet des deux dernières chroniques de madame Elgrably-Lévy. Ma lettre a été postée vendredi et je vais déposer plainte au Conseil de presse du Québec en fin de journée si je n'obtiens pas de réponse du Journal de Montréal d'ici là.

    François Genest
    http://atenacite.blogspot.com
    Twitter: @FGenest
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  • Rodrigue Tremblay - Inscrit
    16 mai 2011 14 h 27
    Pratte dans le texte:
    André Pratte
    La Presse

    En marge de l'immense cirque qu'est devenue la conférence de Copenhague sur les changements climatiques, le Canada fait l'objet d'une campagne virulente de la part des écologistes et des adversaires politiques des conservateurs.

    (...)
    C'est vrai, les objectifs que s'est donnés le gouvernement Harper paraissent moins ambitieux que ceux de la majorité des pays développés. Mais tout dépend de l'angle d'approche. Par exemple, selon les travaux du World Resources Institute, les cibles canadiennes entraîneraient une baisse des émissions par habitant de 31% de 2005 à 2020, une baisse plus importante que celle annoncée par l'Europe.


    À Copenhague, le Canada n'agit pas différemment des autres pays: il cherche à contribuer à la lutte aux changements climatiques tout en protégeant vigoureusement ses intérêts économiques. Les seuls pouvant se permettre de négliger la deuxième partie de l'équation sont ceux qui ne gouvernent pas, à commencer par les écologistes bien sûr. Ils ont l'appui du prince Charles, dont on sait les lourdes responsabilités...

    Parlant d'irresponsables: ont ajouté leurs voix aux critiques écologistes du Canada les premiers ministres de l'Ontario et du Québec, de même que le maire de Toronto. Il était consternant d'entendre le premier ministre du Québec, Jean Charest, exiger que le fédéral «aille plus loin» et «cesse de suivre la politique des Américains». Lui qui est si jaloux des compétences provinciales, de quoi se mêle-t-il? Que dirait-il si les autres provinces demandaient au fédéral d'empêcher le Québec d'exploiter ses richesses naturelles?

    Par son incompétence et sa partisanerie obsessive, le gouvernement Harper nuit à la réputation du Canada sur la scène internationale. Mais ceux qui cherchent à se faire du capital politique ou idéologique sur son dos le font tout autant.
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