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Médias - Sans journalistes et « avec pas de scabs »

Stéphane Baillargeon   28 février 2011  Médias
Un journal sans journalistes, c'est donc possible. Le Journal de Montréal en fait la preuve depuis plus de deux ans. La population s'en contrefout royalement et continue de consommer (c'est le bon terme) cette source d'information maganée, sans honte ni remords. Le tirage du Journal de Montréal a même augmenté pendant les vingt-cinq mois du conflit de travail.

On répète: le quotidien produit sans ses journalistes a attiré encore plus de lecteurs depuis deux ans.

On dit souvent qu'une société n'a que les médias qu'elle mérite. On peut aussi renverser la proposition: les médias n'ont finalement que la société qu'ils méritent.

Que va changer la nouvelle entente entérinée samedi soir? Dans quelques semaines, une fois le protocole de retour au travail enclenché, Le Journal de Montréal sera produit par une salle de nouvelles de 42 employés, reporters, pupitreurs et photographes.

Ils étaient deux fois plus nombreux au moment du déclenchement du conflit de travail en janvier 2009. Les survivants comprendront deux douzaines de journalistes-reporters, soit moins que Le Devoir qui compte dix fois moins de lecteurs.

Un journal sans cadres aussi, c'est donc possible. Car voilà bien une autre leçon négligée de ce conflit: depuis 266 jours, le plus populaire quotidien francophone d'Amérique est bel et bien publié sans patron de salle, ou tout comme.

Principe de Peter

Le principe de Peter s'applique partout. Dans les médias, un patron, en gros, c'est un ancien plus ou moins bon reporter converti en surveillant de reporters plus ou moins compétents.

Au Journal de Montréal, depuis deux ans, au lieu de surveiller et punir, les anciens petits boss s'occupent à rédiger des articles, trier des demandes d'accès à l'information, écrire des chroniques. Bref, les cadres font le travail des lock-outés, mais ils ne font pas le leur, prouvant du fait même leur inutilité. Alors, à quoi bon les garder?

La tentation de les remercier à leur tour en grand nombre doit fortement tarauder les très grands patrons, maintenant que le conflit est fini. Bonsoir les boys béni-oui-oui, merci pour la sale job dans la salle, mais on ne vous rappellera pas, un point c'est tout.

Samedi soir, après l'assemblée générale, le très digne président du Syndicat des travailleurs de l'information du journal de l'information du Journal de Montréal a eu cette réponse franche à propos des cadres: «Oui, je leur en veux, a dit Raynald Leblanc. Au Journal de Québec, après le conflit de travail, le retour a été très difficile, et je crois que le retour sera également pénible au Journal de Montréal.»

Une partie de l'explication du congédiement prévisible des cadres semble concentrée là. Pour maintenir au moins un vernis de semblant de relations de travail minimalement nécessaires, la haute direction de Quebecor devra vraisemblablement muter, voire congédier, certains cadres intermédiaires.

Gestionnaires en trop

La stricte logique comptable fournit une autre justification imparable. Quebecor a embauché de nouveaux cadres en prévision du conflit. Ils sont des dizaines à s'activer pour produire le quotidien. Pourquoi l'entreprise les conserverait-elle tous, maintenant que ce qui reste de la relève de base revient?

D'ailleurs, le même le sort attend les «travailleurs de substitution» embauchés depuis deux ans par Quebecor. Ces employés sous contrats temporaires bénéficiaient d'un trou dans la législation archaïque sur le travail pour remplacer les lock-outés en télétravaillant. Les tribunaux ont dit et redit qu'il ne s'agissait pas de briseurs de grève au sens légal.

Il s'en trouve pour penser que la législation est mal faite. Une commission parlementaire a mollement étudié la question. Seulement, franchement, ce sera sans conséquence. L'État québécois a créé Quebecor en approuvant et en appuyant la prise de contrôle de Videotron au début de la dernière décennie.

Il est trop tard pour «remettre le dentifrice dans le tube», comme l'avouait candidement au début du mois la ministre de la Culture et des Communications Christine St-Pierre, elle-même ancienne journaliste.

Finalement, en plus d'un journal sans journalistes et sans cadres, un journal «avec pas de scabs» est donc aussi possible pendant comme après le conflit...
 
 
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  • Georges Paquet
    Abonné
    lundi 28 février 2011 05h35
    À droite toutes
    Vous avez bien lu: "Un journal sans journalistes, c'est donc possible. Le Journal de Montréal en fait la preuve depuis plus de deux ans. La population s'en contrefout royalement et continue de consommer (c'est le bon terme) cette source d'information maganée, sans honte ni remords."

    Si quelqu'un tente de me convaincre que les Québécois ont une tendance vers la gauche politique, les revendications sociales et l'action collective et syndicale, je lui demanderai de m'expliquer pourquoi on vient de constater le contraire, et de me trouver des motifs pour y croire encore.

  • Socrate
    Inscrit
    lundi 28 février 2011 05h38
    pipelisation
    Avec du sport, du sport et du sport encore, l'avenir est très certainement à la pipelisation des médias avec ses grosses machines à saucisses populistes. Place aux stades à nouvelles.

  • Linda Larocque
    Inscrite
    lundi 28 février 2011 07h14
    Où est la solidarité québécoise?
    SI la population avait boycotté le JdM et cessé de lire le torchon que produisait les p'tits boss de bécosse et les scabs, le conflit aurait fait long feu. Mais avec des SI, on mettrait Paris en bouteille. Dommage.

  • Charles F. Labrecque
    Abonné
    lundi 28 février 2011 09h10
    Les temps changent
    Votre analyse me fait croire que vous ne semblez pas comprendre que les modes de travail changes dans tout les sphères de la vie. Plutôt que de blâmer le gouvernement qui refuse de se mettre à genoux devant les demandes du syndicat allez plutôt blâmer le syndicat pour son refus de comprendre que toute l'industrie est en évolution sans précédant, et que la moindres hésitations de procéder aux changement peut lui être fatal.
    Au Québec, nous avons l'occasion de voir trop souvent la solidarité de gens bien mal placé, lorsque se présente un nouveau projet de développement et que des groupes se mobilisent par solidarité pour empêcher sa réalisation même si c'est de l'intérêt public.

  • Duchêne Denys Mehdi
    Inscrit
    lundi 28 février 2011 09h33
    Précision.
    L'auteur affirme que le JdM a augmenté en lectorat. Mais il ne précise pas que le «torchon du Corporate Bum à PKP», était distribué gratuitement et «agressivement» par des crieurs aux entrées de stations de métro depuis plusieurs mois.

    C'est absolument trompeur en terme d'augmentation du lectorat. Je faisais moi-même partie d'une escouade (34 membres) anti-torchon qui ramassaient deux copies par jour, affirmant que c'est pour le bureau et les foutant à la poubelle du coin de la rue par la suite.

  • electronlibre
    Inscrit
    lundi 28 février 2011 11h36
    Le triomphe du "voyou"
    PKP doit rire dans sa barbe. Quand je lis certains commentaires mettant tout le blâme sur le syndicat pour "son refus de comprendre que toute l'industrie change", ça me fait bien rire. Ce n'est quand même pas le syndicat qui a décrété le lock-out! Si on doit faire un reproche à la CSN, c'est celui de ne pas avoir été assez combatif.
    Je vous rappelle que le JDM était rentable avant le déclenchement du lock-out et que les travailleurs étaient prêts à faire d'importantes concessions. Ce sont près de 200 employés (75% des effectifs du JDM, pas 10, 15 ou 20%) qu'on a mis à la porte. Il est clair que PKP voulait se débarrasser des employés syndiqués et que tout cela a été planifié de longue date.
    Cette victoire n'est pas seulement celle de PKP. C'est celle des Charest, Dumont, Duhaime, Bouchard et sans doute Legault. Comme ils doivent trépigner de joie. Enfin un patron qui ne craint pas de faire à sa guise!
    De plus, le gouvernement (i.e nous, les contribuables) est même prêt à lui faciliter la tâche pour qu'il puisse avoir son petit joujou à Québec. 200M$ pour lui permettre de s'installer dans un amphithéâtre flambant neuf avec son équipe de hockey et toutes ses propriétés médiatiques (TVA, vidéotron et cie). Et la ville de Québec qui est prête à en faire autant. En même temps, le gouvernement Charest ne cesse de nous dire qu'il doit absolument sabrer dans ses dépenses pour atteindre l'équilibre budgétaire d'ici trois ans. J'y pense, c'est pas au Grand Théâtre de Québec qu'on peut lire cette phrase sur une murale: "Vous êtes pas tannés de mourir, bande caves!"

  • Sylvain Auclair
    Abonné
    lundi 28 février 2011 11h50
    À M Duchêne
    Fantastique. Ce faisant, vous augmentiez les revenus publicitaires de PKP!
    Quant aux scabs, s'ils sont renvoyés, je ne pleurerai pas. Ils ne pourront quand même pas demander qu'on fasse preuve de solidarité à leur endroit! Si?

  • Guy Veillette
    Inscrit
    lundi 28 février 2011 12h17
    Une évidence
    Bien sûr qu'un journal peut se faire sans journaliste! Aujourd'hui, avec une population plus éduquée, n'importe quel professeur, avocat ou dentiste peut, s'il s'en donne la peine, noircir les pages d'un journal pour une bouchée de pain et divertir la galerie. Les médias d'information sont devenus, pour la très grande majorité (surtout dans l'empire Quebecor), des machines à imprimer de l'argent.
    Le valeureux combat des lock-outés du Journal de Montréal était perdu d'avance, parce qu'il dépassait largement les cadres d'une renégociation de bonne foi. Quebecor a simplement imposé un nouveau modèle d'entreprise, en profitant d'une loi anti-briseurs de grève écrite à une autre époque.
    L'indifférence des Québécois dans ce conflit donne également une idée de l'importance que la population accorde au travail des journalistes aujourd'hui. N'importe quel type débrouillard et moindrement articulé peut remplacer la majorité des scribes. Les gueulards aux opinions tranchées ont particulièrement la cote.

  • Jacques Morissette
    Abonné
    lundi 28 février 2011 13h39
    Le tirage du Journal de Montréal pendant la grève.
    Je me suis laissé dire qu'on faisait une sorte de dumping du journal pendant la grève. Par exemple on le donnait dans certains restaurants. Ça peut aider pour augmenter un tirage, ne pensez-vous pas? D'autant plus que c'était un bon outil de guerre psychologique de la direction contre les grévistes, pour essayer de les casser.

    PKP, par l'entremise du médiateur, a probablement accepter de baisser ses critères, parce qu'il savait que cette grève était en train de ternir son image. Peaufiner son image, c'est un bon moyen de mettre de l'essence dans le véhicule de la convergence. Avec le nouvel amphithéâtre annoncé
    et acheter une équipe de hockey qu'il veut ajouter comme un trophée.

  • Jean-François Lacerte
    Abonné
    lundi 28 février 2011 15h17
    Les temps changent? Oui, mais pas le travail de journaliste!
    @Charles F. Labrecque

    Monsieur,

    Si les temps changent, ce sont les outils de travail qui ont changé dans la production d'un journal.

    Sinon, le travail du journaliste reste le même: savoir poser des questions, savoir à qui les poser, vérifier et recouper les dites informations, analyser les résultats, rédiger l'article, le relire, le corriger. Puis faire le suivi les jours suivants. Ce ne sont pas les finissants des écoles de journalismes qui ont un carnet d'adresse "ça d'épais", qui ont la méthode, les contacts et le style. Cela viendra avec le temps mais les gens du 24 heures et des magazines Quebecor actuels ne l'ont pas: ca fait deux ans qu'on le voit.

    Et pour l'avenir? Faire le plus épais quotidien (dans tous les sens du terme épais) sans journalistes et sans direction de l'information, ça donne quoi? Un catalogue publicitaire ou un torchon. Les deux dans le cas du journal de Montréal d'aujourd'hui et de demain...

  • Michaël Lessard (micles.biz)
    Abonné
    lundi 28 février 2011 16h04
    J'ai adoré Rue Frontenac - c'est en soi de quoi de surprenant
    Je suis normalement très critique des médias. Or, quand je tombais sur une édition de Rue Frontenac (je suis à Québec), j'adorais. La qualité des sujets, des articles, des titres et des images étaient vraiment intéressants et agréables. Certaines éditions étaient très vivantes et positives, chose rare dans les médias.

    Pourtant, je déteste le Journal de Montréal et de Québec.

    Je me souviens lors du lock-out à Québec, même des animateurs de radios populaires à Québec trouvaient étrangement agréable de lire le Média Matin Québec (journal des «lock-outés»).

    Cela rend très visible comment les cadres, dont les chefs de pupitre, ont comme fonction d'empêcher les journalistes de vraiment bien faire.

  • bernard bujold
    Inscrit
    lundi 28 février 2011 18h57
    Le Journal de Montréal est mort (1964-2011)
    Dans un sens, Le Journal de Montréal sera mort par "torture" à petit feu.
    Il aurait mieux valu appliquer, de part et d'autre (employeur

  • Alain Hains
    Inscrit
    mardi 1 mars 2011 10h14
    Je ne suis pas communiste, ni capitaliste.
    Je ne suis pas communiste, ni capitaliste. Juste un être humain. Les drapeaux ne sont pas faits pour moi.

    Lorsqu'on me décrit un portrait pareil, d'une exploitation machiavélique et d'un manque de respect à la Caligula envers les travailleurs (Weston, Journal de Montréal et de Québec, raffinerie de Shell, Électrolux, etc.), je comprends strictement qu'une seule chose : le sens de l'humanité existe dans les rues, point à la ligne. Les administrations ont asservi, voir aliénées, non seulement la classe ouvrière, mais les cadres aussi. Ces derniers sont aussi esclaves et sans pouvoir que la base des travailleurs.

    Ce matin j'aide mon fils à comprendre la révolution industrielle pour son examen de secondaire II de vendredi. Voici ce qu'il en retient : Marx et Engels ont publié leur manifeste du communiste en 1848 pour une seule et unique raison => la nécessité. L'exploitation abusive et inhumaine de l'élite financière à l'égard du peuple était visiblement et littéralement dégueulasse. Femmes, enfants et hommes ont sacrifié malgré eux leur vie et leur santé pour paradoxalement vivre. Michel Chartrand est né dans les mêmes conditions. Il a vu de ses propres yeux ces machines administratives détruire des vies et entretenir la misère sans remords.

    Que pouvaient-ils faire d'autre que de crier haut et fort que tous avaient le droit à leur part de bien-être physiologique et psychologique (voir la pyramide de Maslow). Aujourd'hui la question que je pose à mon fils est : selon toi quel genre de propos tiendrait un homme qui voit ces compagnies se foutre carrément du sort des hommes et des femmes qui travaillent pour eux. À ton avis ont-ils une responsabilité sociale? Doivent-ils se réinvestir dans la société ou la communauté? Quelle forme les millions et les milliards de bénéfices doivent-ils prendre?

    Actuellement la réponse est claire : tout doit revenir dans les poches d'une minorité, les propriétaires et actionnaires.

  • Pierre St-Arnaud
    Inscrit
    mardi 1 mars 2011 11h16
    Confusion entre le fond et la forme...
    S'l ne fait aucun doute que le conflit du Journal témoigne d'un changement de mode de production de l'information, il ne se limite pas à cette seule réalité. Oui, les nouvelles technologies permettent de produire et diffuser l'information différemment et les journalistes du Journal de Montréal devront s'y résigner, comme tous les autres. Ce n'était pas pour autant une justification valable d'éliminer autant de personnel, une décisio qui relève davantage de la volonté d'éliminer le syndicat puisque les journalistes syndiqués sont de facto remplacés par les différents scabs, cadres, agence QMI etc (il faut bien que quelqu'un les écrive ces articles, non?).
    Les moyens technologiques ne sont toutefois pas une excuse pour travestir le rôle des médias, comme on l'a fait en marge de ce conflit. Car au-delà du nombre de journalistes requis, le fait que le média devienne un véhicule promotionnel pour les autres produits de l'entreprise pervertit sa mission. Le fait que l'on demande à n'importe qui, dépourvu d'une formation journalistique, ignorant de l'éthique et de la déontologie de la profession, de produire des textes pour les présenter comme de "l'information" crée une illusion qui ne sert pas l'intérêt public. Le fait que l'on entretienne la confusion (une tendance qui dépasse largement le Journal) entre reporters/journalistes et éditorialistes, analystes, chroniqueurs, commentateurs, polémistes et autres apôtres de l'opinion ne sert pas davantage l'intérêt public.
    De blâmer le grand public parce qu'il consomme quand même équivaut à nier qu'on l'a habitué - à une époque où la démarcation était beaucoup plus claire entre l'information et le reste - à "le croire parce que c'est écrit dans le journal ou parce qu'ils l'ont dit à la radio/télé".
    Le drame dans le conflit du Journal n'est pas tant dans la manière dont on produit l'informartion que dans ce que l'on qualifie désormais d'information et dans l'indifférence abso

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