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Les médias dans les pays arabes: entre censure et cassure

Stéphane Baillargeon   9 février 2011 11h48  Médias
Des photographes de presse, dont un photographe de l'agence AP, se protégeant des violences du la rue, jeudi le 3 février dernier. <br />
Photo : La Presse canadienne (photo) Sebastien Scheiner
Des photographes de presse, dont un photographe de l'agence AP, se protégeant des violences du la rue, jeudi le 3 février dernier.
La professeure Lise Garon, du département d’information et de communication de l’Université Laval se spécialise dans la sociologie de l’Islam et les médias des pays arabes. Elle revient pour Le Devoir sur le rôle des différents médias de la région, anciens et nouveaux, soumis ou critiques.


Tout d’abord, avant de passer au rôle des médias, que se passe-t-il très globalement, selon vous, dans le monde arabe? Peut-on parler de révolutions? D’un printemps arabe?

On assiste en ce moment, dans le monde arabe, à une irruption sur la scène politique de l’opinion publique, cet acteur qui ne s’était pas exprimé jusqu’à maintenant, et qui réclame aujourd’hui la démocratie. L’effet de contagion du soulèvement tunisien s’est étendu à un nombre substantiel de pays arabes en quelques semaines à peine, mais il demeure prématuré de parler de printemps arabe.

En Tunisie, le cas de figure le plus avancé de révolution a commencé dans quelques villes de l’intérieur pour gagner tout le pays. Ce faisant, il a fait voler en miettes la propagande du régime et le spectacle orchestré d’un appel unanime en faveur d’un sixième mandat pour le président Ben Ali. Celui-ci s’est finalement résolu à s’enfuir du pays avec sa famille. Toutefois, avant que les réformes démocratiques annoncées par le gouvernement de transition puissent avoir lieu et subir l’épreuve du temps, le pays doit parvenir à démanteler les mécanismes de terreur, de corruption et de censure existants, et mettre l’élite du régime déchu hors d’état de nuire. Dans cette version moderne d’un conte ancien, Ben Ali Baba est parti, mais les quarante voleurs sont toujours là.

En Égypte, la contestation a aussi pu parvenir à la phase d’une mobilisation populaire généralisée et prolongée. Moubarak vient d’annoncer son départ de la présidence en septembre prochain. Toutefois, loin de démanteler le régime oppressif en place, le dictateur vient de le charger de «dialoguer» avec le mouvement oppositionnel. Il n’est toujours pas question de réformes démocratiques en Égypte.

Le scénario algérien, lui, n’est pas vraiment entamé. Même si le mécontentement est général, les émeutes et manifestations publiques demeurent épisodiques et localisées. Une contestation soutenue et généralisée à l’ensemble du pays, comme en Égypte et en Tunisie, pourrait-elle se produire? À l’occasion, par exemple, de la marche géante sur Alger, prévue pour le 12 février prochain? Cette manifestation est organisée par la Coordination nationale pour le changement et la démocratie, qui regroupe des partis politiques, des syndicats indépendants, des ONG, la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, ainsi que des représentants des étudiants, des femmes, des chômeurs, des jeunes, des internautes. La marche pourra-t-elle se dérouler de manière pacifique, en dépit de son interdiction par les autorités qui, vraisemblablement, vont tenter de l’empêcher, sinon la réprimer violemment? Entre-temps, le vent des libertés vient de gagner le Parlement, où 21 députés ont déposé le 1er février un projet de loi demandant la levée de l’état d’urgence. Cette mobilisation pourra-t-elle tenir le coup devant la répression violente? Si oui, les soulèvements populaires généralisés se produiront vraisemblablement dans d’autres pays arabes. Prévoyant cet effet de contagion, des gouvernements arabes, au Yémen et en Jordanie, tentent de prévenir le coup en lançant des réformes d’urgence.

À quelles sources nationales et internationales s’alimente l’opinion, le climat de l’opinion dans ces pays? Quel rôle jouent les médias officiels de ces pays? Et la censure?

Dans les pays tels que la Tunisie, l’Égypte et l’Algérie d’avant le «printemps arabe», il ne pouvait exister, en l’absence de liberté de presse, d’opinion publique éclairée. En Tunisie et en Égypte, en effet, la loi interdisait de diffuser de «fausses nouvelles» sur le régime, et les services de contre-espionnage veillaient au grain.

En Algérie, la censure a d’abord été rendue possible par «putsch des généraux» en 1991, qui mettait fin à une première transition démocratique, ainsi que par l’état d’urgence instauré en 1992. La censure fut encore renforcée, en 2006, par un décret interdisant, au nom de la «réconciliation nationale», de parler des violences — disparitions forcées, torture, massacres — commises par les forces de sécurité à l’encontre des civils durant la guerre civile qui venait officiellement de se terminer.

Ces trois dictatures ont très tôt disposé d’une presse aux ordres, semi-officielle, chargée de ne publier que de l’information favorable au régime, pendant que les médias indépendants étaient empêchés d’exister.

L’information interdite a toutefois pu contourner la censure à la longue, notamment en empruntant un chemin sinueux, partant du «coulage» volontaire d’information par des témoins ou des victimes vers des groupes d’opposants, plus ou moins clandestins dans leur pays peut-être, mais reliés à des groupes d’opposants exilés à l’étranger. Ceux-ci relayaient à leur tour l’information interdite dans les médias internationaux. Une fois médiatisée, celle-ci pouvait transiter par les voyageurs, la poste, le fax ou le téléphone pour rentrer en fraude dans le pays.

Exceptionnellement, l’information interdite a été révélée au grand jour par des transfuges exilés à l’étranger. Tel fut le cas de l’Algérien Habib Souaïdia, ex-lieutenant des services spéciaux de l’Armée algérienne, qui s’est enfui en France en 2000, d’où il allait publier La Sale Guerre, témoignage personnel sur les rouages et les pratiques criminelles de l’Armée envers son propre peuple. Parallèlement apparurent de nouveaux médias, les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, par exemple, ainsi que la chaîne de télévision Al-Jazeera.

Le New York Times affirmait récemment que le média d’information continue Al-Jazeera avait largement contribué à répandre la révolte, d’une capitale à l’autre, avec sa couverture «agressive» des émeutes. Selon vous, quel rôle joue ce réseau dans la crise actuelle?

L’effet de contagion très rapide observé dans le monde arabe d’abord a été rendu possible par les nouveaux médias, tels Internet et la chaîne satellitaire Al-Jazeera qui, d’heure en heure et de jour en jour, ont transmis à leur auditoire arabe les images de la révolution du jasmin, sans que les dictatures en place aient le temps de réagir assez vite pour empêcher l’information de se répandre. Il n’en fallait pas plus pour que les médias internationaux dépêchent leurs correspondants sur place. La suite des événements se déroulera donc sous les yeux de l’opinion publique internationale.

Les nouveaux médias (Twitter, le téléphone mobile, Facebook...) sont vus comme d’autres moyens centraux de communication pour le peuple insurgé. Comment analysez-vous ce rôle?

Leur rôle central consiste d’abord à alerter les grands médias internationaux. C’est ainsi que les populations arabes ont pu assister, la semaine dernière et en direct à la télévision, à ces scènes incroyables de partisans de Moubarak qui lançaient des bombes incendiaires du haut des édifices ou qui chargeaient la foule, montés sur des chevaux ou des chameaux. Mais ils ont été repoussés.

Dans cet exemple, ce sont les nouveaux médias qui, les premiers, ont révélé le sens caché de l’événement. Lorsque le militant de gauche franco-tunisien Tarek Ben Hiba a révélé, sur sa liste de diffusion Internet, que ce n’était pas, comme le prétendaient des médias, «les pros et les anti-Moubarak» qui s’affrontaient sur la place Tahrir (place de la Libération), mais les «bouledogues» et les «voyous» lancés par le régime contre le peuple, la nouvelle s’est répandue aussitôt sur Facebook.

Les médias internationaux ont, dès le lendemain, renchéri en rapportant que des «partisans de Moubarak» s’emparaient de manifestants qu’ils traînaient hors de la foule pour les remettre aux forces de l’ordre et que des gens avaient été payés pour participer au rallye pro-Moubarak.

C’est ainsi qu’à Tunis, également, la rumeur d’un saccage des bureaux du ministère de l’Intérieur par des milices de Ben Ali a inspiré à la correspondante du journal Le Monde, les jours suivants, un reportage expliquant comment des groupes armés maintenaient la peur d’un retour en arrière dans le pays, et comment la chaîne tunisienne de télévision Hannibal TV faisait confirmer par le ministre de l’Intérieur, Farhat Rajhi, que 2000 à 3000 policiers et miliciens de l’ancien régime avaient envahi le Ministère et que des hommes armés avaient pénétré dans son bureau, le contraignant à quitter les lieux sous escorte militaire.

Le rôle des nouveaux médias ne se limite pas, toutefois, à susciter la réaction des grands médias internationaux. Ils contribuent également à la formation d’une opinion publique éclairée en retransmettant les vidéos des débats et discussions contredisant l’information officielle censurée. Par exemple, la télévision algérienne libre Rachad TV diffuse sur YouTube et Livestream des entrevues et des discussions avec des opposants célèbres.

En plus de contribuer à former et à informer l’opinion, les nouveaux médias jouent encore un rôle mobilisateur: lancement de pétitions, mots d’ordre, alertes à propos des milices déguisées, etc., non seulement à l’adresse de la rue arabe, mais également de la diaspora en exil.

Plus près de nous, à Montréal, le cabinet de Me Kamel Balti lançait samedi dernier, sur Facebook, un appel à propos du gendre de Ben Ali, Belhassen Trabelsi, présent quelque part au Canada avec sa famille: «Il est possible de présenter contre lui des plaintes au Canada relativement à certains crimes commis en Tunisie (entre autres… l’implication dans des actes de torture ou assimilables à du terrorisme…) Nous lançons donc un appel à témoins, que nous vous encourageons à relayer. En vue d’entreprendre les démarches nécessaires, nous cherchons à recueillir les témoignages écrits de ses victimes en Tunisie. L’action publique pourra ainsi être mise en marche sur simple dénonciation. Nous vous invitons donc à diffuser cet appel par tous les canaux qui vous sont accessibles, notamment à travers les médias.» Cet appel s’inscrit dans le sillage d’une longue mobilisation sur Facebook des Tunisiens vivant au Canada.

Selon vous, la grande mutation va-t-elle s’étendre dans le monde arabe? Et quel rôle joueront quels médias dans ces transformations à venir?


Il est encore prématuré de parler de grande mutation, car le mouvement peut aussi avorter et disparaître dans les oubliettes de l’histoire. Ce que personne ne souhaite peut quand même se produire. Que l’on se rappelle les émeutes populaires algériennes de 1988, qui ont entraîné la chute de l’État-FLN, puis des réformes démocratiques, ainsi que l’apparition d’une liberté de presse qui a fait l’envie du monde arabe… pour un temps seulement.

Une véritable démocratisation est un processus réversible, en effet, et l’avenir dépendra grandement de l’évolution du climat d’information dans le monde arabe. En paraphrasant un adage sur la guerre couramment cité dans les académies militaires, on pourrait dire que la contestation populaire sert moins à vaincre le tyran qu’à le convaincre qu’il est vaincu.

C’est ici que les médias entrent en scène, car c’est par eux principalement que les gouvernements observent et analysent le fil des événements. Les médias pourront-ils convaincre les dictateurs de démissionner et les élites des dictatures de sauver leur avenir en quittant le navire en train de couler?
 
 
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