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Médias - Le rock est mort ?

Stéphane Baillargeon   22 janvier 2011  Médias
Les origines du rock se perdent dans la brume historique. Chose certaine, en 1951, il y a donc tout juste soixante ans, le disque-jockey Alan Freed de Cleveland commençait à populariser le mot et la chose auprès de la populeuse jeunesse blanche d'Amérique. La belle affaire culturelle a ensuite très vite connu gloire et fortune, comme la génération du baby-boom qui la portait.

Et maintenant? Franchement, le genre ne se porte pas mieux que ses plus vieux adeptes si on se fie aux signes vitaux des ventes.

«Le rock est mort», titraient le quotidien britannique The Guardian et le site de la BBC, la semaine dernière, en révélant les compilations pour 2010. Au Royaume-Uni, le «top 100» des chansons les plus populaires ne comptait l'an dernier que trois pièces estampillées pur rock. On répète: trois. Et la chanson Don't Stop Believin' du groupe Journey se retrouve dans ce trio de survivants uniquement parce que la très populaire émission de télé musicale Glee en a proposé une reprise.

Il y avait 13 tounes du genre en 2009 et 28 en 2008. En 1970, huit des dix premières places provenaient des rockeurs. «C'est clair, ce n'est pas seulement quelque chose de cyclique», a tranché Ben Cardew, jeune directeur du Music Week, la revue de référence pour les professionnels de l'industrie musicale au pays de Sa Majesté.

Aujourd'hui, le hip-hop et le R'n'B dominent (47 %) la charte british, suivis par la pop (40 %) et la musique techno (10 %). Les données américaines et françaises vont dans le même sens: même si les bands résistent et persistent très profitablement en salle, leurs musiques agonisent sur les listes de popularité.

Et ici? Le «top 100» actuel au Canada compilé par Nielsen donne la même impression. Un seul album rock se hisse dans le «top 20», soit Bon Jovi Greatest Hits, du rock à papa (en 9e place). Dans la grande région de Montréal, la compilation accorde la faveur des dix premières places à de la pop (Ariane Moffatt ou Shakira), à du hip-hop (Kanye West), et même à de l'opéra (Marie-Josée Lord). Le rockeur Éric Lapointe n'occupe que la 19e place.

Bref, le rock semble moribond partout, mais ce n'est pas le passionné de musique Claude Rajotte qui va brailler sur cette mort annoncée. «Du rock, c'est très rare que j'en fais jouer parce que ça me donne l'impression de retourner vingt-cinq ans en arrière, dit l'animateur d'Espace Musique, de Radio-Canada. Ça fait longtemps que je ne suis plus là. Je suis plus dans le techno, le dubstep, le reggae, la dance ou le house: il y a tellement de genres que ce serait se restreindre que de se concentrer sur un seul. Ou alors je ne vois pas la musique de cette façon, par grandes cases: le rock n'est nulle part et il est partout, fusionné à tout le reste.»

Ce qui meurt

N'est-ce pas, au fond, la meilleure question: qu'est-ce qui disparaît quand (on dit que) le rock se meurt? «Je pense que le rock, c'est une énergie rebelle et indomptable que les ados portent en eux», répond Yuani Fragata, réalisateur de Bande à part. La galaxie radio-canadienne de productions radiophoniques dédiées aux découvertes musicales fête ce mois-ci son dixième anniversaire de mise en ondes. On peut consulter le programme des festivités sur www.bandeapart.fm.

«Le rock, c'est cathartique, poursuit M. Fragata. Le théologien Jacques Ellul parle de ce sacrifice du musicien sur scène. C'est cet échange existentiel qui compte le plus pour caractériser le rock. Cette énergie vitale se retrouve par exemple dans la performance de musique électronique du groupe français Justice, un des grands hits actuels. Justice, c'est un peu du rock avec synthétiseurs...»

Pour lui qui en mange depuis plus de 25 ans (et il en a 37), le rock, comme toutes les formes artistiques, se transforme par cycles, avec ses hauts et ses bas. «Quand Nirvana arrive en 1991, la scène musicale est dans un état pitoyable, avec du technotronics, du glamrock effroyable. En dedans de six mois, les compagnies ont déniché des dizaines de groupes qui vivaient dans l'ombre. Il y a des tendances et des phases. L'Américain Jay Reatard aurait pu refaire le coup de la surprise avec son rock punk abrasif, mais il est mort d'une surdose l'an dernier. On a peut-être perdu un sauveur. Il y en aura d'autres.»

En documentant l'agonie, The Guardian a diagnostiqué une cause inattendue de la chute de la maison rock liée aux mutations de l'industrie musicale. En clair, l'effondrement des grands empires du disque combiné à la démocratisation des studios (et c'est parti mon ordi...) favoriserait moins le long et patient travail des groupes qui peuvent mettre dix ans et trois ou quatre disques avant de percer.

Ce qui survit

«La scène émergente québécoise est encore très rock, ajoute alors M. Fragata, d'accord avec l'argument économique. Nous, à Bande à part, on reçoit dix à vingt CD par semaine. Les productions d'ici sont très fortes en hip-hop et en rock. C'est la même chose au Canada anglais: la scène indie rock émergente y est très forte. Arcade Fire, c'est la grosse exception qui confirme la règle du bouillonnement dans la marge. Je dirais donc que le rock est en excellente santé ici, mais qu'il est en dessous du seuil de reconnaissance populaire.»

Est-ce donc une particularité du Québec? «Ici, j'ai l'impression qu'on est toujours en retard musicalement, répond M. Rajotte. Je me fais haïr quand je dis ça, mais bon, je le répète: quand j'écoute un groupe rock du Québec, j'ai l'impression d'entendre un groupe brit-pop d'il y a quinze ans. Comme Karkwa, c'est plate à dire, même si c'est le groupe canadien de l'année: c'est Radio Head quinze ans plus tard.»

Vince Peake, qui carbure au genre depuis vingt ans, se réjouit au contraire que le Québec continue dans la veine tout en la renouvelant. «On est un peuple rock: ici, on pourrait faire monter les ventes à 4 ou 5 % sans problème, dit en rigolant l'ancien bassiste de Groovy Aardvark, passé chez GrimSkunk. J'espère même que le Québec ne représente pas la tendance mondiale. Ici, on a notre propre star-système et une proportion de musiciens parmi les plus élevées au monde. Des groupes rock québécois, dans tous les sous-genres, je pourrais en nommer 600.»

La base de données de Bande à part regroupe 4000 artistes et plus de 20 000 pièces musicales. «Le métal aussi est resté très fort ici, conclut le musicien. En tout cas, le rock n'est pas mort au Québec...»
 
 
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  • Yuani Fragata - Abonné
    22 janvier 2011 12 h 20
    Correction
    Bonjour,
    Je me suis complètement trompé de Jacques. Je parlais en fait de Jacques Attali, auteur de Bruits, plutôt que de Jacques Ellul, auteur de Propagandes.
    Pardonnez l'erreur, les deux lectures remontent à près de 15 ans en arrière.
    Yuani Fragata
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