Crise des médias - Le Monde aurait-t-il trouvé une voie d'avenir?
Photo : Agence France-Presse Johanna Leguerre
Avec les nouveaux repreneurs, qui proposent la recapitalisation du journal Le Monde, aurait-on enfin trouvé un «modèle d’affaires» propre à sauver des journaux en péril sans sacrifier la liberté de presse et le droit du public à l’information?
Menacé de liquidation judiciaire, le quotidien français Le Monde a trouvé un «repreneur» qui propose de le recapitaliser sans en compromettre l'indépendance. Aurait-on enfin trouvé un «modèle d'affaires» propre à sauver des journaux en péril sans sacrifier la liberté de presse et le droit du public à l'information? La transaction n'est pas encore signée, certes, mais l'offre retenue par les gens du Monde vaut d'être examinée ailleurs aussi.
De vieux journalistes de la maison s'inquiétaient de la persistance à son chevet de médecins peu désintéressés. «L'avenir du Monde ne saurait être manipulé en fonction d'intérêts politiques ou économiques étrangers à l'indépendance et à la liberté de la presse», ont déclaré d'ex-présidents de la Société des rédacteurs, un actionnaire minoritaire. Il importait pour eux d'y préserver la liberté «de penser, d'enquêter et d'écrire».
Par contre, au milieu d'une mutation qui met toute la presse au défi, les dirigeants du Monde ont dû reconnaître que leur journal avait besoin d'un nouveau souffle, mais aussi d'une «nouvelle gouvernance». «Sa gestion a longtemps laissé à désirer, ont-ils avoué. Demain, elle sera clairement dissociée de la responsabilité éditoriale de nos titres.» L'entreprise compte, en effet, d'autres publications associées.
Au dire du présent conseil de gérance du Monde, journalistes et autres employés ont confiance en la capacité de leurs futurs actionnaires à «distinguer leurs intérêts personnels» des intérêts de l'entreprise et de ses publications. S'ils gagnent ce pari, partout fort risqué, la France tranchera avec l'Europe et ailleurs, y compris le Canada où la plupart des groupes de presse sont en pleine déconfiture financière ou professionnelle.
Les partenaires du groupe — Le Courrier international et les publications catholiques Télérama, La Vie, Prier et Le Monde des religions — ont aussi massivement appuyé l'offre du trio Bergé-Niel-Pigasse. Mais ce sont les gens du Monde qui ont négocié le compromis quant au nouveau pouvoir qui doit s'installer au sein de l'entreprise.
Trois institutions y seront créées. D'abord, aucune nouvelle augmentation du capital ne surviendra ni aucun changement aux statuts sans l'assentiment d'un «Pôle d'indépendance» formé des actionnaires «historiques» (sociétés de personnels et de lecteurs et association Hubert Beuve-Méry, du nom du premier directeur du Monde).
Ensuite, la Société des rédacteurs, qui regroupe les journalistes du Monde, conservera son droit de veto sur la nomination du directeur du journal.
Enfin, une charte éditoriale en voie d'élaboration par les journalistes des différentes publications du groupe aura valeur de statut. Un comité d'éthique, dont les décisions seront publiques, veillera à son application.
Ces dispositions visent à préserver les publications du groupe, Le Monde et sa tradition au premier chef, des pressions indues sur les informations et opinions qu'elles diffusent, que des tentatives indues viennent de «l'interne» (entendons les actionnaires) ou de «l'externe» (leurs amis politiciens et autres).
Éric Fottorino, l'actuel directeur du Monde, y entrait il y a 25 ans. C'est en connaissance du passé de la maison qu'il y a piloté la recherche d'un repreneur et d'une formule qui préserve la rédaction. «Nous avons une histoire brillante, faite d'indépendance, a-t-il dit aux employés du groupe, mais aussi une histoire sombre, une histoire parallèle, qui fait que cette maison n'a jamais su gérer correctement son développement et sa diversification.»
Cette faiblesse dans la gestion, le financement et le développement d'une entreprise de presse n'est pas le seul fait du Monde et d'un grand nombre de journaux indépendants à leur fondation. Si tant de quotidiens sont tombés sous la coupe d'un grand propriétaire, puis d'un empire financier, la raison en est, partout, l'incapacité de concevoir un service qui soit rentable mais aussi capable de livrer des «produits» dignes du public.
Conseils de presse ou comités d'éthique, syndicats de journalistes ou autres groupes sociaux, rien ni personne à ce jour n'a trouvé de réponse au dilemme qui survient immanquablement quand information et profit s'opposent. Pourtant, il ne saurait y avoir d'information ou d'opinion de qualité professionnelle sans base économique. Ni progrès dans une société sans une presse forte mais libre. Les tribunaux ont reconnu ces grands principes, mais rarement ils ont empêché la concentration des médias et ses méfaits.
Quand un empire de presse est la proie d'investisseurs cupides, les juges vont sanctionner, le cas échéant, des fraudes entre actionnaires, encore qu'aux États-Unis, la Cour suprême vient de confirmer qu'en l'absence de loi plus précise, un fin renard comme Conrad Black peut s'en tirer. Nul ne défend les lecteurs voués à des médias dégradés. Et quand, au Canada, l'empire CanWest a fait faillite, c'est l'argent des banques qui a parlé en cour, non d'abord l'intérêt du public.
C'est ainsi que des vautours américains décideront bientôt du journalisme qui subsistera à la Gazette de Montréal, au National Post de Toronto et à une dizaine d'autres quotidiens du pays. En France, dans le cas du Monde, journalistes vraiment professionnels et gens d'affaires éclairés ont su préserver la mission d'un journal de haute tenue. De ce côté-ci de l'Atlantique, on s'emploie aussi à survivre, mais c'est au détriment du droit du public à l'information.
Pour une fois qu'un exemple d'avant-garde vient de France, est-ce trop attendre qu'au Québec l'Assemblée nationale, en l'absence de vrais patrons de presse, s'éveille à cette voie d'avenir?
***
redaction@ledevoir.com
***
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
De vieux journalistes de la maison s'inquiétaient de la persistance à son chevet de médecins peu désintéressés. «L'avenir du Monde ne saurait être manipulé en fonction d'intérêts politiques ou économiques étrangers à l'indépendance et à la liberté de la presse», ont déclaré d'ex-présidents de la Société des rédacteurs, un actionnaire minoritaire. Il importait pour eux d'y préserver la liberté «de penser, d'enquêter et d'écrire».
Par contre, au milieu d'une mutation qui met toute la presse au défi, les dirigeants du Monde ont dû reconnaître que leur journal avait besoin d'un nouveau souffle, mais aussi d'une «nouvelle gouvernance». «Sa gestion a longtemps laissé à désirer, ont-ils avoué. Demain, elle sera clairement dissociée de la responsabilité éditoriale de nos titres.» L'entreprise compte, en effet, d'autres publications associées.
Au dire du présent conseil de gérance du Monde, journalistes et autres employés ont confiance en la capacité de leurs futurs actionnaires à «distinguer leurs intérêts personnels» des intérêts de l'entreprise et de ses publications. S'ils gagnent ce pari, partout fort risqué, la France tranchera avec l'Europe et ailleurs, y compris le Canada où la plupart des groupes de presse sont en pleine déconfiture financière ou professionnelle.
Les partenaires du groupe — Le Courrier international et les publications catholiques Télérama, La Vie, Prier et Le Monde des religions — ont aussi massivement appuyé l'offre du trio Bergé-Niel-Pigasse. Mais ce sont les gens du Monde qui ont négocié le compromis quant au nouveau pouvoir qui doit s'installer au sein de l'entreprise.
Trois institutions y seront créées. D'abord, aucune nouvelle augmentation du capital ne surviendra ni aucun changement aux statuts sans l'assentiment d'un «Pôle d'indépendance» formé des actionnaires «historiques» (sociétés de personnels et de lecteurs et association Hubert Beuve-Méry, du nom du premier directeur du Monde).
Ensuite, la Société des rédacteurs, qui regroupe les journalistes du Monde, conservera son droit de veto sur la nomination du directeur du journal.
Enfin, une charte éditoriale en voie d'élaboration par les journalistes des différentes publications du groupe aura valeur de statut. Un comité d'éthique, dont les décisions seront publiques, veillera à son application.
Ces dispositions visent à préserver les publications du groupe, Le Monde et sa tradition au premier chef, des pressions indues sur les informations et opinions qu'elles diffusent, que des tentatives indues viennent de «l'interne» (entendons les actionnaires) ou de «l'externe» (leurs amis politiciens et autres).
Éric Fottorino, l'actuel directeur du Monde, y entrait il y a 25 ans. C'est en connaissance du passé de la maison qu'il y a piloté la recherche d'un repreneur et d'une formule qui préserve la rédaction. «Nous avons une histoire brillante, faite d'indépendance, a-t-il dit aux employés du groupe, mais aussi une histoire sombre, une histoire parallèle, qui fait que cette maison n'a jamais su gérer correctement son développement et sa diversification.»
Cette faiblesse dans la gestion, le financement et le développement d'une entreprise de presse n'est pas le seul fait du Monde et d'un grand nombre de journaux indépendants à leur fondation. Si tant de quotidiens sont tombés sous la coupe d'un grand propriétaire, puis d'un empire financier, la raison en est, partout, l'incapacité de concevoir un service qui soit rentable mais aussi capable de livrer des «produits» dignes du public.
Conseils de presse ou comités d'éthique, syndicats de journalistes ou autres groupes sociaux, rien ni personne à ce jour n'a trouvé de réponse au dilemme qui survient immanquablement quand information et profit s'opposent. Pourtant, il ne saurait y avoir d'information ou d'opinion de qualité professionnelle sans base économique. Ni progrès dans une société sans une presse forte mais libre. Les tribunaux ont reconnu ces grands principes, mais rarement ils ont empêché la concentration des médias et ses méfaits.
Quand un empire de presse est la proie d'investisseurs cupides, les juges vont sanctionner, le cas échéant, des fraudes entre actionnaires, encore qu'aux États-Unis, la Cour suprême vient de confirmer qu'en l'absence de loi plus précise, un fin renard comme Conrad Black peut s'en tirer. Nul ne défend les lecteurs voués à des médias dégradés. Et quand, au Canada, l'empire CanWest a fait faillite, c'est l'argent des banques qui a parlé en cour, non d'abord l'intérêt du public.
C'est ainsi que des vautours américains décideront bientôt du journalisme qui subsistera à la Gazette de Montréal, au National Post de Toronto et à une dizaine d'autres quotidiens du pays. En France, dans le cas du Monde, journalistes vraiment professionnels et gens d'affaires éclairés ont su préserver la mission d'un journal de haute tenue. De ce côté-ci de l'Atlantique, on s'emploie aussi à survivre, mais c'est au détriment du droit du public à l'information.
Pour une fois qu'un exemple d'avant-garde vient de France, est-ce trop attendre qu'au Québec l'Assemblée nationale, en l'absence de vrais patrons de presse, s'éveille à cette voie d'avenir?
***
redaction@ledevoir.com
***
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

