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Souvenirs de la rédaction - Une femme parmi les hommes

Renée Rowan   2 juillet 2010  Médias
Renée Rowan en 1978<br />
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Renée Rowan en 1978
Depuis cent ans, ils ont été nombreux les journalistes qui, à titre de reporters, de pupitreurs, de photographes ou de cadres de l'information, ont façonné Le Devoir. Mais eux, qu'ont-ils retenu de leurs années au journal? Dix «anciens», un pour chaque vendredi de l'été, nous répondent.

Je suis née avec Le Devoir dans les mains. Je le dis à la blague, mais c'est à peine une exagération. Mon père était le frère cadet de Georges Pelletier, deuxième directeur de 1932 à 1947 de ce journal centenaire; il avait succédé au fondateur Henri Bourassa.

C'est dire qu'à la maison, Le Devoir a toujours fait partie de ma vie. Quand j'ai appris à lire, j'essayais de déchiffrer les gros titres. Mes enfants et leurs conjoints y sont abonnés, certains de mes petits-enfants aussi, d'autres le lisent sur Internet quand ils étudient ou qu'ils voyagent à l'étranger. Ma belle-fille, Hélène Clément, y collabore régulièrement. Un attachement, un vice, allez savoir! Je lis mon journal préféré tous les matins en prenant mon premier café de la journée.

Mon père est mort à l'âge de 41 ans en laissant ma mère veuve à 34 ans avec quatre enfants, dont un bébé de 28 jours et moi, l'aînée, 10 ans. Après avoir complété ce que l'on appelait à l'époque le cours lettres-sciences, l'équivalent aujourd'hui du secondaire, j'aurais tant voulu prendre le chemin de l'université, mais le destin en avait décidé autrement. Je devais gagner ma vie le plus rapidement possible; je suis donc allée chercher une formation de secrétaire chez les Dames de la congrégation, à la mother house, plus connue sous le nom de sa directrice, «Mother St. Catherine», un établissement renommé dont les finissantes étaient assurées d'un bon emploi bien rémunéré.

Soucieux sans doute de ses devoirs familiaux, l'oncle Georges, qui venait de perdre sa secrétaire, a proposé à ma mère que je la remplace. Mais cela posait dilemme: une jeune fille qui sortait de cette école renommée ne devait pas accepter un emploi à moins de 15 $ par semaine; le salaire d'un débutant dans la salle de rédaction du Devoir était de 12 $. Ma mère, qui avait consenti à des sacrifices pour m'envoyer dans cet établissement y chercher une solide formation, n'a pas cédé. Je suis donc entrée au Devoir en 1944, à titre de secrétaire, dans la plus grande discrétion; personne ne devait connaître mon salaire, sauf évidemment le comptable.

Mon association avec l'oncle Georges a été de courte durée puisque, deux jours plus tard, il devenait paralysé et n'a pu reprendre ses fonctions. J'ai eu le privilège de poursuivre mon travail sous l'intérim d'Omer Héroux, alors rédacteur en chef, d'Émile Benoît et d'Alexis Gagnon. Ce dernier m'a fortement incitée à poursuivre mes études le soir en sciences sociales à l'Université de Montréal (option journalisme).

Un précédent!

Puis arriva Gérard Filion, homme direct au franc-parler, à qui je serai toujours reconnaissante: il m'a donné ma chance. Un jour, à la fin des années 40, en entrant au journal, il m'a interpellée et fait confiance: «Vous avez les capacités pour aller travailler dans la salle de rédaction... Si vous ne faites pas l'affaire, je vous reprendrai comme secrétaire.» Monsieur Filion venait de créer un précédent dans le journalisme montréalais puisque, pour la première fois, une femme ne serait pas affectée à la page féminine mais au général, sous les ordres du chef de pupitre.

On n'entrait pas alors de plain-pied dans le métier, avec signature et gros titre. Il fallait faire ses preuves ou son purgatoire, c'est-à-dire la «cuisine», en couvrant les chiens écrasés et les funérailles de personnes connues dans la société ou de dignitaires; à l'église, on faisait circuler son calepin entre les rangées et chacun y inscrivait son nom, son titre. Péché d'orgueil ou déception le lendemain quand on ne retrouvait pas son nom dans le journal.

Cette période de probation terminée, on décidait au Devoir d'accorder une plus grande importance au secteur des transports, à tout ce qui roule sur terre ou vole dans les airs. Jamais je n'oublierai cette première assignation: la liaison inaugurale Montréal-Paris de TCA, «Trans Canada Air Lines», aujourd'hui Air Canada. Une quarantaine de journalistes, dont deux femmes, venus de partout à travers le Canada, y participaient. Nous étions en 1951.

Ce vol mémorable dura 24 heures, avec des arrêts à Gander, à Shannon, à Londres et enfin à Paris. Un Paris que je ne connaissais qu'à travers mes livres d'histoire et de géographie et que j'allais enfin découvrir. Les lilas étaient en fleurs, l'air était doux et j'étais heureuse, si heureuse!

Nous logions au Georges V, un des hôtels les plus élégants d'Europe. Ma chambre était vaste. Sur une table basse, il y avait un énorme vase en cristal rempli de fleurs et un panier de fruits frais; les draps et taies d'oreillers étaient en satin; une penderie occupait tout un pan de mur et je n'avais pour y suspendre qu'un tailleur, quelques chemisiers, une robe un peu plus habillée et, dans l'espace réservé aux chaussures, qu'une seule paire. Je n'avais rien à mettre dans le coffre-fort sinon mon passeport.

Mais qu'à cela ne tienne, j'étais à Paris, bien décidée à profiter de tous les instants. Jamais je n'ai éprouvé une telle émotion, sinon quand j'y suis retournée, bien des années plus tard, avec un de mes petits-fils âgé de 10 ans. Quel privilège, quel cadeau exceptionnel pour une mamie de redécouvrir Paris à travers les yeux d'un enfant dont la curiosité est insatiable.

Un défi à relever

Quelque temps plus tard, toujours dans le cadre de cette affectation au transport, on m'a offert, ainsi qu'à quelques autres journalistes, tous masculins, de monter à bord d'un avion militaire, un T-33 d'entraînement. On croyait que j'allais refuser; c'était mal me connaître. On montait dans l'appareil un à un avec le pilote: tous mes confrères qui en redescendaient étaient verts... de peur ou malades? Aucun n'allait le reconnaître. Le pilote s'en donna à coeur joie et multiplia les acrobaties. Mais moi, quelle chance, je ne verdis pas, je rougis... Mon orgueil était sauf.

Puis il y a eu un temps d'arrêt de huit ans dans ma carrière de journaliste au quotidien. J'ai décidé de rester à la maison pour m'occuper de mes deux jeunes enfants. Désireuse toutefois de garder mon nom en circulation, j'ai continué de travailler à la pige pour divers magazines et à Radio-Canada, entre autres pour le programme de Guy Mauffette Voulez-vous jouer avec moi?, une émission radiophonique qui a connu un grand succès, ainsi qu'à la télévision à Femmes d'aujourd'hui.

Au Devoir, c'était l'arrivée de Solange Chalvin à la page féminine, à laquelle j'ai d'abord collaboré à mi-temps. Mère de famille, comme je devais faire le marché hebdomadaire, j'ai eu l'idée d'une chronique intitulée «Le panier à provisions», qui a tout de suite connu du succès, répondant sans doute à un besoin, et une autre sur les restaurants intitulée «Votre grain de sel».

Mario Cardinal venait d'être nommé chef des nouvelles au Devoir. Il m'offrit un emploi à temps complet en consacrant la moitié de ma journée à la page féminine et l'autre au général. Une offre alléchante que je n'ai pas su refuser.

Je me suis trouvée en poste à un moment important, celui de la commission Byrd chargée d'étudier le statut de la femme au Canada et de formuler des recommandations. Bien sûr, on devait en rendre compte dans Le Devoir. La page féminine changea à ce moment-là de nom pour devenir «Famille et société». On y abordait tous les grands problèmes de l'heure: condition féminine, décrochage scolaire, planification des naissances, avortement, drogue, sans pour cela négliger la consommation.

Autre changement de cap


Puis, Solange et moi avons commencé à nous questionner: «Pourquoi une page féminine alors que les femmes s'intéressent aux mêmes problèmes que les hommes?» Par ailleurs, un sondage avait montré que les femmes qui lisaient Le Devoir le faisaient du début à la fin.

Solange Chalvin se rendit donc en France pour étudier la situation dans divers journaux, Le Monde entre autres, qui a certaines affinités avec Le Devoir. Elle en revint convaincue que le temps était venu de supprimer la page féminine dans sa version présente: la nouvelle touchant les femmes serait jugée au mérite, au même titre que celles des confrères masculins.

La direction fut d'accord: Solange continuerait à s'occuper des problèmes sociaux et moi, de la consommation, sans qu'il y ait de cloison étanche entre les deux. La décision devait faire son chemin et il y eut une période d'adaptation. Mission accomplie quand, au cours des mois suivants, un article intitulé «L'inégalité des femmes dans la fonction publique» fut publié à la une du journal.

Toutefois, lors de l'Année internationale de la femme, pour répondre aux besoins de l'heure, j'ai assumé une chronique intitulée «Féminin pluriel» qui, à la demande des groupes féminins, s'est vue prolongée de quelques années.

Outre mes activités régulières, j'ai eu quelques grands moments de reportage, comme cette entrevue avec Françoise Giroud, ancienne directrice de L'Express, alors secrétaire d'État à la Condition féminine dans le gouvernement de Valéry Giscard d'Estaing.

Autre privilège: j'ai souvent eu l'occasion de voyager grâce à mon confrère Guy Deshaies, responsable de la page tourisme qui, à plusieurs reprises, me confia des mandats sachant qu'il pouvait compter sur moi et qu'il aurait un texte au retour. C'est ainsi que je suis allée en France, en Angleterre, au pays de Galles, en Pologne, au Japon.

Oui, ma carrière au Devoir a été bien remplie d'expériences diverses, de défis intéressants à relever. Aujourd'hui, en écrivant cet article, je revis tous ces souvenirs avec grand plaisir et une fierté certaine d'avoir oeuvré au Devoir pendant toutes ces années.

***

Renée Rowan - Secrétaire puis reporter au Devoir de 1944 à 1990
 
 
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  • Andre Vallee - Abonné
    2 juillet 2010 05 h 51
    J'ai 83 ans
    Votre page d'histoire, le rappel de noms égarés au fond de ma mémoire, m'a causé un immense plaisir.
    Merci et félicitations.
    André Vallée
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  • Kim Cornelissen - Inscrite
    2 juillet 2010 06 h 55
    Vous êtes fascinante à lire!
    On pourrait vous lire pendant des heures, de cette écriture fluide et animée... Quel plaisir, merci beaucoup!



    Göteborg, Ouest de la Suède
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  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit
    2 juillet 2010 06 h 58
    Une autre époque
    Le propos de Gérard Filion est typique d'une époque, l'après-guerre, qui s'apprêtait au décollage social et économique. Aujourd'hui, pour qu'une secrétaire soit promue journaliste, il y faudrait montrer deux diplômes universitaires, faire face à trois griefs du syndicat des journalistes et plaider devant le tribunal des droits de la Personne. Notre société s'est peu à peu segmentée en une multitude de petits royaumes dont il est difficile de s'extraire.

    Pierre Desrosiers
    Val David
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  • Marguerite Houle - Inscrit
    2 juillet 2010 12 h 34
    modèle d'une femme accomplie
    A une époque alors que le " e était muet " vous avez réussi à le sonoriser grâce à vos textes favorisant la vie des femmes. Bravo.
    je transmet , à titre de référence " votre texte à ma fille , professeure à l'Institut des femmes à l'Université d'Ottawa.

    Marguerite Houle
    Montréal
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  • Jean Rousseau - Inscrit
    2 juillet 2010 14 h 23
    L'ART DE LA REPORTER.
    Ce reportage de Renée Rowen se lit commme une aventure de Jules Verne. Bien différemment de ces texte provenant de la fonction publique ou des partis politiques, lesquelles pourraient servir d'instruments de tortures dans la prison d'Abou ghraïb, entre autre.
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  • Jean Rousseau - Inscrit
    2 juillet 2010 14 h 26
    L'ART DE LA REPORTER. *corrigé
    Ce reportage de Renée Rowen se lit comme une aventure de Jules Verne. Bien différemment de ces texte provenant de la fonction publique ou des partis politiques, lesquelles pourraient servir d'instruments de tortures dans la prison d'Abou Ghraïb, entre autre.
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  • Celine A. Massicotte - Abonnée
    4 juillet 2010 13 h 50
    Effectivement... une autre époque.
    Comme l'a écrit M. Desrosiers, il s'agissait bien d'une autre époque. Aujoud'hui, tout est comportementé et en même temps uniformisé, surtout au niveau des solutions.

    Dans cet excellent article, Mme Rowen a écrit: "Puis il y a eu un temps d'arrêt de huit ans dans ma carrière de journaliste au quotidien. J'ai décidé de rester à la maison pour m'occuper de mes deux jeunes enfants.". Qui peut se permettre ça aujourd'hui? Les riches et les femmes sur l'aide sociale. Entre les deux il n'y a qu'un choix, les CPE et les garderies. Et les familles juste au-dessus de l'aide sociale ne peuvent arriver avec deux enfants en garderie à 7$ par jour par enfant. Pourtant, les premières années sont les plus importantes dans le développement des enfants: est-il nécessaire de les confier à de parfaits étrangers souvent peu formés ou intéressés?

    Comme me le disait une amie "Pourquoi est-ce qu'on a pas le choix?". N'était-ce pas au programme de l'ADQ (sinon ça aurait dû... ) que de verser ce montant soit à la garderie soit à la femme qui choisit de rester avec ses enfants? Cela n'a jamais été repris par quelque parti ou même organisme que ce soit. On préfère affirmer que peu importe la quantité de temps que les mères ou les parents passent avec leurs enfants ce qui compte c'est la qualité du temps. Mais c'est juste une illustration de la langue de bois: le temps est de plus en plus restreint, de plus en plus plombé par toutes sortes de défis et préoccupations; ce n'est pas pour rien que les tout petits passent de plus en plus de temps devant la télé...

    Aussi, en charcutant les journées de congé et les congés fériés au seul profit du commerce, comme il le fait, le gouvernement ne favorise en rien la sacro sainte conciliation famille travail, et pas davantage une vraie politique de natalité.

    Oui... nous vivons dans une autre époque, qui se divise en noir et blanc, en mensonges déguisés en vérité et en vérités honnies. Q
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