Médias - Enquêtes en tous genres
Est-ce que le journalisme d'enquête est la véritable planche de salut des médias en crise? L'idée circule de plus en plus, alors que se tenait à la fin avril, à Genève, une grande conférence sur le journalisme d'investigation.
Des centaines de journalistes provenant de plusieurs pays ont discuté pendant quelques jours de sujets «brûlants», échangeant des trucs de métier. Comment contourner les censures gouvernementales, par exemple (j'ignore si le contrôle de l'information exercé par le gouvernement Harper faisait partie des débats...), comment enquêter auprès de la mafia, comment percer les secrets du Vatican (eh oui!), comment venir en aide aux médias africains qui manquent de moyens pour réaliser de grandes enquêtes...
Roberto Saviano, auteur de la grande enquête sur la mafia napolitaine avec Gomorra, était une des stars invitées. Seymour Hersh, vedette du New Yorker dont les enquêtes retentissantes ne se comptent plus (de la révélation du massacre de My Lai au Vietnam en 1969 à ses articles de 2004 sur la prison d'Abou Ghraïb) est venu expliquer que, pour contourner les tentatives de lui faire révéler ses sources, il organise toujours ses réunions par téléphone, ne conserve aucun nom sur ses ordinateurs et possède un bureau secret à l'extérieur du New Yorker...
Le journalisme d'enquête est une sorte de fantasme perpétuel dans la profession, et particulièrement chez les jeunes journalistes. Trente ans plus tard, il n'est pas inutile de revoir le film All The President's Men pour analyser la façon de travailler des deux journalistes du Washington Post qui avaient dévoilé le scandale du Watergate: passer un temps fou à battre le pavé, multiplier les rencontres inutiles, se faire raccrocher la ligne au nez des centaines de fois, rencontrer des dizaines de témoins pour tenter désespérément de les faire parler, passer des journées entières à la bibliothèque pour recouper des données (aujourd'hui, ce serait des journées sur Internet), le tout pendant non pas deux semaines, mais bien pendant deux ou trois ans! Tout cela avec l'appui d'une source secrète, mais surtout avec l'appui d'un éditeur qui a fait preuve d'une patience exceptionnelle.
Mais le principal sujet de cette conférence était bien celui-ci: à l'heure de la crise perpétuelle dans les médias, comment financer de telles enquêtes?
Question simple, réponses multiples et complexes.
Pour plusieurs observateurs, le journalisme d'investigation devrait avoir un brillant avenir. Pourquoi? Parce que plus personne ne veut payer pour des informations que l'on trouve gratuitement partout sur Internet. Mais on serait prêt à payer pour les médias qui offrent une véritable plus-value.
La qualité de l'information est également un des principaux sujets du Groupe de travail sur le journalisme dirigé par Dominique Payette au Québec cette année, à la demande du ministère de la Culture et des Communications. À une époque où l'information consiste, dans plusieurs sites Internet, à dresser la liste des vedettes les plus sexy et à livrer des conseils de jardinage, il y a lieu de se demander, en effet, comment revaloriser le travail journalistique plus «costaud» et plus dérangeant.
Les médias peuvent trouver leur profit à faire des enquêtes en profondeur, ne serait-ce que pour la renommée et le prestige, mais ce sont également des entreprises commerciales, toujours tentées de diminuer leurs ressources en période difficile.
Dans certains pays, mais particulièrement aux États-Unis, se développe actuellement le modèle du journalisme à but non lucratif financé par des fondations. Le modèle qui fait rêver est celui de ProPublica, cette salle de nouvelles indépendante sur le Web qui se consacre uniquement au journalisme d'enquête, créée par un ancien du Wall Street Journal, qui regroupe plus de 30 journalistes, et qui met son travail à la disposition des organismes de presse traditionnels.
ProPublica, comme d'autres groupes similaires, est financé par des fondations. Au Québec et au Canada, on a de la difficulté à imaginer que de grands philanthropes puissent faire preuve d'une telle générosité envers le journalisme, au même titre que certains d'entre eux soutiennent des organismes en santé, en science ou en culture. Mais on peut bien rêver...
Une autre possibilité consiste à regrouper les forces de quelques médias différents pour mener de grandes enquêtes. Chez nous, il s'agit là d'un véritable défi lancé à des entreprises habituellement en farouche concurrence. Sans parler des différences idéologiques entre les médias. On pourrait donc croire qu'il s'agit d'une mission impossible. Mais sur le terrain, d'un point de vue individuel, certains journalistes de médias habituellement concurrents échangent parfois des informations, et coordonnent leurs efforts pour «sortir» un scandale. Une voie à explorer?
****
pcauchon@ledevoir.com
Des centaines de journalistes provenant de plusieurs pays ont discuté pendant quelques jours de sujets «brûlants», échangeant des trucs de métier. Comment contourner les censures gouvernementales, par exemple (j'ignore si le contrôle de l'information exercé par le gouvernement Harper faisait partie des débats...), comment enquêter auprès de la mafia, comment percer les secrets du Vatican (eh oui!), comment venir en aide aux médias africains qui manquent de moyens pour réaliser de grandes enquêtes...
Roberto Saviano, auteur de la grande enquête sur la mafia napolitaine avec Gomorra, était une des stars invitées. Seymour Hersh, vedette du New Yorker dont les enquêtes retentissantes ne se comptent plus (de la révélation du massacre de My Lai au Vietnam en 1969 à ses articles de 2004 sur la prison d'Abou Ghraïb) est venu expliquer que, pour contourner les tentatives de lui faire révéler ses sources, il organise toujours ses réunions par téléphone, ne conserve aucun nom sur ses ordinateurs et possède un bureau secret à l'extérieur du New Yorker...
Le journalisme d'enquête est une sorte de fantasme perpétuel dans la profession, et particulièrement chez les jeunes journalistes. Trente ans plus tard, il n'est pas inutile de revoir le film All The President's Men pour analyser la façon de travailler des deux journalistes du Washington Post qui avaient dévoilé le scandale du Watergate: passer un temps fou à battre le pavé, multiplier les rencontres inutiles, se faire raccrocher la ligne au nez des centaines de fois, rencontrer des dizaines de témoins pour tenter désespérément de les faire parler, passer des journées entières à la bibliothèque pour recouper des données (aujourd'hui, ce serait des journées sur Internet), le tout pendant non pas deux semaines, mais bien pendant deux ou trois ans! Tout cela avec l'appui d'une source secrète, mais surtout avec l'appui d'un éditeur qui a fait preuve d'une patience exceptionnelle.
Mais le principal sujet de cette conférence était bien celui-ci: à l'heure de la crise perpétuelle dans les médias, comment financer de telles enquêtes?
Question simple, réponses multiples et complexes.
Pour plusieurs observateurs, le journalisme d'investigation devrait avoir un brillant avenir. Pourquoi? Parce que plus personne ne veut payer pour des informations que l'on trouve gratuitement partout sur Internet. Mais on serait prêt à payer pour les médias qui offrent une véritable plus-value.
La qualité de l'information est également un des principaux sujets du Groupe de travail sur le journalisme dirigé par Dominique Payette au Québec cette année, à la demande du ministère de la Culture et des Communications. À une époque où l'information consiste, dans plusieurs sites Internet, à dresser la liste des vedettes les plus sexy et à livrer des conseils de jardinage, il y a lieu de se demander, en effet, comment revaloriser le travail journalistique plus «costaud» et plus dérangeant.
Les médias peuvent trouver leur profit à faire des enquêtes en profondeur, ne serait-ce que pour la renommée et le prestige, mais ce sont également des entreprises commerciales, toujours tentées de diminuer leurs ressources en période difficile.
Dans certains pays, mais particulièrement aux États-Unis, se développe actuellement le modèle du journalisme à but non lucratif financé par des fondations. Le modèle qui fait rêver est celui de ProPublica, cette salle de nouvelles indépendante sur le Web qui se consacre uniquement au journalisme d'enquête, créée par un ancien du Wall Street Journal, qui regroupe plus de 30 journalistes, et qui met son travail à la disposition des organismes de presse traditionnels.
ProPublica, comme d'autres groupes similaires, est financé par des fondations. Au Québec et au Canada, on a de la difficulté à imaginer que de grands philanthropes puissent faire preuve d'une telle générosité envers le journalisme, au même titre que certains d'entre eux soutiennent des organismes en santé, en science ou en culture. Mais on peut bien rêver...
Une autre possibilité consiste à regrouper les forces de quelques médias différents pour mener de grandes enquêtes. Chez nous, il s'agit là d'un véritable défi lancé à des entreprises habituellement en farouche concurrence. Sans parler des différences idéologiques entre les médias. On pourrait donc croire qu'il s'agit d'une mission impossible. Mais sur le terrain, d'un point de vue individuel, certains journalistes de médias habituellement concurrents échangent parfois des informations, et coordonnent leurs efforts pour «sortir» un scandale. Une voie à explorer?
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