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Le Conseil de presse du Québec - Contre une police du journalisme

Renaud Gilbert - Ancien ombudsman de la Société Radio-Canada (2000-2007)  6 avril 2010  Médias
L’ex-juge John Gomery est le nouveau président du Conseil de presse du Québec.
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
L’ex-juge John Gomery est le nouveau président du Conseil de presse du Québec.
J'ai été plutôt estomaqué de lire récemment dans Le Devoir (20 mars 2010, «Comment redresser le chien de garde») que le Conseil de presse avait été créé pour faire illusion et qu'il n'était qu'une bonne blague. La prémisse, c'est que le journalisme qui se pratique au Québec n'est pas bon: il bafouerait constamment les règles élémentaires de déontologie de la «profession». Et comme le Conseil de presse ne condamne pas ce journalisme ni ne punit les journalistes, il faudrait le remplacer. Il me semble que la solution proposée est pire que le mal qu'elle veut corriger.

La liberté avant tout

La Charte canadienne des droits et libertés adoptée en 1984 traite dès son deuxième article de la liberté de presse et en fait une liberté fondamentale. À la page d'accueil du site Web du Conseil de presse, la toute première phrase situe le rôle du Conseil, voué à la défense de la liberté de presse et du droit au public à une information de qualité.

Ce n'est pas pour rien que la liberté de presse a été inscrite en tout premier lieu. C'est que, dans la hiérarchie des valeurs, elle passe avant le respect des règles de déontologie. C'est le droit d'informer sans contrainte; c'est le droit à l'erreur. Un journaliste qui lance une nouvelle sur la foi d'une rumeur prend le risque de faire sortir la vérité ou de perdre sa crédibilité. Et c'est le droit pour le Conseil de presse de rejeter une plainte en invoquant la nécessaire liberté de presse.

Un journalisme imparfait

Il y a un vieil adage qui dit que le mieux est l'ennemi du bien. Est-ce que la manière dont on pratique le journalisme sportif est condamnable? Le journalisme culturel? Est-ce que les journalistes des entreprises de presse qui publient sur le crime, le sexe, les vedettes ne sont pas des journalistes? Il n'y a pas une seule manière de pratiquer le journalisme et il n'y a pas non plus de journalisme parfait ni de journaliste parfait.

L'intérêt public et le bien commun qui sont souvent invoqués pour la diffusion d'une information ne sont pas perçus et définis de la même manière par tous les citoyens. Il y a quelque chose d'absurde à vouloir enfermer la réalité dans une pensée unique.

Recherche de la vérité

La première obligation du journaliste, c'est le respect de la vérité (Kovach et Rosenstiel, The Elements of Journalism, Three Rivers Press, New York, 2001). Mais quelle vérité? On sait déjà que la réalité peut être abordée sous différents angles et peut n'être pas la même pour tous. C'est pourquoi on se rabat sur l'exactitude: en général, un journaliste qui fait une erreur de fait reconnaîtra rapidement son erreur et sera disposé à la corriger.

Mes sept années d'expérience comme ombudsman m'ont appris que ce qui faisait problème souvent, ce n'est pas tant l'exactitude, ni même l'intérêt public, mais l'équité. Ce sont les manquements au principe d'équité qui ont donné lieu aux jugements de la Cour suprême les plus sévères et les plus coûteux dans des affaires qui concernaient la presse.

Si la société ne réussit pas à faire consensus sur la manière d'appréhender certaines valeurs fondamentales comme la vérité et l'équité, il ne faut pas s'étonner que les décisions du Conseil ne fassent pas l'unanimité et aient de la difficulté à s'imposer.

Un tribunal de la presse ?

Un tribunal juge, déclare coupable ou non coupable: son pouvoir est exécutoire. Passer du Conseil de presse à un tribunal administratif pour traiter les plaintes du public, c'est passer d'une instance qui émet une opinion et qui propose un comportement journalistique à une instance qui tranche et impose un comportement journalistique. C'est une idée étrange à plusieurs titres.

En premier lieu, c'est que l'on n'est pas loin de l'autocensure et de la censure tout court. Une avalanche de plaintes contre un journaliste ou une entreprise de presse visera à le faire taire ou à fermer ladite entreprise, ce qui pourrait être contraire à l'intérêt public.

Ensuite, ce serait entériner la confusion entre ce qui est légal et ce qui est moral. Par exemple, l'avortement est légal; mais, pour certains, il n'est pas moral. Or la déontologie journalistique s'appuie sur la morale et propose un idéal: ce n'est pas parce que cet idéal n'est pas atteint qu'un journaliste est fautif et doit être sanctionné.

Ordres légal et moral

On peut se réjouir de la nomination du juge retraité Gomery à la tête du Conseil de presse, et l'on espère qu'il réussira à réintégrer les entreprises qui l'ont déserté. Mais il ne faudrait surtout pas que sa venue soit le signal d'une fusion de l'ordre légal et de l'ordre moral.

Enfin, les deux tiers des membres du conseil d'administration du Conseil de presse proviennent déjà du milieu de la presse (entreprises et journalistes) et le Conseil a connu comme président précisément d'anciens journalistes de l'envergure de Gérard Filion, Marc Thibault ou Michel Roy. Il est incongru de proposer un tribunal de la presse à l'image d'un tribunal de la police.

Publier les décisions du Conseil

La valeur la plus importante d'un journaliste ou d'une entreprise de presse, c'est sa crédibilité. Il est possible de donner plus de mordant à l'action du Conseil et de «sanctionner» une entreprise ou un journaliste qui auraient dépassé les bornes du tolérable.

Les décisions du Conseil sont publiques; mais elles sont rarement reprises dans les médias et pour ainsi dire jamais dans un média mis en cause par une décision (sauf parfois par le média concurrent). Il suffirait que les médias s'engagent à publier les décisions du Conseil; l'action du Conseil s'en trouverait considérablement renforcée.

Pas facile, mais il vaudrait la peine de consacrer du temps pour y arriver et de la réflexion pour développer des modalités: toute plainte n'a pas la même gravité et la forme de la publication pourrait varier. Le Conseil pourrait compter sur une chronique mensuelle dans la presse écrite ou encore planifier l'achat de temps-espace publicitaire pour rendre compte d'une décision. Il ne serait pas souhaitable de demander l'intervention du gouvernement pour imposer par loi ou règlement la publication dans le média mis en cause; mais en dernier recours, ce serait un moindre mal: le Conseil resterait maître de la décision et de la forme de la publication.

Système imparfait

La liberté passe aussi par l'immunité: le Conseil de presse ne peut pas dépenser son temps et son argent à se défendre des «grandes gueules» qui ne sont pas satisfaites de son action ou de ses décisions. Au-delà de l'immunité, il se peut que le Conseil erre. Devant les errements du Conseil, la mauvaise foi et le mensonge de la presse, un citoyen ou une entreprise aura toujours la possibilité de recourir aux tribunaux.

Depuis plus de 30 ans, le Conseil de presse est un lieu de réflexion et de débats, un lieu où les citoyens peuvent être entendus: mieux vaut un système imparfait qu'une police du journalisme.

***

Renaud Gilbert - Ancien ombudsman de la Société Radio-Canada (2000-2007)
 
 
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