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    L'«hyperjournaliste» Plenel et Internet - Le numérique doit dorénavant se situer en amont de la chaîne

    « L'information est une marchandise qui mérite d'être protégée dans son intégrité »

    10 mars 2010 |Christian Rioux | Médias
    Selon Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde, «l’irruption des blogues et des opinions de toutes sortes dans Internet nous rappelle que l’opinion n’est pas notre privilège, que notre métier, c’est d’abord l’enquête, le reportage et la mise en perspectives».
    Photo: Agence France-Presse (photo) Martin Bureau Selon Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde, «l’irruption des blogues et des opinions de toutes sortes dans Internet nous rappelle que l’opinion n’est pas notre privilège, que notre métier, c’est d’abord l’enquête, le reportage et la mise en perspectives».
    DOSSIER SUR LE CENTENAIRE DU DEVOIR
    Selon l'ancien directeur de la rédaction du Monde, Internet est une chance et un défi. Le journal en papier ne doit pas le combattre, mais s'adapter.

    Paris — Petit, vif, nerveux et toujours à l'affût, on aurait envie de dire qu'Edwy Plenel est un hyperjournaliste, ne serait-ce que pour lui retourner la politesse qu'il réserve généralement au président français, Nicolas Sarkozy, qu'il qualifie d'hyperprésident. Hyperjournaliste, Plenel l'est surtout parce qu'on lui doit quelques-uns des plus beaux scoops de l'histoire de la presse française: des é-coutes de l'Élysée aux faux emplois de la mairie de Paris, en passant par l'affaire Greenpeace. À l'époque où Edwy Plenel dirigeait la rédaction du Monde, le grand quotidien se comparaît avantageusement en la matière à ses rivaux, comme The Times ou The New York Times.

    Après 25 ans au Monde, Edwy Plenel a fait ses malles en 2005 à la suite d'une violente polémique au cours de laquelle certains sont même allés jusqu'à l'accuser d'être un agent de... la CIA! Autres temps, autres moeurs: Plenel ironise sur cette époque en affirmant qu'aujourd'hui les grands patrons de la presse française préfèrent écrire des romans et animer des émissions littéraires. Ce qui n'empêche pas Plenel de continuer à traquer cette «vérité de fait» dont la philosophe Hannah Arendt disait qu'elle était politiquement la plus importante, mais aussi la plus fragile.


    Médiapart, une référence

    À peine sorti de cette polémique, Plenel a fondé Médiapart, un journal payant dans Internet qui, malgré ses petits moyens, est vite devenu une référence. C'est dans ce «laboratoire», comme il dit, qu'il officie dorénavant. Et, comme si le mal était incurable, voilà que Médiapart se met à sortir des scoops sur le financement des Caisses d'épargne ou sur la privatisation de France Télévision. Des scoops qui, étrangement, sont peu repris par la grande presse dite nationale et encore moins par les télévisions.

    Rarement le journalisme n'aura traversé une crise aussi grave, estime Plenel. Or, en France, cette crise est double, puisqu'à la crise de la démocratie française s'ajoute la crise générale qui touche tous les médias d'information.

    «Le journalisme traverse une crise profonde qui se traduit par des fermetures de journaux, par l'inquiétude des journalistes, par une perte de confiance du public. Ce n'est pas propre à la France, c'est vrai partout en Europe et en Amérique du Nord. Cette crise est la conséquence d'une révolution industrielle de la même ampleur que celle qui a donné naissance à la presse de masse. L'électricité a été le moteur de la deuxième révolution industrielle. Aujourd'hui, le moyen technologique, c'est le numérique qui, en supprimant le papier, l'impression et la distribution, ébranle nos modèles commerciaux, éditoriaux et professionnels.»


    La crise française

    Mais les médias ne traverseraient pas une période aussi difficile en France si cette crise ne s'accompagnait pas d'une autre qui concerne, elle, directement les médias français.

    «Je dis souvent que la France est une démocratie de basse intensité, parce qu'elle n'est pas une république parlementaire et qu'elle a un présidentialisme qui n'est pas équilibré. L'information, comme droit des citoyens, c'est un écosystème, une culture démocratique. En France, notre paysage est régressif, de ce point de vue. Les médias privés les plus importants sont contrôlés en tout ou en partie par des acteurs industriels dont l'information n'est pas le métier et qui ont donc d'autres intérêts.»

    La France offre en effet un paysage unique en Europe. Alors que Rupert Murdoch est un industriel de l'information, Dassault, Lagardère, Arnaud, Pinaud, Bolloré et Bouygues sont des industriels de l'aviation, de l'armement, du luxe, de l'import-export, du bâtiment ou des travaux publics. Tous négocient avec l'État pour des raisons qui ont peu à voir avec l'information. Sans compter que la présidence actuelle entretient souvent des liens personnels avec ces mêmes industriels.

    «C'est totalement malsain, dit Plenel. L'information est une marchandise qui mérite d'être protégée dans son intégrité. Il n'est pas normal que des industriels se paient des médias comme lieu d'influence. C'est pour ça qu'ils ne sont pas des visionnaires, que leurs journaux sont en crise et qu'ils n'ont pas vu venir la révolution numérique. Je pousse un cri d'alarme. Évidemment, en temps d'actualité paisible, ça n'empêche pas les journalistes de faire leur travail. Mais, en temps de crise, on voit bien que cet écosystème ne peut pas résister.»

    Edwy Plenel en veut pour preuve ce mensonge qui a contribué à mettre le feu aux poudres aux banlieues à la fin de 2005. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, avait affirmé que les deux adolescents morts dans une centrale électrique de Clichy-sous-Bois étaient des cambrioleurs et que la police ne les poursuivait pas. Les banlieues ont explosé bien avant que la presse ne rétablisse la vérité. «C'était une révolte contre le déni, dit Plenel. C'est très grave, car les médias ont ajouté la peur à la peur. Nous nous sommes retrouvés dans une fiction.»


    La chance du numérique

    Heureusement, poursuit Plenel, il y a le numérique. Loin de ceux qui estiment qu'Internet a ouvert la porte à des médias nombrilistes qui donnent la première place à l'opinion, à la rumeur et au remâchage indéfini des mêmes dépêches, le fondateur de Médiapart estime que le numérique est une chance.

    «L'irruption des blogues et des opinions de toutes sortes dans Internet nous rappelle que l'opinion n'est pas notre privilège, que notre métier, c'est d'abord l'enquête, le reportage et la mise en perspectives. Internet est un bouillonnement démocratique qui, loin de dissoudre le journalisme, nous rappelle à ce que nous devons faire.»

    Plenel a conçu Médiapart comme une sorte de laboratoire des médias de demain. Le site a fait le choix d'une information de qualité et payante. Avec 20 000 abonnés en deux ans, l'entreprise demeure modeste, mais elle progresse de façon continue. Son président prévoit la rentabilité en 2011. Selon lui, la qualité va payer. Depuis peu, le site a mis l'accent sur l'enquête économique. Avec quelques succès. C'est Médiapart qui a mis au jour le scandale des Caisses d'épargne et de sa banque d'investissement, Natixis.

    Selon son président, Médiapart a fait la preuve que le numérique doit dorénavant se situer en amont de la chaîne de l'information. «Il sera dorénavant au coeur de la production du contenu. Après, on pourra faire un journal, un magazine ou autre chose. Le journal en papier doit bouger, car il s'adresse à un public qui a déjà eu de l'information. Il doit comprendre que le numérique n'est pas la déclinaison du papier. La crise des médias n'est pas une bataille de support. C'est une crise de l'offre. La presse doit se recentrer sur sa plus-value, sa spécificité, son identité éditoriale.»

    Depuis le début, Plenel rêve d'ailleurs de publier un hebdomadaire à partir des informations que produit la petite salle de rédaction de Médiapart. Mais le projet est resté lettre morte, faute de partenaire financier.

    Il y a deux ans, Edwy Plenel avait préfacé des textes de Robert Ezra Park (Le Journaliste et le sociologue, Seuil). Park est le sociologue qui a fondé la première École de Chicago au début du siècle dernier, après avoir été journaliste pendant de nombreuses années. Il disait aux universitaires de faire comme les journalistes et d'aller enquêter sur le terrain. «Le journaliste est le chien de garde de la démocratie, dit Plenel. On n'a pas à lui demander d'être sympathique. Il peut avoir de la bave à la gueule, il peut montrer les crocs. Mieux vaut ce désordre du journaliste que la grande indifférence.»

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    Correspondant du Devoir à Paris












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